I
_Puns Kadô_,--le puits de Saint-Kadô,--je le revois, en écrivant ces
lignes, tel qu'il était aux jours de mon enfance, avec sa margelle
basse, son parapet de pierres moussues et son vieux treuil qui poussait
des gémissements presque humains, dans le silence du soir, à l'heure où
les femmes du bourg, selon l'expression consacrée, «allaient à l'eau».
C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde, creusée au milieu de
la place. Dans une des parois s'ouvrait une haute niche, jadis décorée
de la statue du saint. Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de
vétusté et de moisissure.
--Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a tant en Trégor, je
ne m'étonne pas que saint Kadô ait donné sa démission... Ça n'est pas
gai d'être le patron d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en
grade et à devenir patron d'auberge!...
Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image, sculptée aux
temps anciens dans un tronc de hêtre par quelque pieux sabotier
d'alentour. On songea bien à la remplacer, mais plus tard, lorsque la
fabrique serait plus riche. En attendant, des ronces grimpantes, des
fougères aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux la
détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés achevaient de
pourrir.
Le puits continua de s'appeler _Puns Kadô_; mais, de Kadô lui-même, à la
longue, il ne fut plus question...
Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la
margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur
prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la
seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses
tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.
--Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est
de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des
années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy,
lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit
jamais...
Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière
fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici
l'authentique récit.