DE JEAN RUMENGOL

I

Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.

La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui jadis peuplaient

les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au

printemps, comme une joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux

pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec leur

havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de _gwerzes_ dolentes et

de _sônes_ délicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de

pierre du porche ou allongés dans l'herbe du cimetière, entre les

tombes. Et ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les

étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons que la

rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils se levaient de terre,

secouaient--comme ils disaient--leur pauvreté, et s'égosillaient à qui

mieux mieux, avec des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes

filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux.

Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tête une

poignée de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossièrement

imprimées, mais en qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des

vieilles poésies primitives.

Qui veut la _gwerze_? Qui veut la _sône_?... _Daou guennek!_ Deux

sous!...

Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce «papier de

chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homéride

bas-breton! Ils n'y séjournaient pas longtemps. Chanter donne soif.

Puis, c'était bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se

permît quelques libations à la mode antique. Avant la fin du jour, les

bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de

chansons.

C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient à s'en aller les

poches vides, comme ils étaient venus. On ne les en blâmait point, dans

ce temps-là. Leur facile imprévoyance semblait aux gens toute naturelle.

On les regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient pour

fonction dans la vie que de perpétuer parmi les Bretons le culte des

vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacrées,

et d'égayer, en les répandant par le pays, la misère si dure à porter

des pauvres laboureurs d'Armorique.

Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement

superstitieux et comme des hôtes de bon présage. L'hiver, quand ils

apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige,

leur barbe hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre pour

leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul se levait de son

fauteuil de chêne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade

de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on

leur faisait fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le

_flip_ délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce

temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier où ils

n'eussent leur écuelle; pas une maison où leur _couchée_ ne fût toujours

prête, dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux ou des

boeufs... On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier

de vers qui fût jamais, errer trois jours et trois nuits dans la

campagne gelée, sans un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis

est, sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.

--Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les temps et les

âmes!...

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 44 / 90 题