IV

Le vieux recteur était rentré depuis quelque temps dans l'étable, quand

on gratta faiblement à la porte. Il alla ouvrir: c'était le petit

gardeur de vaches.

--Je viens de la part de maître Jean, murmura l'enfant: il vous fait

dire que tout va bien. Le chef est parti pour l'endroit que vous savez,

et ses trois hommes, ivres-morts, ronflent comme des serpents d'église.

--Dieu soit loué!... quelle heure est-il?

--Minuit passé.

--C'est donc le moment... Aide-moi à terminer les derniers préparatifs.

Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira successivement

un crucifix de cuivre, un ciboire, un surplis, des fioles contenant le

vin à consacrer... Le tout fut disposé sur la charrette renversée qui

devait tenir lieu d'autel... Le pâtre sortit, puis revint avec deux

longues chandelles de résine qui furent allumées en guise de cierge.

--Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il.

--C'est bien... Que Jean Derrien donne le signal! répondit le prêtre,

déjà revêtu de son surplis.

Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de nuit retentit dans le

vaste silence. Des formes d'hommes, de femmes, d'adolescents et de

fillettes, surgirent en foule des profondeurs sombres.

--Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne: il y aura place

pour tout le monde.

La grange ne tarda pas à s'emplir.

Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec étonnement leurs

mufles graves.

Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en quelques brèves

paroles la solennité de la grande fête pascale. Puis la messe fut

célébrée. Le petit pâtre faisait les fonctions d'enfant de choeur et

donnait les répons à l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent

l'_Alleluia_. Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses de

l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie des anciens

dimanches de Pâques rayonnait sur les visages et dans les âmes, malgré

l'heure obscure et la pauvreté du décor.

A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette de fer qui

pendait d'ordinaire au collier des chevaux du moulin, et la communion

commença.

Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir l'hostie des

mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis d'une voix que l'émotion

faisait trembler:

--Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours tâché de faire

ce qui dépendait de moi pour assurer l'oeuvre de votre salut... J'ignore

ce que l'avenir me réserve... Que ma mémoire vous soit douce et que la

volonté de Dieu s'accomplisse!... Allez en paix.

Resté seul avec le meunier, il lui dit:

--Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un devoir à remplir,

qui est de relever de sa garde l'homme que j'ai mis en sentinelle sur le

sommet de Roc'h-Vrân.

Et, comme Jean Derrien se récriait:

--Il le faut... Marchons!... Sinon, avant ce soir, ton moulin serait en

cendres, toi-même et les tiens massacrés!...

Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond du ciel.

Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire de granit, ils

trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne et luttant avec effort

contre le sommeil.

--Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.

--Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.

Et, remarquant le sourire du prêtre:

--Te serais-tu moqué de moi, par hasard?

Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil à pierre.

--Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas être satisfait...

Mais, donnant, donnant, s'il te plaît... Où sont les mille francs?

Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.

--C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua le recteur, en

désignant le meunier.

Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre:

--Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prêtre.

Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à cette scène, muet et

blême comme un mort, il lui dit en breton:

--Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs

seront revenus, fais édifier une croix de pierre à la place où je serai

tombé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande

route qui mène de Lannion à Plouaret, à l'angle d'un champ dont les

talus se constellent, chaque année, aux approches de Pâques, de

primevères couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun

nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant

elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent _Kroaz Dom

Karis_[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr

y fut réellement crucifié.

[8] La croix de Dom Karis.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 27 / 90 题