II

Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours

à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord,

pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique

paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et

sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la

causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe,

d'esprit délié--je l'ai dit--et qui se joue à l'aise autour des

problèmes les plus redoutables.

Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le

soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres...

Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit

achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses

sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du

foyer.

Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait

sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en

plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin

visage s'encadrait--vu la circonstance funèbre--dans une coiffe aux

cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez

les femmes de Cornouailles.

Ses premiers mots furent pour s'excuser.

--Pardonnez-moi... Nous avons un vrai temps de purgatoire... Vent et

pluie pêle-mêle... Je suis toute trempée. Ma jupe est comme une

cloche... J'ai tenu à suivre jusqu'au bout _la procession du charnier_,

et nous avons séjourné longtemps devant la «maison des morts»... J'y ai

beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crânes terreux, ossements

blanchis... Et voilà: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants,

tombait du ciel à pleins seaux... Pardonnez-moi. Dans quelques minutes,

il n'y paraîtra plus.

A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements mouillés,

l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une

bonne petite fée, descendue par le trou de la cheminée, dans un nuage.

Elle reprit, après un silence:

--C'est une belle chose, le feu!... J'ai entendu conter ceci, quand

j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne

consentent point à s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons.

L'idée seule des climats lointains, mêmes dorés par des soleils

éblouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La première bise

les saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs corps

menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des fruits mûrs. Mais où

de leur vivant ils nichèrent, leurs âmes délicates restent blotties,--et

ce sont ces âmes qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent

de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons... Au

temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,--Dieu l'ait en sa garde!--me

faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, près

de notre porte:

Du bois qui brûle un oiseau s'envole.

Matic, écoute ce que te dit ton chant...

Il te dit, ce chant, que je t'aime;

Il te dit, que mon coeur aussi brûle,

Qu'il brûle d'amour pour sa douce...

«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais

été.»

Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans

doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de

Pêr Corniguellou.

Je lui dis, pour renouer l'entretien:

--Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.

Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa

coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs

où brillaient encore quelques fils blonds.

--Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je

jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son

trépas?... C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à

penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est,

comme vous dites, un soir de commémoration... Les moindres circonstances

m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier,

quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en

effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son

âme de brave homme... Laissez-moi seulement un répit de quelques

minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses

dans l'ordre et avec clarté...

Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long

silence, commença:

--Voici... Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme

vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas.

L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de

bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en

avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions

nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi

aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant...

Connaissez-vous la forêt de Porthuault?

--Si je la connais, Matic!... Mais je suis né à Saint-Gervais, presque

au coeur du bois!

--Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né

dans un beau pays... Je me rappelle--tenez! comme si c'était

maintenant--le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du

soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr

était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les

ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui

tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le

voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais

constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à

moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as

jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant

c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et

si profonds que tout l'horizon en était noir.

«--N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas

ici le vrai paradis des sabotiers?...

«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, quelques jours

auparavant, lorsqu'au retour du marché de Quimper, un samedi, il m'avait

annoncé qu'il venait de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un

garde-forestier de Porthuault... Oh! oui, et vivement fâchée même!...

Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la première

fois prononcer le nom? Quelque trou de misère sans doute, par delà le

pays du pain!... Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je m'étais

mise à pleurer de mécontentement, de désespoir... Plus loin que

Châteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du

monde, quoi!... Quel besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce

qu'il était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais été

navrée...

«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en me montrant du

geste toute cette étendue de collines boisées, entrecoupées de vallons

verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille

église si avenante de Saint-Servais.

«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fîmes halte devant

le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contrée,

chez qui Pêr, autrefois, dans le temps que nous n'étions pas encore

mariés, avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous accueillit

avec infiniment de bonne grâce, nous obligea de souper à sa table et de

coucher sous son toit, en sorte que le lendemain, à l'aube, je me

réveillai complètement réconciliée avec le pays.

«Complètement, non! Une appréhension me restait, si vague, il est vrai,

que je n'eusse su dire au juste à quoi elle tenait, mais réelle

néanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empêcher de dire à

Pêr:

«--Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai idée que

ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchantée

d'être venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois,

nous ne séjournerons point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien

doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons notre chemin

vers le sud!

«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, que sais-je? et,

finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein

les yeux, pour me consoler il ajouta:

«--Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré sourd à tes

absurdes pressentiments. Harnay, François Harnay, chez qui nous sommes,

c'est dans la forêt, là tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a

commencé par être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un peu de

patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur

cette hache que, le jour où nous réattèlerons le bidet pour partir, il

aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et... charge

d'écus!

«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hôte la lui

avait donnée, la veille, en présent d'amitié, après avoir conclu marché

avec lui pour une importante fourniture de sabots.

«--Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que

je suis, je le lui dois.

«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance avait répondu:

«Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle que le tiers de ce qu'elle

t'a rapporté, je me tiendrai pour satisfait.»

«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de

précautions sur une chaise au chevet du lit... Tandis que je vous conte

ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de

taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois

étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer

rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le

mordant d'un rasoir... Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses

gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de

malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait,

s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je

lui dis:

«--Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire...

Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette.

«--Pourquoi?

«--Parce que...

«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous

appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse.

«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en

compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était

offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du _jugard_, autrement

dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la

hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds

d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous

installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces

parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent

voir, nous saluant du nom consacré de _cousins_, et se mirent à notre

disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous

eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours

après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours

vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par

se trouver partout chez soi.

«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté,

c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre

les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des

feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de

Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits

pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant

de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses.

C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse

jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son

avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des

bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les

jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point

de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte,

tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les

myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà

robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à

qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie.

«J'étais, du reste, rarement seule.

«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient

leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en

travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans

ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses

inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les

nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.

«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés

avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à

la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver

s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors

de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu

seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux

sous par paire de plus que mes concurrents.»

«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les pronostics de mon

mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments.

«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, dans toutes

les paroisses d'alentour, tintèrent les glas de la Toussaint. J'avais

invité deux femmes de sabotiers à venir faire chez nous la veillée des

morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole.

J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de

branchages entrelacés de fougères qui fermait la hutte.

«--Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, dit-elle,

faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. Ils seront restés au

bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble.

«--Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, et jettes-y

quelques brassées de copeaux.

«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la

voisine, se mit en attendant à inspecter des yeux notre intérieur que la

flamme, ravivée, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de

ces curiosités, soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est

mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de

la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie et marcher droit à l'un

des poteaux de la loge auquel Pêr Corniguellou avait coutume de

suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de près quelque chose que,

de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage

prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. Je déposai dans

sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux.

«--Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge

ainsi?

«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon mari par François

Harnay, et murmura:

«--Est-ce que les tiens se servent de cet outil?

«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions à son égard ne

s'étaient point dissipées; mais, dans le calme si occupé de notre vie,

je n'avais plus eu le temps d'y songer.

«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon

impression première me revint, plus nette et plus aiguë... Aux lueurs du

foyer, l'acier luisait d'un éclat sinistre et les taches de rouille se

rembrunissaient, revêtaient des teintes noirâtres de sang figé... Je

devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance qu'elle

m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.

«--Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit

servi... Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle...

Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du

mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de _cousins_, est

de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que,

faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce

qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon

des infortunes... Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de

quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes

d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et,

peut-être, diabolique... Je t'en conjure, par Dieu et par les sept

saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de

connaître!...»

... Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient

à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.

--C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 71 / 90 题