IV

Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en

lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour

de lui en larges gouttes.

Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de

se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses

compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda

durement au misérable près de défaillir:

--Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?

L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots,

trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage

d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul,

pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu

affaire à trop forte partie.

--Et le bourgeois? gronda Margéot.

--... Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.

--C'est bien. Va te coucher... Hé! Nannik!

Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de

chêne, accourut à l'appel du maître.

--Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête

avec tes onguents de sorcière.

Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par

l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en

deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite

et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches

rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui

s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter

un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit

quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible

Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches

froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires

s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.

--Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.

Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande

salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient

debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine,

en silence. Margéot commença:

--Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé

saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il

est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà

porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des _enfants de Marie

Robin_ (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a

eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une

descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous,

vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que

je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre

avis?

--Certes! s'écrièrent les hommes.

--Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui

as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici

papier, plume et encre. Écris.

Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux

écouter.

Margéot dicta:

«Au citoyen procureur, à Guingamp.

«CITOYEN-MAGISTRAT,

«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur

les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu

en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi

les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste

du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans

lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos

de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il

avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer

immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à

l'inhumation.

«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.

«MARGÉOT.»

Margéot se tourne vers l'assistance.

--Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa

ruse.

--Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz.

--Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous

dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le

nombre, cela ne paraîtra point.

Les bandits s'extasièrent.

Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.

--Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que

cela se fasse vite et proprement!

Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.

--Ça y est! dit-il.

Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il

était resté dévot. En petit comité, on l'appelait _person Kergabinn_ (le

recteur de Kercabin). Il récita le _De profundis_, à voix haute. Margéot

cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son

aide de camp.

--Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik,

le bon cheval qui va comme le tonnerre.

Dollo parti, le _De profundis_ terminé, Margéot congédia les bandits. Il

ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du

jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir.

Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la

bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque

peu décontenancés.

--Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis.

--N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?

... Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par

plaisir. C'était un fantaisiste.

--Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.

Ainsi parlait le «maître des archers».

--Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.

--C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.

--A qui le dis-tu?

--Livre-le.

--Suivez-moi.

Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il

ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu

Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire.

--Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme.

--Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.

--Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.

--Ça se complique, murmura un des _enfants de Marie Robin_, en

remarquant la perplexité de son chef.

Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un

exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop

de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche

arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour

le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire

connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut

au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant

les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils

titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût

poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz

furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la

fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr,

mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la

magnanimité et toutes autres vertus en _té_ de Margéot. D'excellentes

femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le

dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût

été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet

enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura

jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des

fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long

des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner

un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la _boisson_ cette

nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre.

V

Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé

sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les

temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour

l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne

consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix.

Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur

le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.

Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux.

Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur

tint à peu près ce langage:

--Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons

fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille.

Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos

mains!

Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure

qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:

--Que comptes-tu faire de cette somme?

Celui-ci répondait:

--Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.

Celui-là:

--Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix.

Un troisième:

--J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre

noce.

La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus

tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec

des yeux où la stupeur était mêlée de courroux.

--Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.

--Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au

contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour

satisfaits, qu'ils s'en aillent!

Et il les congédia d'un air hautain.

Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande

verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan

d'avenir.

--Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi,

notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque

votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je

suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées

passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit,

honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la

mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots

de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands

chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous

qu'un métier...

Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent

l'oreille.

--C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait,

n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont

grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la

gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles,

avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre...

--Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de

nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!

--Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en

dis-tu, Gohéter-Coz?

Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il

souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en

tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait

malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de

recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de

guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un

cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il

faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les

roches mouillées, se crever l'oeil à épier une voile qui souvent se

ferait attendre plusieurs nuits, attraper le _mal froid_ (les

rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques

brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité,

était-ce la peine?

Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de

bougonner:

--Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience

grisonnante, tu n'es qu'une bête.

Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point

les notes jetées sur le petit papier crasseux.

Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui

faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).

Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à

l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les

transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes

pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au

souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher

sur la rivière.

Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres

et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux

bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines

quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin,

l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment

suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves,

de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits

par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la

pipe aux dents?

--Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si

toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour

toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit

soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les

merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les

gabelous?

Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet

idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.

Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que

Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée

de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et

Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu,

pour monter la garde à l'issue du souterrain.

Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de

fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de

l'entreprise.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 31 / 90 题