II

On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé de mauvais

langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans

l'église de Rumengol. De là ses nom et prénom.

C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères les cendres qui

restent des feux allumés en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces

cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent à qui les répand sur

sa terre des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute.

Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa

destination toute marquée: on l'emploie à faire célébrer des messes

expiatoires pour les défunts de la paroisse; il va grossir le casuel du

desservant.

Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent à l'usage

traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-même. Il fut

convenu que pour cette fois «l'argent des cendres» serait consacré à

payer la mère-nourrice qui voudrait bien se charger de «l'enfant

d'aventure».

Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait

sollicitées d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait

pour «innocente». Elle habitait une misérable chaumière d'argile au haut

d'une lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean Rumengol

roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chèvre qu'elle

avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des

_gwerzes_ d'une inspiration sauvage dont sa mémoire avait retenu des

lambeaux.

Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait souvent aux

veillées d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit,

bercé par ces mystérieuses mélopées qui ressemblaient à des

incantations. De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis,

cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice était comme

hantée par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la

Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils ébranlaient la hutte,

réveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui

criaient:

«Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix

errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes

éternels. Tu seras notre disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi

notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la

peine d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent la

pensée des hommes, l'amour des libres espaces, dont vécurent les

ancêtres, et la douce contemplation des étoiles qui les enchanta.

Suis-nous Jean Rumengol!»

Un soir, il les suivit.

La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui passa au cou une

médaille de plomb où se voyait en pied la Vierge de Rumengol, avec ses

doigts fins qui se prolongeaient en rayons.

--C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on t'a trouvé près

de son pilier, à l'église, elle te souriait ineffablement. Puisse son

sourire t'accompagner et être dans toute ta vie comme une lumière!»

Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit.

C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où des odeurs de

paradis lointains semblent se mêler à l'haleine des choses. Le jeune

homme marcha devant lui, au hasard, du côté où soufflait le vent, tout

étonné de sentir trembler dans son âme le reflet des étoiles qui

brillaient là-haut.

Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux vers, lâchant à

travers l'Armorique les vols éperdus de strophes qui se nichaient

d'elles-mêmes dans les mémoires. Il eut son heure de popularité. En

Cornouailles, en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des

chanteurs. On l'avait surnommé _costik ann od_, «le rossignol des

grèves», parce qu'il voyageait de préférence le long des côtes et se

faisait surtout entendre dans les hameaux marins. Non qu'il dédaignât

l'intérieur, le pays de l'Argoat[15], où fument, sous le couvert des

bois, les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer l'attirait.

Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires merveilleuses. Il

la savait peuplée de villes profondes, immenses, engourdies et non

mortes. D'ailleurs, il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si

verte, si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!

[15] On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la Cornouaille des

monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois.

Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la nommait «sa

douce». Il disait ses rires et ses colères soudaines. Il la célébrait

comme l'épouse du ciel et comme la mère du monde. Aussi les tribus

grouillantes de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se

pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un bourg à l'autre,

on se signalait sa présence. On allumait sur les hauteurs de grands

feux, et cela voulait dire:

--Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la côte, revenez

vite!... Jean Rumengol est parmi nous!...

Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au port...

Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! C'étaient les

belles années. Depuis, hélas! tout avait changé, tout, les êtres et même

les choses. Si bien que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans

son propre pays. Des gens venus de _Bro C'hall_, dans des chariots

monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient envahi la contrée, la

bouleversant de fond en comble.

Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes grises et comme

sculptées dans les roches qui les abritaient, ce n'étaient maintenant,

au bord des grèves, que bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges

immenses plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin au

soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et

bruyantes, pour qui le plaisir semblait être l'unique affaire, et qui

poussait l'irrévérence jusqu'à badiner avec la mer sacrée. Le solennel

silence des côtes bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage.

Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre,

ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troublé le rêve,

se virent soudain mis en pièces, débités en moellons. Quelques-uns,

dit-on, échappèrent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de

matelots, des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus s'éloigner

par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparaître du

côté de l'Ouest, dans la brume. On considéra cela comme un «intersigne»

annonçant la mort de la vieille Bretagne. Bien des coeurs se serrèrent à

cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il

la chantait, il avait des sanglots dans la voix.

Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons s'étaient

laissé prendre aux subtiles séductions des gens de France. Peu à peu ils

avaient adopté d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin

leur langue. De sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne

voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne trouvèrent pas

d'écho. Les vieillards hochaient la tête d'un air résigné, passif. Les

jeunes éclataient de rire au nez du barde. Les personnes «sensées» lui

disaient sur un ton de pitié méprisante:

--En vérité, nous cherchons vainement à comprendre pourquoi vous geignez

ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non

seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la

Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté la

connaissance des choses utiles, la prospérité, la vie!...

Pêcheurs et laboureurs faisaient _chorus_. Jamais le blé, jamais le

poisson, même au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint

des prix aussi invraisemblables.

A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne répondait rien. Il se

contentait de leur tourner le dos. Il ne les considérait plus comme des

Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans

leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hélas! jour par

jour il dut assister, témoin irrité mais impuissant, à cette agonie de

son pays, à cette déchéance de son peuple. Il n'en continua pas moins de

promener à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux

grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et sa parole amère de

Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du passé. On ne tarda pas

à le trouver importun. On le traita de fou, de «vieux rêveur».

--Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous êtes tombés. Ce nom

dont vos pères se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos

lèvres.

Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui montraient les

dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait

par le Léon, il se présenta dans dans un manoir où jadis son couvert

était toujours mis à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait

paru, l'_ancien_ du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel,

dévisagea le poète nomade:

--Que te faut-il, mendiant?

--Du pain, pour l'amour de Dieu.

--Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.

Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. Pour le coup, Jean

Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Léonard

recula, épouvanté. Il ne se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond

franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait,

le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue subitement en une

détresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilité dans

un monde qui prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les

chanteurs de chansons.

Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, comme une chose

inerte, comme une barque en dérive, ne chantant plus, marmonnant des

paroles sans suite, l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il

traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il était

cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper une dernière fois

au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut la mer grande, embrasser d'un

regard suprême l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents

l'esprit chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons

n'en ayant plus que faire.

* * * * *

Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres brutes qu'on appelle

dans le pays le _Bern-Mein_[16]. Un roi, dit-on, est enterré sous ce

_cairn_. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive.

Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les yeux,

pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une torpeur l'envahit.

«Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!»

[16] Le «tas de pierres». Cf. _La légende de la mort chez les bretons

armoricains_, «l'Ame dans un tas de pierres».

Tout à coup, des bruits éperdus de cloches prirent leur volée dans le

vaste silence.

Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les cloches lui

crièrent aux oreilles, joyeusement:

--Réveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que c'est Noël?...

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 45 / 90 题