III

Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une

espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles

d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il

renversait un boeuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un

coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué

un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était

mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était

une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les

héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre

contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et

ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent

dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de

ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le

premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des

mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à

Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots

du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra

chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire

davantage et qu'il en savait désormais assez.

--C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la

charrue!

Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux

de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune.

C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure

discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le

fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste

l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans

l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois

de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit,

et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son

propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards

qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres.

La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint

s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce

qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de

lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et

surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la

sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des

grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un

canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la

nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un

coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage;

l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons

gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin

toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de

Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous,

désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés.

On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le

marché.

Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables

soûleries. On y conviait--souvent de force--des filles d'alentour, les

arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le

matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes,

avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à

terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les

poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans

désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine.

Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit

expressément: ce barbare mourut vierge.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 30 / 90 题