Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du
quai, hors ville.
En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge--un bouge plutôt,--dont
l'enseigne était un calembour: A L'ANCRE NOIRE.
Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit
pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier parut dans le cadre de la
porte, élevant un fanal au-dessus de sa tête, pour reconnaître le
nocturne voyageur.
--C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. J'en étais sûr.
Demandez à ma femme. Je lui disais à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval
pour avoir ce trot de velours.» Depuis la tournée de Guingamp,
voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik... Ah! c'est
une fameuse bête!... N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse
bête?
Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail
d'Awellik.
--Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse écurie,
et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai à te
parler.
Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margéot entra.
«Madame Dollo»--comme on disait à Pontrieux--l'introduisit dans un
étroit cabinet, dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et
deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint par
l'ex-routier.
--Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, tu m'écrivais il y a
quelques jours: «... Le nouveau sous-patron? rien à craindre, une
fille!» Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette «fille» est capable de
venir à bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce
gringalet?
--Metzu.
--Est-il en ce moment au corps de garde?
--Je le crois.
--Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margéot, de
Kercabin, désirerait l'entretenir.
Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et celui-ci se saluèrent
cérémonieusement.
--Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux ce soir, j'ai tenu
à vous rendre votre visite de l'autre jour... Croyez qu'il n'y a aucune
ironie dans mes paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous
rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction de votre
attitude, par la délicatesse de votre procédé.
Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient seuls en
tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:
--Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.
Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs verres:
--Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.
Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où tintèrent des
pièces d'or.
Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité et d'une acuité
étranges.
--Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix tranquille où perçait
cependant quelque mépris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je
ne suis pas à vendre.
Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta de son cou de taureau
à sa large face congestionnée. Il dressa son poing, son formidable
poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le
crâne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son
âme légère d'adolescent s'exhala de ses lèvres. Ce coup d'assommoir
l'avait tué. Mais quand Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs,
dilatés, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité
troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il appela Dollo.
--Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette.
Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de
rien. Il a son compte. Si on vient chez toi réclamer le gabelou, tu
diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un
mensonge.
Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le jeter en travers
sur ses puissantes épaules.
Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à Lanvollon et de
Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé d'épouvante et n'eût pas manqué
d'affirmer, le lendemain, qu'il avait vu passer le cheval du Diable,
rapide comme l'éclair et mystérieux comme la nuit.