II

Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre campement me

dit:

--Ça te ferait-il plaisir d'aller, ce soir, à Belle-Isle?... Il y a un

chargement de sabots à fournir chez Roll Even, le marchand de la

Grand'Rue... Tu pourras de la sorte assister à la messe de minuit dans

l'église de ville qui sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale.

J'acceptai avec empressement, non point à cause de la messe de minuit,

quoique j'aie toujours été bon chrétien, mais parce que, par la même

occasion, je trouverais probablement à vendre le missel à l'Anglais.

Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte pour tirer le

livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau de toile et le glisser

dans la poche intérieure de ma veste.

Après souper, la charrette attelée et chargée, je fis claquer mon fouet,

et me voilà en route.

Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai dans ma

limousine, les rênes serrées entre les genoux, les mains enfoncées dans

les manches de ma veste. Le cheval était la bête la plus douce et la

plus intelligente qui se pût imaginer. Il entendait le breton, comme

vous et moi, et il suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la

ralentir. La nuit était claire, une fine couche de givre commençait à

saupoudrer au loin la campagne.

Nous dévalâmes au trot la descente de Gurunhuël.

Je me laissais bercer au balancement de la charrette, l'esprit perdu

dans ma rêverie, supputant le prix que je retirerais du missel,

cherchant ce que je pourrais acheter pour la femme et les mioches avec

cet argent. J'évoquais les idées les plus riantes, je tâchais à me

représenter la joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur

rapporterais toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en ont seuls, à

Noël, les enfants des riches; et toutefois, plus je roulais vers

Belle-Isle, moins je me sentais en gaieté. Une inquiétude sourde me

travaillait, un malaise étrange, le trouble qu'on éprouve quand on va

commettre une mauvaise action.

Soudain je fis un soubresaut. Derrière moi, dans la profondeur sonore de

la nuit, un «hou!» prolongé, plaintif, triste à fendre l'âme, venait de

s'élever et, par trois fois, il se répéta, toujours plus long, plus

plaintif, plus triste.

J'écartai ma couverture, saisis les rênes à pleines mains et cinglai le

cheval qui partit à fond de train.

Nous traversions maintenant le coeur de la forêt. Des arbres vénérables

bordaient la route, enchevêtrant au dessus de nous leurs ramures

dépouillées. Des deux côtés c'était une double rangée interminable de

troncs noirs, et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres,

confusément, par milliers.

Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui me considérais

comme son fils, né à son ombre, bercé dans ses bras centenaires, sur son

sein si moelleux et si embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à

moi qu'elle nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble

sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je leur trouvai un

air menaçant que je ne leur connaissais point; je crus les voir se

pencher, abaisser lentement leurs branches, pour m'arrêter au passage;

ils m'apparurent comme un fourmillement muet de grands spectres, et je

sentis peser sur moi la fixité effrayante de leurs yeux.

Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces arbres. Dans

chaque fût, à la hauteur de la maîtresse branche, deux prunelles

luisaient, larges, rondes, affreusement immobiles, dardant un éclat pâle

et comme décoloré.

Le cheval, non moins épouvanté que moi-même, suspendit net son élan, les

jambes raidies, le crin hérissé. J'entendis son coeur battre dans ses

flancs, à grands coups; et le mien aussi battait à se rompre.

Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les guides et l'idée ne

me venait pas de mettre pied à terre pour les ramasser... Il y eut

quelques minutes d'une attente indicible. Dieu m'épargne de revivre

jamais ces minutes-là. L'angoisse me serrait à la gorge, m'étouffait

presque; une sueur glacée me ruisselait par tout le corps.

Qu'allait-il se passer?

J'avais une hâte fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs, que ce

serait terrible et que j'en mourrais...

Or, voici que de l'un des arbres se détacha une grande forme sombre qui

se balança, un instant, au dessus de la route, dans l'espace, puis vint

se poser sur le rebord de la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne

serait pas descendu plus doucement.

Je me retournai sur mon siège et je vis près de moi les deux prunelles

luisantes que j'avais prises pour les yeux de l'arbre.

Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule de conjuration,

retenue d'un vieux conteur de légendes à demi sorcier.

--Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de Dieu ou de la part

du diable? demandai-je.

Une voix faible et dolente me répondit:

--Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias Kervenno.

Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu me fus secourable naguère,

laisse-moi te sauver aujourd'hui... Tu es sur le chemin de ta damnation

éternelle, Mathias Kervenno.

--Je te reconnais, dis-je à l'oiseau de ténèbres. Parle: que veux-tu de

moi?

--Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche pour l'enfer.

--Je n'ai pas fait de mal, que je sache.

--Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno.

Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur de la honte me

monta au visage. Je balbutiai:

--Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé dans un vieux mur,

est-ce donc un si gros péché?

--Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour pour jour,

Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y célébrait la messe de

minuit. Déjà l'office était terminé, et le prêtre ôtait ses ornements,

tout heureux de penser qu'un bon feu l'attendait au presbytère (car il

faisait un froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute en

retard, se présenta à la porte de la sacristie, demandant à être

entendue en confession et à communier.

«--Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre, contrarié. Je serai dès

neuf heures au confessionnal et vous communierez à la grand'messe.»

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, mais elle n'osa

point insister, fit une humble révérence et sortit.

Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée dans la douve,

morte, enveloppée d'un linceul de neige.

Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en état de grâce. Or

ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal de Dieu, et Dieu lui dit:

«--Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera deux pierres de la

chapelle de Saint-Mélar, ton expiation sera d'y donner la communion, la

nuit de Noël, à toutes les âmes errantes!...»

Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit vont carillonner. Le

prêtre est à son poste, les âmes errantes se sont rassemblées, les

fioles saintes vont être remplies, mais le «livre», Mathias, le livre

n'est plus à sa place... S'il ne se retrouve pas, le prêtre ne pourra

célébrer l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres années de

pénitence, peut-être... Mais c'est celui qui a emporté le missel que je

plains: ce qui appartient aux défunts devient un instrument de damnation

entre les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.

Je sortis le livre de ma poche.

--Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je le restitue?

--Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le où tu l'as

pris.

Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hésitai point. Je tirai sur

la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit pas prier, et nous

rebroussâmes chemin.

Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies. Ce n'étaient

plus des spectres terrifiants, mais des ormes, des hêtres, des

châtaigniers, des chênes aux attitudes majestueuses et protectrices. La

nuit avait repris le calme divin qui sied à un soir de Noël, et, dans

mon coeur aussi, une paix douce était rentrée.

Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant d'une barrière

et je pénétrai dans les ruines.

Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de chouettes me

suivait. Elles se perchèrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi

leurs prunelles blafardes qui ne me faisaient plus peur. Je remis le

missel à son ancienne place, ébauchai un signe de croix en passant

devant l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais à peine

éloigné d'une cinquantaine de pas que des chants s'élevèrent de la

chapelle détruite, à la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je

ne vis plus les chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire, une

foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et un prêtre à

cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en face du missel ouvert que

lui présentait un acolyte.

... Hue! Dia!... Le cheval rassuré repartit au galop dans la direction

de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, de Plougonver, de Loquenvel,

de vingt autres paroisses encore se répondaient à travers la clarté

laiteuse de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles.

Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 55 / 90 题