LA HACHE

I

Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille qu'elle ne sait

plus son âge. Quand on le lui demande, elle répond:

--Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis jamais inquiétée, pas

plus que de vérifier quelle heure il est à l'horloge, lorsque je me sens

envie de dormir.

Quelquefois elle ajoute sentencieusement:

--Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons tous le même âge,

l'âge de mourir.

Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a coutume de dire:

--Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon enterrement. Je m'en

irai dans un coup de vent d'ouest, à la grâce de Dieu, comme un fétu de

paille.

Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses propres termes,

que c'en est miracle. De figure d'aïeule semblable à la sienne, je n'en

ai vu que dans les tableaux des vieux maîtres hollandais. Encore y

a-t-il dans ses traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été

donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles. Cela est

chez elle le signe de la race, le signe aussi--et surtout--de son âme

charmante, de son «moi», comme parlent certains. Oh! nullement

compliqué, ce «moi», très simple, au contraire, très primitif, mais

d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins! Que d'images

changeantes, tour à tour gaies ou tristes, défilent, en moins de temps

qu'il ne faut pour les saluer au passage, dans les clairs yeux

septuagénaires de Matic Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des

filles de Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de Pallas

Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où, sur un fond d'herbes

ondulées, se mire le ciel»? Aussi limpides sont ceux de Matic, la

fileuse de chanvre; seulement, au cours de l'arrière-saison, il y a plu

des feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les nuits,

les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non seulement ceux dont

elle était issue, mais ceux encore qui étaient issus d'elle.

--Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oubliée

par mégarde dans un pré que la faux des faucheurs a tondu.

Ou bien:

--Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.

Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrète, une

sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour

apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le

remède à toutes les afflictions: une force de résignation que rien ne

saurait surprendre, jointe à une extraordinaire puissance de vie idéale.

On fait grand bruit de la tristesse innée des Bretons, race occidentale,

toute pleine des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des

mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et

plus entêté. Nourri de misère, il exalte la douceur de l'existence, et

la mort même n'est pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment

continué... Toujours est-il que Matic a traversé les plus cruelles

épreuves «comme un agneau qui passe dans les fourrés épineux des

landes», y laissant peut-être quelques brins de laine, mais rien de sa

belle humeur vaillante, de son immuable sérénité.

Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi

reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes

silencieuses, dans la féerique somptuosité des premiers soirs d'automne.

Sa mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, à ces

hypogées de la légende où l'on va de salles en salles, de trésors en

trésors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle

sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est

possible à l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction.

Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, elle décrit

d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revêtiront à leur déclin.

Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontières de l'espace et les

bornes noires qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps...

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 70 / 90 题