Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une
espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles
d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il
renversait un boeuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un
coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué
un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était
mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était
une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les
héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre
contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et
ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent
dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de
ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le
premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des
mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à
Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots
du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra
chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire
davantage et qu'il en savait désormais assez.
--C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la
charrue!
Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux
de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune.
C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure
discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le
fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste
l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans
l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois
de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit,
et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son
propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards
qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres.
La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint
s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce
qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de
lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et
surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la
sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des
grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un
canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la
nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un
coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage;
l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons
gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin
toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de
Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous,
désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés.
On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le
marché.
Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables
soûleries. On y conviait--souvent de force--des filles d'alentour, les
arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le
matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes,
avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à
terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les
poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans
désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine.
Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit
expressément: ce barbare mourut vierge.