Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en
lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour
de lui en larges gouttes.
Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de
se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses
compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda
durement au misérable près de défaillir:
--Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?
L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots,
trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage
d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul,
pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu
affaire à trop forte partie.
--Et le bourgeois? gronda Margéot.
--... Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.
--C'est bien. Va te coucher... Hé! Nannik!
Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de
chêne, accourut à l'appel du maître.
--Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête
avec tes onguents de sorcière.
Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par
l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en
deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite
et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches
rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui
s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter
un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit
quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible
Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches
froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires
s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.
--Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.
Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande
salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient
debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine,
en silence. Margéot commença:
--Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé
saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il
est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà
porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des _enfants de Marie
Robin_ (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a
eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une
descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous,
vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que
je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre
avis?
--Certes! s'écrièrent les hommes.
--Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui
as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici
papier, plume et encre. Écris.
Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux
écouter.
Margéot dicta:
«Au citoyen procureur, à Guingamp.
«CITOYEN-MAGISTRAT,
«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur
les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu
en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi
les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste
du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans
lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos
de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il
avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer
immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à
l'inhumation.
«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.
«MARGÉOT.»
Margéot se tourne vers l'assistance.
--Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa
ruse.
--Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz.
--Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous
dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le
nombre, cela ne paraîtra point.
Les bandits s'extasièrent.
Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.
--Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que
cela se fasse vite et proprement!
Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.
--Ça y est! dit-il.
Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il
était resté dévot. En petit comité, on l'appelait _person Kergabinn_ (le
recteur de Kercabin). Il récita le _De profundis_, à voix haute. Margéot
cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son
aide de camp.
--Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik,
le bon cheval qui va comme le tonnerre.
Dollo parti, le _De profundis_ terminé, Margéot congédia les bandits. Il
ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du
jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir.
Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la
bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque
peu décontenancés.
--Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis.
--N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?
... Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par
plaisir. C'était un fantaisiste.
--Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.
Ainsi parlait le «maître des archers».
--Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.
--C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.
--A qui le dis-tu?
--Livre-le.
--Suivez-moi.
Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il
ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu
Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire.
--Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme.
--Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.
--Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.
--Ça se complique, murmura un des _enfants de Marie Robin_, en
remarquant la perplexité de son chef.
Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un
exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop
de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche
arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour
le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire
connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut
au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant
les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils
titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût
poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz
furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la
fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr,
mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la
magnanimité et toutes autres vertus en _té_ de Margéot. D'excellentes
femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le
dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût
été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet
enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura
jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des
fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long
des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner
un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la _boisson_ cette
nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre.
V
Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé
sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les
temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour
l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne
consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix.
Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur
le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.
Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux.
Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur
tint à peu près ce langage:
--Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons
fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille.
Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos
mains!
Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure
qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:
--Que comptes-tu faire de cette somme?
Celui-ci répondait:
--Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.
Celui-là:
--Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix.
Un troisième:
--J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre
noce.
La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus
tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec
des yeux où la stupeur était mêlée de courroux.
--Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.
--Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au
contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour
satisfaits, qu'ils s'en aillent!
Et il les congédia d'un air hautain.
Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande
verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan
d'avenir.
--Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi,
notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque
votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je
suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées
passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit,
honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la
mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots
de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands
chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous
qu'un métier...
Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent
l'oreille.
--C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait,
n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont
grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la
gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles,
avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre...
--Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de
nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!
--Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en
dis-tu, Gohéter-Coz?
Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il
souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en
tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait
malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de
recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de
guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un
cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il
faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les
roches mouillées, se crever l'oeil à épier une voile qui souvent se
ferait attendre plusieurs nuits, attraper le _mal froid_ (les
rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques
brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité,
était-ce la peine?
Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de
bougonner:
--Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience
grisonnante, tu n'es qu'une bête.
Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point
les notes jetées sur le petit papier crasseux.
Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui
faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).
Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à
l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les
transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes
pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au
souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher
sur la rivière.
Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres
et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux
bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines
quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin,
l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment
suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves,
de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits
par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la
pipe aux dents?
--Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si
toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour
toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit
soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les
merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les
gabelous?
Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet
idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.
Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que
Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée
de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et
Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu,
pour monter la garde à l'issue du souterrain.
Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de
fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de
l'entreprise.