III

C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient vrai.

Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux barde, cette

allégresse de la terre pour la naissance de l'Enfant-Dieu? Est-ce que

cela empêchait que la Bretagne fût mourante et qu'il eût lui-même soif

de la mort?

Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait comme une

dernière ironie, comme un défi suprême jeté au grand deuil qu'il portait

dans l'âme. Il leur en voulait de carillonner si allègrement, alors

qu'elles eussent dû tinter le glas.

Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. Elles y

mettaient une sorte d'acharnement, et l'on eût juré, sur ma foi,

qu'elles n'en avaient qu'après Jean Rumengol. Elles tournoyaient

au-dessus de sa tête, bourdonnaient à ses oreilles, le houspillaient

presque, et quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient, comme

si toutes les cloches de la chrétienté se fussent donné rendez-vous sur

le Ménez-Hom.

--Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol! Jean Rumengol,

c'est Noël!

Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si pénétrantes, si

douces, que, malgré lui, Jean Rumengol sentait tout son vieux corps

tressaillir d'aise. Comme à l'appel des cloches du dehors, des cloches

intérieures s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses

lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre pas.

Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration qui retentissait dans

tout son être. En vain il tenait ses paupières obstinément closes. Les

_Noëls_ anciennes repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de

neige, et derrière elles défilaient de souriantes images.

Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques poudrées de

blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange, d'un bleu surnaturel; les

étoiles en marche dans le ciel, étincelantes et comme ravivées. Puis

c'étaient des processions d'humbles gens, des processions de laboureurs,

de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières,

s'acheminant--ainsi qu'au temps de l'Évangile--vers la crèche

symbolique, pour y contempler le roi Jésus couché sur la paille entre

des boeufs. C'était encore l'église de la paroisse, ses piliers courts

et trapus, son autel radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne

humeur qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées

de toute cette lumière qui les allait chercher jusqu'au fond de leurs

niches et faisait rayonner leurs durs visages.

Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant, Jean Rumengol,

cette nuit-là, avait toujours sa stalle réservée dans le choeur. Et,

quand le prêtre avait célébré les trois messes, le chanteur pontifiait à

son tour. Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses épaules,

les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il entonnait en un breton

quasi biblique une hymne de circonstance, improvisée le jour même. Il

chantait d'une voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond

qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant au mage nègre,

pauvre souverain d'une race dédaignée; il disait comment une jeune

étoile l'était venu réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il

n'avait pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout de même il

s'était mis en route pour le saluer «avec un esprit soumis et un coeur

parfait». Il déposerait à ses pieds sa détresse, la seule chose qui fût

à lui... Ici, Jean Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène

naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère. Il était

resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait pour parler d'elle un

langage divin et cependant familier. Il la montrait s'avançant par la

rue d'un pas alourdi par sa grossesse sacrée[17]. Il décrivait Bethléem,

ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, des gens

attablés dans les auberges, un vrai village breton par une après-midi de

dimanche, et Joseph frappant à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils

_clerc_», et le fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour

qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la douce compagne

du charpentier. Venait ensuite quelque merveilleuse histoire, témoignant

du pouvoir de Marie, celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait

aux épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent pour qu'elle

pût emmailloter l'enfant Jésus[18]...!

[17] Un Noël breton dit: _He c'hof ganthi beteg hi daoulagad_ «son

ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II.

[18] Cf. plus haut _Nédélek_.

Ah! ces Noëls d'antan!

Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les choses. On croyait

y être. Il vous transportait par delà les espaces, dans la bourgade

galiléenne, en ce grand soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos

yeux, là, dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque

aussi branlante qu'une crèche, que le _Mabik_[19] naissait. Son image de

cire semblait vivre. On respirait sa délicieuse haleine. Sous les voûtes

basses, à l'entour des piliers, malgré les bises de décembre et la

silencieuse tombée de la neige au dehors, il courait des souffles

tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les pâtres, les

laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient réellement à la venue

du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean

Rumengol excellait à tout bretonniser, même Dieu.

[19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, des

Italiens l'appellent de même le _bambino_.

Aussi, quand le poète avait terminé son _prézec_, son sermon chanté,

c'était à qui l'hébergerait pour le reste de la «nuitée»; c'était à qui

l'emmènerait par les petites routes poudrées de blanc vers la ferme

lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystère de la campagne.

Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait que ce fût un

prophète, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'âme

des anciens mages. Il avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons

en restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le suppliait de

«prêcher» encore, et il se remettait à chanter la _gwerze_ de Jésus,

dans le silence solennel de la nuit. Son bras, levé dans un geste

grandiose, dans un geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne

nouvelle». Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur les

talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs torses macabres; les

chiens de garde oubliaient d'aboyer; les boeufs, dans les étables,

meuglaient doucement; la mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte

éternelle.

Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veillée se

continuait jusqu'à l'aube. Un tronc d'arbre brûlait dans le foyer, et le

noble vagabond, assis dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole

de feu.

Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi d'une mission, d'un

sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes

perspectives. Il les aidait à voir le ciel. Il faisait passer devant eux

le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était

vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui seuls font vivre

les âmes, et, après avoir pétri ce pain d'élection, il avait joie à le

partager avec la foule.

... Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain azyme, puisque les

Bretons en étaient las?

Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! Jean Rumengol est

de trop parmi le monde d'à présent. Laissez-le mourir de sa belle mort,

avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi.

Soyez-lui compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses

yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. Pitié pour le

vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété vos voix. Faites comme

les vents, ses premiers maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!...

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 46 / 90 题