Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours
à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord,
pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique
paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et
sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la
causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe,
d'esprit délié--je l'ai dit--et qui se joue à l'aise autour des
problèmes les plus redoutables.
Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le
soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres...
Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit
achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses
sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du
foyer.
Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait
sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en
plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin
visage s'encadrait--vu la circonstance funèbre--dans une coiffe aux
cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez
les femmes de Cornouailles.
Ses premiers mots furent pour s'excuser.
--Pardonnez-moi... Nous avons un vrai temps de purgatoire... Vent et
pluie pêle-mêle... Je suis toute trempée. Ma jupe est comme une
cloche... J'ai tenu à suivre jusqu'au bout _la procession du charnier_,
et nous avons séjourné longtemps devant la «maison des morts»... J'y ai
beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crânes terreux, ossements
blanchis... Et voilà: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants,
tombait du ciel à pleins seaux... Pardonnez-moi. Dans quelques minutes,
il n'y paraîtra plus.
A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements mouillés,
l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une
bonne petite fée, descendue par le trou de la cheminée, dans un nuage.
Elle reprit, après un silence:
--C'est une belle chose, le feu!... J'ai entendu conter ceci, quand
j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne
consentent point à s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons.
L'idée seule des climats lointains, mêmes dorés par des soleils
éblouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La première bise
les saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs corps
menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des fruits mûrs. Mais où
de leur vivant ils nichèrent, leurs âmes délicates restent blotties,--et
ce sont ces âmes qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent
de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons... Au
temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,--Dieu l'ait en sa garde!--me
faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, près
de notre porte:
Du bois qui brûle un oiseau s'envole.
Matic, écoute ce que te dit ton chant...
Il te dit, ce chant, que je t'aime;
Il te dit, que mon coeur aussi brûle,
Qu'il brûle d'amour pour sa douce...
«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais
été.»
Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans
doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de
Pêr Corniguellou.
Je lui dis, pour renouer l'entretien:
--Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.
Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa
coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs
où brillaient encore quelques fils blonds.
--Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je
jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son
trépas?... C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à
penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est,
comme vous dites, un soir de commémoration... Les moindres circonstances
m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier,
quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en
effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son
âme de brave homme... Laissez-moi seulement un répit de quelques
minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses
dans l'ordre et avec clarté...
Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long
silence, commença:
--Voici... Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme
vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas.
L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de
bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en
avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions
nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi
aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant...
Connaissez-vous la forêt de Porthuault?
--Si je la connais, Matic!... Mais je suis né à Saint-Gervais, presque
au coeur du bois!
--Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né
dans un beau pays... Je me rappelle--tenez! comme si c'était
maintenant--le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du
soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr
était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les
ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui
tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le
voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais
constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à
moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as
jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant
c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et
si profonds que tout l'horizon en était noir.
«--N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas
ici le vrai paradis des sabotiers?...
«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, quelques jours
auparavant, lorsqu'au retour du marché de Quimper, un samedi, il m'avait
annoncé qu'il venait de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un
garde-forestier de Porthuault... Oh! oui, et vivement fâchée même!...
Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la première
fois prononcer le nom? Quelque trou de misère sans doute, par delà le
pays du pain!... Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je m'étais
mise à pleurer de mécontentement, de désespoir... Plus loin que
Châteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du
monde, quoi!... Quel besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce
qu'il était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais été
navrée...
«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en me montrant du
geste toute cette étendue de collines boisées, entrecoupées de vallons
verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille
église si avenante de Saint-Servais.
«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fîmes halte devant
le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contrée,
chez qui Pêr, autrefois, dans le temps que nous n'étions pas encore
mariés, avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous accueillit
avec infiniment de bonne grâce, nous obligea de souper à sa table et de
coucher sous son toit, en sorte que le lendemain, à l'aube, je me
réveillai complètement réconciliée avec le pays.
«Complètement, non! Une appréhension me restait, si vague, il est vrai,
que je n'eusse su dire au juste à quoi elle tenait, mais réelle
néanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empêcher de dire à
Pêr:
«--Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai idée que
ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchantée
d'être venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois,
nous ne séjournerons point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien
doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons notre chemin
vers le sud!
«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, que sais-je? et,
finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein
les yeux, pour me consoler il ajouta:
«--Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré sourd à tes
absurdes pressentiments. Harnay, François Harnay, chez qui nous sommes,
c'est dans la forêt, là tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a
commencé par être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un peu de
patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur
cette hache que, le jour où nous réattèlerons le bidet pour partir, il
aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et... charge
d'écus!
«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hôte la lui
avait donnée, la veille, en présent d'amitié, après avoir conclu marché
avec lui pour une importante fourniture de sabots.
«--Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que
je suis, je le lui dois.
«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance avait répondu:
«Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle que le tiers de ce qu'elle
t'a rapporté, je me tiendrai pour satisfait.»
«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de
précautions sur une chaise au chevet du lit... Tandis que je vous conte
ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de
taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois
étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer
rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le
mordant d'un rasoir... Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses
gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de
malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait,
s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je
lui dis:
«--Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire...
Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette.
«--Pourquoi?
«--Parce que...
«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous
appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse.
«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en
compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était
offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du _jugard_, autrement
dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la
hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds
d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous
installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces
parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent
voir, nous saluant du nom consacré de _cousins_, et se mirent à notre
disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous
eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours
après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours
vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par
se trouver partout chez soi.
«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté,
c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre
les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des
feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de
Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits
pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant
de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses.
C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse
jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son
avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des
bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les
jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point
de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte,
tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les
myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà
robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à
qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie.
«J'étais, du reste, rarement seule.
«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient
leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en
travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans
ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses
inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les
nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.
«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés
avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à
la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver
s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors
de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu
seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux
sous par paire de plus que mes concurrents.»
«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les pronostics de mon
mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments.
«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, dans toutes
les paroisses d'alentour, tintèrent les glas de la Toussaint. J'avais
invité deux femmes de sabotiers à venir faire chez nous la veillée des
morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole.
J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de
branchages entrelacés de fougères qui fermait la hutte.
«--Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, dit-elle,
faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. Ils seront restés au
bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble.
«--Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, et jettes-y
quelques brassées de copeaux.
«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la
voisine, se mit en attendant à inspecter des yeux notre intérieur que la
flamme, ravivée, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de
ces curiosités, soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est
mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de
la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie et marcher droit à l'un
des poteaux de la loge auquel Pêr Corniguellou avait coutume de
suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de près quelque chose que,
de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage
prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. Je déposai dans
sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux.
«--Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge
ainsi?
«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon mari par François
Harnay, et murmura:
«--Est-ce que les tiens se servent de cet outil?
«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions à son égard ne
s'étaient point dissipées; mais, dans le calme si occupé de notre vie,
je n'avais plus eu le temps d'y songer.
«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon
impression première me revint, plus nette et plus aiguë... Aux lueurs du
foyer, l'acier luisait d'un éclat sinistre et les taches de rouille se
rembrunissaient, revêtaient des teintes noirâtres de sang figé... Je
devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance qu'elle
m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.
«--Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit
servi... Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle...
Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du
mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de _cousins_, est
de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que,
faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce
qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon
des infortunes... Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de
quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes
d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et,
peut-être, diabolique... Je t'en conjure, par Dieu et par les sept
saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de
connaître!...»
... Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient
à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.
--C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.