VI

Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu

de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était

rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc

deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient,

ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.

En première ligne on leur désignait Kercabin.

Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.

Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du

lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient

qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de

Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des

acheteurs!»

Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine,

c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en

avaient en y entrant.

Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des

agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout

l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de

contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans

cesse renouvelée par de continuels arrivages.

Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui

avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette

singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui,

sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps

en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée

de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien

couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de

lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche

et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se

moquant: «Allons! voilà l'ermite d'_Enez Glaz_[9] qui fait cuire ses

patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il

avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un

froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il

avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne.

On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi

commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à

Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton

et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres.

Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il

accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent

raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les

avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût

éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques

litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis,

avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on

arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en

véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait

consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient

l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à

travers les landes de Botloï et les _mezou_[10] qui dominent Pontrieux,

on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était

devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté

de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue

rustique.

[9] Ile Verte.

[10] Hauts plateaux livrés à la culture.

Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin

de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au _prorata_

des services.

Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le

seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de

plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires

devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se

présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes

filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis

et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme

d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières

des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration

impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie

chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un

magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des

popularités.

Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui

sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute.

L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué,

l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de

plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand

capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du

respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir.

L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires

prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin

semblaient près de se réaliser.

Brusquement, tout s'effondra.

Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si

souvent et si brutalement souffletée?

Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête

habit d'un gabelou.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 32 / 90 题