I
A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, s'élève la
gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison
d'un caractère tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance, à en
juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore.
Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu
détrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi
nous les représente une vieille chanson populaire dont quelques couplets
seulement ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se
risquaient guère aux abords du château.
Non, je n'irai pas toute seule,
A Kercabin, prendre du feu.
Car le seigneur est à la maison
Qui me lèverait mon tablier...
Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson ajoute
crûment:
Il n'y a pas une fille en Plouëc
Qui n'ait à Kercabin couché.
Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il, de terribles
séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que violents. Il y avait chez
eux «une chambre toute remplie d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or».
Kercabin et ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la
nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains pleines. Les jolies
paysannes d'alentour rêvaient dans leur lit clos, sous le chaume, de
cette chambre merveilleuse; elles en causaient entre elles tout bas, au
lavoir, quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait une
sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues à la ronde. A
Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même, quand on voyait passer une fille de
peu avec un châle rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent
au cou, on disait:
--En voici une qui revient pour sûr de Kercabin!