C'était nuit de Noël, en effet. Les cloches joyeuses disaient vrai.
Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux barde, cette
allégresse de la terre pour la naissance de l'Enfant-Dieu? Est-ce que
cela empêchait que la Bretagne fût mourante et qu'il eût lui-même soif
de la mort?
Voici que la chanson éparse des cloches lui apparaissait comme une
dernière ironie, comme un défi suprême jeté au grand deuil qu'il portait
dans l'âme. Il leur en voulait de carillonner si allègrement, alors
qu'elles eussent dû tinter le glas.
Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. Elles y
mettaient une sorte d'acharnement, et l'on eût juré, sur ma foi,
qu'elles n'en avaient qu'après Jean Rumengol. Elles tournoyaient
au-dessus de sa tête, bourdonnaient à ses oreilles, le houspillaient
presque, et quand les unes étaient lasses, d'autres survenaient, comme
si toutes les cloches de la chrétienté se fussent donné rendez-vous sur
le Ménez-Hom.
--Jean Rumengol, réveille-toi! Lève-toi, Jean Rumengol! Jean Rumengol,
c'est Noël!
Noël! Noël! En chantant cela, elles avaient des voix si pénétrantes, si
douces, que, malgré lui, Jean Rumengol sentait tout son vieux corps
tressaillir d'aise. Comme à l'appel des cloches du dehors, des cloches
intérieures s'ébranlaient en lui-même, dans le crépuscule de ses
lointains souvenirs. En vain il s'efforçait de ne les entendre pas.
Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration qui retentissait dans
tout son être. En vain il tenait ses paupières obstinément closes. Les
_Noëls_ anciennes repassaient devant ses yeux, vêtues de leur robe de
neige, et derrière elles défilaient de souriantes images.
Il voyait, quoi qu'il fît, les petites routes rustiques poudrées de
blanc, la nuit sainte, d'un bleu étrange, d'un bleu surnaturel; les
étoiles en marche dans le ciel, étincelantes et comme ravivées. Puis
c'étaient des processions d'humbles gens, des processions de laboureurs,
de pâtres, de jeunes servantes et de vieilles filandières,
s'acheminant--ainsi qu'au temps de l'Évangile--vers la crèche
symbolique, pour y contempler le roi Jésus couché sur la paille entre
des boeufs. C'était encore l'église de la paroisse, ses piliers courts
et trapus, son autel radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne
humeur qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumées
de toute cette lumière qui les allait chercher jusqu'au fond de leurs
niches et faisait rayonner leurs durs visages.
Quelle que fût l'église et quel que fût le desservant, Jean Rumengol,
cette nuit-là, avait toujours sa stalle réservée dans le choeur. Et,
quand le prêtre avait célébré les trois messes, le chanteur pontifiait à
son tour. Debout, ses longs cheveux de Celte épandus sur ses épaules,
les mains appuyées à son bâton de pèlerin, il entonnait en un breton
quasi biblique une hymne de circonstance, improvisée le jour même. Il
chantait d'une voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond
qu'il vous prenait l'âme. Il commençait en se comparant au mage nègre,
pauvre souverain d'une race dédaignée; il disait comment une jeune
étoile l'était venu réveiller là-bas, dans les solitudes du désert: il
n'avait pas de présents à apporter au Dieu nouveau, mais tout de même il
s'était mis en route pour le saluer «avec un esprit soumis et un coeur
parfait». Il déposerait à ses pieds sa détresse, la seule chose qui fût
à lui... Ici, Jean Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilène
naïve, il évoquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mère. Il était
resté le dévot de «sa marraine». Il trouvait pour parler d'elle un
langage divin et cependant familier. Il la montrait s'avançant par la
rue d'un pas alourdi par sa grossesse sacrée[17]. Il décrivait Bethléem,
ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, des gens
attablés dans les auberges, un vrai village breton par une après-midi de
dimanche, et Joseph frappant à un cabaret «dont l'hôtelier avait un fils
_clerc_», et le fils clerc intercédant auprès du père avaricieux pour
qu'il logeât gratuitement, au moins dans son étable, la douce compagne
du charpentier. Venait ensuite quelque merveilleuse histoire, témoignant
du pouvoir de Marie, celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait
aux épaules que des moignons et à qui des bras poussèrent pour qu'elle
pût emmailloter l'enfant Jésus[18]...!
[17] Un Noël breton dit: _He c'hof ganthi beteg hi daoulagad_ «son
ventre montant jusqu'à ses yeux» cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II.
[18] Cf. plus haut _Nédélek_.
Ah! ces Noëls d'antan!
Jean Rumengol vous avait une façon à lui de dire les choses. On croyait
y être. Il vous transportait par delà les espaces, dans la bourgade
galiléenne, en ce grand soir de la Nativité. Ou plutôt, c'était sous vos
yeux, là, dans la vieille église bretonne presque aussi nue, presque
aussi branlante qu'une crèche, que le _Mabik_[19] naissait. Son image de
cire semblait vivre. On respirait sa délicieuse haleine. Sous les voûtes
basses, à l'entour des piliers, malgré les bises de décembre et la
silencieuse tombée de la neige au dehors, il courait des souffles
tièdes, l'odeur réchauffante du printemps chrétien. Les pâtres, les
laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient réellement à la venue
du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean
Rumengol excellait à tout bretonniser, même Dieu.
[19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons désignent ainsi l'Enfant-Jésus, des
Italiens l'appellent de même le _bambino_.
Aussi, quand le poète avait terminé son _prézec_, son sermon chanté,
c'était à qui l'hébergerait pour le reste de la «nuitée»; c'était à qui
l'emmènerait par les petites routes poudrées de blanc vers la ferme
lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystère de la campagne.
Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortège. Il semblait que ce fût un
prophète, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'âme
des anciens mages. Il avait approché Dieu, ce misérable, et ses haillons
en restaient comme embaumés. Pendant le trajet, on le suppliait de
«prêcher» encore, et il se remettait à chanter la _gwerze_ de Jésus,
dans le silence solennel de la nuit. Son bras, levé dans un geste
grandiose, dans un geste de semeur, répandait autour de lui la «bonne
nouvelle». Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glacé. Sur les
talus, les chênes penchaient pour l'écouter, leurs torses macabres; les
chiens de garde oubliaient d'aboyer; les boeufs, dans les étables,
meuglaient doucement; la mer même, ensorcelée, suspendait sa plainte
éternelle.
Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veillée se
continuait jusqu'à l'aube. Un tronc d'arbre brûlait dans le foyer, et le
noble vagabond, assis dans l'âtre, était comme enveloppé d'une auréole
de feu.
Le Jean Rumengol de ces temps-là se sentait investi d'une mission, d'un
sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes
perspectives. Il les aidait à voir le ciel. Il faisait passer devant eux
le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il était
vraiment apôtre. Il avait le don des grands rêves qui seuls font vivre
les âmes, et, après avoir pétri ce pain d'élection, il avait joie à le
partager avec la foule.
... Mais à quoi bon le boulanger désormais, ce pain azyme, puisque les
Bretons en étaient las?
Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Noëls anciennes! Jean Rumengol est
de trop parmi le monde d'à présent. Laissez-le mourir de sa belle mort,
avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi.
Soyez-lui compatissantes, ô cloches. Ne l'obligez pas à déclore ses
yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et désenchanté. Pitié pour le
vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprété vos voix. Faites comme
les vents, ses premiers maîtres. Ne sonnez que pour l'endormir!...