VII

Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette dans la grange de

Kercabin, s'en vint d'un air soucieux trouver le maître.

--Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il fait à vide, que tu

aies si mauvaise figure?

--Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un énorme foudre de _gin_

qui a failli défoncer la voiture.

--Et c'est cela qui te rend maussade?

--Pas précisément.

Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une vieille pipe

crasseuse aussi noire que son âme. A petits coups, il heurtait le

fourneau renversé contre la paume de sa main gauche. Lorsque le culot se

fut enfin détaché il continua:

--Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me croise en route avec un

bonhomme qui ne me dit rien de bon.

--Tu ne le connais pas?

--Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou je me trompe fort, ou

c'est un _ambulant_[11].

[11] On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des

vêtements bourgeois et qui étaient comme la police secrète de la

douane.

--Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à notre dévotion? Nous

les payons assez cher, fichtre!

--Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi.

--C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout?

--La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler,

poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par les cheveux.

--Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot impatienté.

--Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton goguenard. «Voilà

une belle charretée de fumier!» m'a-t-il dit, «il y aura de quoi

moissonner après ça!» Je lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu

as défendu les coups.

Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase en un seul

bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas. C'était signe chez lui de

graves préoccupations. Il avait les mains derrière le dos et faisait

craquer les os de ses doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.

--Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au bout d'un instant.

Va dire qu'on l'amène ici... Oui, triple bête, ici où nous sommes!

... Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les gabelous de la

région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas commis la sottise de vouloir

corrompre les chefs. En supposant même qu'ils eussent accepté un marché

de ce genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs? Il

n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont pas eux qui montent les

gardes de nuit, dans les petits sentiers de falaise, au long des flots.

Non. Il avait tout bonnement désintéressé quelques employés subalternes,

quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de profit à faire leur

devoir qu'à la condition d'y manquer sans cesse. C'étaient pour la

plupart des malheureux chargés de famille. Ils servaient tant bien que

mal le gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les yeux sur

les agissements de Margéot qui leur donnait l'aisance.

Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement, une quinzaine de

jours auparavant, et avait dû rejoindre dare-dare son nouveau poste. Un

jeune homme l'avait remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse

imberbe, mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette mutation par

un de ses _amis_ de Pontrieux. Mais le billet de l'ami ajoutait: «Rien à

craindre; c'est un blanc-bec, un enfant, presque une fille». Margéot,

dès lors, ne s'en était pas autrement soucié. En quoi il eut tort.

Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser à tout.

C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut avec

Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut.

Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan, le garçon

d'écurie, se précipita dans la cuisine en poussant un cri d'alarme:

--Les gabelous!

D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol.

--Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra à te mêler de

ce qui ne te regarde pas.

Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, pour

éclairer ces «messieurs de la douane».

--A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?

Ils étaient une vingtaine d'_habits verts_, presque tous des stipendiés

du maître de Kercabin. Mais à leur tête s'avançait crânement le nouveau

sous-patron. Il avait, en effet, la mine blanche et menue d'une

fillette. On lui eût donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls

étaient d'un homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant eux, des

yeux virils, aux prunelles énergiques.

Il s'inclina légèrement.

--Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison d'être un dépôt

de recel pour des marchandises de contrebande. Pas plus tard que ce

matin, il a été transporté un foudre d'alcool. Je me vois dans la

nécessité de procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai

reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je vous en

requiers.

--Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus de semblables

soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas d'hier que j'habite le pays. Je n'y

suis pas, comme vous, un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les

portes vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, commencez

par cette pièce.

Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château.

A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le sous-patron

s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il se découvrit.

Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé. Les lignes du

cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire aux plis amples dont les

franges traînaient à terre. De vieilles femmes étaient agenouillées

de-ci de-là; l'une d'elles récitait les longues prières de la mort, les

autres marmonnaient les répons.

--Voulez-vous que je renvoie momentanément ces femmes? demanda Margéot

d'un ton pénétré.

--Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée que la mort.

Je n'ai rien à voir ici.

Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais ce fut pour

prendre la branche de buis qui trempait dans une assiette pleine d'eau

bénite, au pied du catafalque, et pour en asperger le drap funéraire.

--Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui vous venez de rendre

cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vénérais à l'égal de

mon père.

Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent lentement.

Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres,

par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être

même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au

bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer

jusqu'à Pontrieux.

--Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la

salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le

couvert!...

Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en

un clin d'oeil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule

en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait

pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du

_gin_, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer

la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes,

lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine.

Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire.

On ne joue pas impunément avec l'_Ankou_[12].

[12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne.

Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit

son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir

fait place nette.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 33 / 90 题