III

Quand ils rentrèrent au bout d'une demi-heure, Jean Derrien se frottait

les mains et, dans ses yeux vifs, une gaîté malicieuse brillait. Tout le

personnel du moulin était attablé pour le souper, à savoir: un garçon

meunier, une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne avait

déjà mis tout ce monde au courant des événements. Jean Derrien leur dit:

--Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous étonnez de rien.

--Compris, grommela le garçon meunier, le nez dans son écuelle.

On mangea vite et en silence.

Le petit gardeur de vaches alla soigner ses bêtes, mais il reparut

presque aussitôt pour annoncer que des gens ivres venaient par le

sentier du bord de l'eau en chantant une chanson française.

C'étaient les soldats du bataillon d'Étampes. Ils étaient quatre, dont

trois semblaient avoir bu plus que de raison. Seul, celui que Dom Karis

appelait le chef ou l'officier avait conservé en partie son sang-froid.

--Où est le meunier? demanda-t-il dès le seuil, d'une voix rogue.

--C'est moi, fit en se levant maître Jean Derrien.

--Fort bien. Tu vas nous loger ce soir.

--A ton service, citoyen commandant. Nous sommes prêts à te céder, à toi

et à tes hommes, tout ce que nous avons de lits. Mais auparavant

chauffez-vous, si vous êtes transis; buvez, si vous avez soif; mangez,

si vous avez faim. Ma maison est la vôtre.

--Pas mal parlé, dit le chef d'un ton radouci... Mais sais-tu qu'on la

prétend suspecte, ta maison?

--Qui prétend ça?... De mauvais payeurs, peut-être, pour qui j'ai refusé

de moudre.

--Nous en recauserons... Toi, citoyenne, mets notre couvert.

Il s'approcha de l'âtre, reconnut Dom Karis qui s'apprêtait à quitter

son escabeau pour lui faire place.

--Ah! c'est toi, mendiant?

--Oui, le moulin de Keryel a toujours été hospitalier. J'y ai, quand je

passe, ma couchée de paille à l'étable, articula le prêtre à voix haute.

Puis, plus bas, se penchant à l'oreille du soudard:

--J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, dès que tu pourras, dans

le bâtiment où l'on m'héberge, sous prétexte d'inspecter le logis.

Ayant souhaité le bonsoir à chacun Dom Karis gagna la porte.

* * * * *

L'étable où se rendit Dom Karis était située au fond de l'aire. C'était

une construction assez spacieuse et dont l'intérieur témoignait, du

moins pour l'instant, d'une singulière propreté. Les bestiaux,

d'ailleurs peu nombreux, avaient été relégués contre l'un des pignons,

en sorte qu'on se fût cru dans une grange vide plutôt que dans une

crèche, n'était la fougère fraîchement renouvelée qui jonchait le sol. A

l'un des angles opposés au coin des vaches, une charrette renversée sens

dessus dessous formait une espèce de table que recouvrait une pièce de

toile étendue là comme sur un séchoir. Dom Karis prit au râtelier une

botte de paille et s'y coucha, après avoir placé son bissac sous sa

tête, en guise d'oreiller. Puis, tout en égrenant dans sa poche son

chapelet, il attendit.

Son attente ne fut pas longue.

La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les ténèbres du dehors.

--Mendiant! héla discrètement une voix.

--Voilà, mon officier!

--Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber la claie qui

fermait l'étable.

--Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann Divalo! affirma

le prêtre... Il ne tient qu'à nous de le pincer. Seulement, dame! il

faudrait agir avec prudence. Pour peu que nous donnions le moindre

éveil, il nous filera des mains comme une anguille. Et tes hommes,

citoyen commandant, en l'état où je les ai vus, me paraissent plus

propres à compromettre le succès de notre entreprise qu'à la servir...

--Je les obligerai bien à se tenir cois.

--C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez. Consentiras-tu à

monter la garde toute la nuit en un lieu que je t'indiquerai?

--Indique.

--Viens donc et suis-moi; mais commence par éteindre ton fanal.

Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'étable, feignant les

précautions les plus minutieuses. Le sergent rampa derrière lui. Le

fumier dont l'aire était couverte étouffait le bruit de leurs pas.

Ils franchirent un échalier, prirent une sente étroite qui serpentait à

travers prés jusqu'à la rivière. On entendait un grand bruit d'eau.

--Attention! fit le prêtre. Nous sommes au barrage. Il nous faut passer

de l'autre côté. As-tu le pied sûr au moins?

--Va toujours, grommela entre ses dents l'Étampois qui ne laissait pas

de ressentir quelque appréhension devant cette large nappe sombre

s'écroulant avec un tel fracas, mais n'en était pas moins résolu à aller

jusqu'au bout.

De place en place, à longueur d'enjambée, des têtes de pierres noires et

ruisselantes émergeaient. Le prêtre se mit à sauter allègrement de l'une

à l'autre et fut bientôt sur la rive opposée. Il dut attendre quelque

temps son compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'équilibre, et,

lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort soupir de

soulagement.

Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une espèce de

promontoire rocheux, hérissé çà et là de touffes de genêt et d'ajonc.

--Allons, fit le prêtre, nous touchons presque au but.

Et déjà il montait, s'accrochant aux aspérités du granit, aux racines,

aux brousses. Le sergent suivait, non sans pester. Ils atteignirent le

sommet, après une pénible ascension. Là, sur une plate-forme assez

vaste, se voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque

antique demeure féodale. Dom Karis souleva un épais rideau de lierre, et

le sergent aperçut le trou béant d'une poterne ouvrant sur les premières

marches d'un escalier souterrain.

--Voilà, dit le prêtre. Le petit gardeur de vaches du moulin m'a confié

que le ci-devant _recteur_ est caché là-dedans depuis près de huit

jours. Les paysans de la région lui apportent de la nourriture, la nuit,

environ sur le coup des deux heures du matin. Il se risque alors à

sortir. Fais bonne garde et tu es assuré de t'emparer de lui. Mais

attends qu'il soit dehors, sinon il aura tôt fait de disparaître sous

terre par des voies ténébreuses et inextricables dont il connaît toutes

les issues, mais où tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie

d'essayer de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!...

Pour le moment, regagnons le moulin... Tu feras semblant de te coucher

avec tes hommes, dans la cuisine, et, vers minuit, tout le monde

endormi, tu t'esquiveras pour te rendre ici derechef...

--Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe.

--Comment, moi?

--Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner?

--Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen de tout faire

rater... Si, tout à l'heure, on ne me trouvait allongé sur ma botte de

paille, l'alarme serait vite donnée, et le ci-devant prêtre vite

averti... Sans compter qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir

voulu te livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement à être haché en menus

morceaux ou jeté à l'eau, une pierre au cou...

Ce disant, le faux mendiant dévalait l'âpre pente; le soudard l'imita.

--Là, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive du Léguer,

maintenant séparons-nous. Prends le sentier qui côtoie l'eau. La lumière

qui brille aux fenêtres du moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne

chance.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 26 / 90 题