IX

Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième jour, il parut

au bout de l'avenue, monté sur Awellik, sa bête de prédilection. Il

trouva les gendarmes installés chez lui et feignit une vive surprise. Le

juge d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait.

--Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant les formes, vous êtes

accusé de meurtre. On a trouvé avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en

amont de Pontrieux, le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, avec

qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge de l'_Ancre

Noire_, s'il faut en croire le témoignage des hommes de service, cette

nuit-là, au corps de garde, corroboré par celui du cabaretier lui-même.

--Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le sous-patron

Metzu la soirée de vendredi, entre neuf heures et quart environ et neuf

heures et demie. Nous avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu,

au sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à ce que je

fusse hors ville. Nous nous séparâmes très cordialement, à l'amorce de

la route de Lanvollon. Il me souhaita bon voyage. J'allais à

Saint-Brieuc, d'où j'arrive. C'est tout ce que je puis vous dire.

--Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda le juge d'instruction

à l'un des gendarmes.

La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.

--Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge en lui montrant

Margéot.

--Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir cette force. Il a

fait tourner le douanier au-dessus de sa tête et l'a lancé au beau

milieu de l'étang. D'ailleurs, je suis sorti en entendant le plouf! du

cadavre dans l'eau, et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui

remontait la colline pour regagner la route. J'ai regardé à l'horloge du

moulin. Il était juste dix heures vingt minutes.

--Cette déposition est accablante pour vous monsieur Margéot, observa le

juge.

--Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon hôtesse de

Saint-Brieuc. Je descends toujours à la _Pomme d'Or_... Comme j'arrivais

à la porte, Mme Verry priait les consommateurs de quitter l'estaminet,

parce que les douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était

l'heure de la fermeture réglementaire.

Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un instant, il ne se

départit de son calme. Tel il s'était montré le jour de ce premier

interrogatoire, tel il demeura jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la

cour d'assises. Mme Verry, l'opulente hôtesse de la _Pomme d'Or_, et les

quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du crime

attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait son entrée dans

l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit même pas la peine de plaider.

--Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser qu'une question. La

plupart d'entre vous êtes des éleveurs. Pensez-vous qu'un cheval, si

merveilleusement doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures

vingt à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de

Saint-Brieuc?

Margéot fut acquitté haut la main.

Les habitants de Plouëc lui firent une ovation.

Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de renvoyer tout

son monde. Il ne garda près de lui que Nannik. L'entreprise qu'il avait

montée s'émietta. Il vécut désormais inabordable, en proie à une

mélancolie farouche.

Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il trépassa. Il

s'était fait préparer une tombe dans le jardin, avait prié le recteur de

la bénir. On y coucha son cercueil immense, par une nuit de tempête et

d'éclairs.

En même temps que Margéot, disparut Awellik.

On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au loin, la crinière

au vent, hennissant une longue plainte d'âme en détresse.

... C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore dans la cour de

Kercabin. Il vient sans doute y chercher son maître, son maître Margéot,

mort de tristesse pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 35 / 90 题