Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu
de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était
rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc
deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient,
ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.
En première ligne on leur désignait Kercabin.
Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.
Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du
lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient
qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de
Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des
acheteurs!»
Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine,
c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en
avaient en y entrant.
Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des
agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout
l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de
contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans
cesse renouvelée par de continuels arrivages.
Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui
avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette
singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui,
sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps
en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée
de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien
couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de
lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche
et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se
moquant: «Allons! voilà l'ermite d'_Enez Glaz_[9] qui fait cuire ses
patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il
avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un
froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il
avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne.
On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi
commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à
Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton
et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres.
Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il
accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent
raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les
avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût
éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques
litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis,
avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on
arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en
véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait
consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient
l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à
travers les landes de Botloï et les _mezou_[10] qui dominent Pontrieux,
on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était
devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté
de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue
rustique.
[9] Ile Verte.
[10] Hauts plateaux livrés à la culture.
Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin
de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au _prorata_
des services.
Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le
seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de
plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires
devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se
présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes
filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis
et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme
d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières
des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration
impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie
chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un
magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des
popularités.
Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui
sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute.
L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué,
l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de
plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand
capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du
respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir.
L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires
prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin
semblaient près de se réaliser.
Brusquement, tout s'effondra.
Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si
souvent et si brutalement souffletée?
Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête
habit d'un gabelou.