Une claire flambée rayonnait dans l'âtre. Le petit malade s'étant
assoupi, le chef de bande était venu s'asseoir auprès de ses compagnons.
--L'aventure est piquante, commença-t-il. J'arrive dans le dessein de
fusiller le père, et voilà qu'il me faut bercer l'enfant. Boishardy
jouant à la nourrice! Nos amis refuseront d'y croire. C'est étrange, en
vérité. Ce môme-là, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a
remué jusqu'aux entrailles... Notez que je n'ai pas compris ça à ce
qu'il nous chantait... A propos, Penn-Dîr, qu'est-ce qu'il nous
racontait donc, dans son satané breton?... Ah! d'abord, mets une
sourdine, s'il te plaît, à ton instrument. J'entends qu'il repose en
paix, ce gamin!
Le guide, ainsi apostrophé, demeura un instant sans répondre. Enfin il
dit, très bas, en jetant un regard inquiet vers le lit:
--Je pense que la maladie a troublé le cerveau de l'enfant de Keralzy.
Plus je réfléchis à ses paroles, plus je les trouve dénuées de sens...
Il avait le mot _folie_ sur les lèvres, mais n'osait le prononcer. Cela
porte malheur.
--Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de façons.
Penn-Dîr répéta en français l'énigmatique phrase par laquelle l'enfant
les avait accueillis.
--Il nous attendait?... mais seulement sur le coup de minuit?... murmura
Boishardy; voilà qui est bizarre, en effet... Nous tirerons cela au
clair. Je soupçonne là-dessous une ruse du fermier. Je vous le dis, il
aura eu vent de notre visite... Mais, d'abord, inspectons les lieux...
Tout ceci n'est pas naturel... Fleur-d'Épine, allume la lanterne,
commanda-t-il en s'adressant à l'autre chouan.
Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les armoires,
sondant avec le canon de leurs fusils les coins obscurs. Ils visitèrent
ensuite les dépendances; dans l'étable ils ne trouvèrent qu'une chèvre
et la vache qui, à leur arrivée, avait meuglé; dans l'écurie, en
revanche, deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la tête
appuyée au rebord de la mangeoire.
Leur perquisition terminée, ils rentrèrent, sans avoir vu trace de
l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de Keralzy, Yvon Lestrézec.
La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus s'était réfugié
dans la métairie, et, pendant une journée, Yvon Lestrézec l'avait
hébergé et nourri; mais la prime promise à qui livrerait un rebelle
avait tenté la cupidité du paysan. Il avait lui-même livré son hôte à la
gendarmerie prévenue par ses soins.
Pour ce fait, le comité exécutif des chouans, siégeant à Vannes, l'avait
condamné à mort. Le jugement décrétait qu'il serait fusillé en pleine
figure à bout portant, dépouillé de ses hardes et ligoté tout nu au
calvaire de Keralzy, avec le nom _Judas_ inscrit au couteau sur sa
poitrine.
Boishardy avait été chargé de l'exécution de la sentence. Il s'était mis
en route, malgré la neige, malgré ce vent d'enfer qui faisait rage,
malgré les postes des Bleus, disséminés dans toute la région. Comme aide
de camp il s'était adjoint Fleur-d'Épine. Penn-Dîr, en français
Tête-d'Acier, un braconnier de Trégunc, batteur de pays, remplissait la
double fonction de guide et d'interprète.
On sait le reste.
Grand, souple, avec de larges épaules et une taille de fille, la face
rasée de frais, les yeux francs et audacieux, le nez en bec d'oiseau de
proie, les lèvres sensuelles et, dans la physionomie, un mélange de
rudesse et de bonté, tel apparaissait Boishardy à la lueur du feu
d'ajoncs où il venait de reprendre place entre ses deux acolytes[14].
[14] Emile Souvestre, dans les _Souvenirs d'un Bas-Breton_ (2e série),
trace de Boishardy le portrait suivant:
«Les royalistes (des Côtes-du-Nord) avaient pour chef un des hommes
les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits
aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur nommé
Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé de chasser
le loup et de courtiser les jeunes fermières. Les paysans, qui le
craignaient à cause de sa force et de son audace, l'aimaient pour sa
franchise familière, sa gaîté et ses élans d'une brusque bonté. Il
ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus mauvais que
le hasard. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés à devenir
populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à côté de chaque
vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule.
Capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non
d'une méchanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et
le parti-pris; natures cahoteuses qui plaisent, comme les paysages
accidentés et les arbres rugueux, par le seul charme de la vie et de
la variété.»
Par l'entre-bâillement des volets du lit, le petit malade, réveillé, se
pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux, couleur de paille,
s'ébouriffaient autour de son visage exsangue, d'une pâleur de vieille
cire.
--Vous désirez peut-être manger, fit-il. Il y a une tourte de pain de
seigle dans la huche, et sur la planche qui est là-haut, suspendue à la
poutre, vous trouverez dans un plat d'étain une tranche de lard fumé.
Penn-Dîr transmit cette offre au chef de bande.
--Remercie-le, répondit celui-ci. Sa politesse n'est pas à dédaigner.
L'instant d'après, ils étaient à table tous les trois. La course dans la
neige leur avait creusé l'estomac; ils soupèrent avec appétit. Sur
l'ordre de Boishardy, le guide interprète, sans perdre une bouchée se
mit en devoir d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions
du «maître» et en français les réponses du bambin:
--N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc qui nous sommes?
--Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore le catéchisme à
l'église du bourg, j'y assistais tous les samedis. Le recteur, celui qui
s'en est allé chez les Anglais, nous a souvent raconté votre histoire,
et j'ai bien retenu vos noms.
--Lesquels, s'il te plaît?
--Gaspar, Melchior et Balthazar, débita l'enfant tout d'une haleine, sur
un ton de leçon apprise par coeur.
--Le cher innocent! il nous prend pour les Rois Mages, murmura
Boishardy.
Penn-Dîr reprit:
--Alors, ta mère t'avait averti que nous viendrions?... Mais comment
a-t-elle pu te laisser seul, malade comme tu es?
--Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches. Depuis quelques
jours elle accompagne mon père, chaque soir, au manoir des Saliou, à une
demi-lieue d'ici. Ils y passent la nuit à teiller du lin et ne rentrent
qu'à l'aube. Ce n'est pas que ça leur plaise. Ma mère pleure toujours en
m'embrassant au départ. Mais le père lui dit: «Il le faut! il le faut!»
Et ils s'en vont. Quand on est pauvre, on ne fait pas ce qu'on veut.
Boishardy pensait: «Le rustre s'est méfié, s'il n'a été prévenu. Mais je
trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de lui régler son compte.»
--Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: «Si l'on vient frapper, va
ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi que, la nuit de Noël, les envoyés
de Dieu courent les chemins.»
Fleur-d'Épine s'écria:
--Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en ce moment.
--Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de nous?
--Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant d'années je vous ai
attendus en vain! J'avais beau mettre mes sabots dans le coin de l'âtre,
je n'y retrouvais le lendemain matin que la paille de la veille. J'en
étais venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route. Les autres,
de mon âge, étalaient devant moi leurs jouets, un tas de belles choses
peinturlurées que le _Mabik Jésus_ leur avait fait distribuer par ses
mages, ses bergers ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en
allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas tant à cause
du cadeau que parce qu'il me semblait triste qu'on m'oubliât de la
sorte.
«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche tes larmes, petit
Job. Tu verras, l'année prochaine les gens du bon Dieu t'apporteront un
habit neuf aussi bleu que le ciel avec des boutons de nacre aussi
brillants que les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je
n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je suis sûr que
la peine que j'en aurais eue m'aurait tué. Tenez, quand enfin j'ai
entendu votre coup à la porte, j'ai pensé mourir de joie...»
Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée sa voix râlait. Il
fit cependant un dernier effort pour demander:
--Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit bleu aux boutons de
nacre?
Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses deux grosses
larmes roulaient. Il tira sa montre: elle marquait dix heures.
--Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille et que demain, au
lever du jour, l'habit sera étendu au pied de son lit, veste, gilet et
pantalon... Vous autres, faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la
moindre alerte, égaillez-vous!
Le terrible homme était déjà dehors.
On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui s'ébroue, puis un
«hop!» sonore, puis un galop sourd, bientôt étouffé dans le vaste
silence des neiges...