Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur de Ploubezre.
Ainsi que la plupart des membres du bas clergé en notre pays, il avait
été des premiers à saluer l'aube de la Révolution comme le signal d'une
ère nouvelle, toute de justice féconde et de généreuse égalité. «Dieu le
veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre, du haut de sa chaire
paroissiale, le dimanche qui suivit la prise de Bastille. On l'en
plaisanta plus tard, quand le cours des choses se fut précipité,
emportant les principes mêmes au nom desquels le mouvement s'était
d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez changé de façon de
voir, Dom Karis!»--«Nullement, répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur
les fonds baptismaux, et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle
a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta pas non plus
d'émigrer. Son évêque, Mgr le Mintier, le pressant de l'accompagner dans
sa fuite, il lui écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie:
«Un évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec son
diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues à mes basques.
Lors même que je voudrais les lâcher, elles ne me lâcheraient pas...» Il
quitta son presbytère, pour laisser la place libre à son successeur
constitutionnel, mais demeura dans la région, invisible et toujours
présent.
Il excellait à être partout et nulle part.
Dans les premiers temps de la «persécution», comme il disait, quelques
administrateurs trop zélés du district lancèrent une dizaine de
«citoyens» à ses trousses, avec ordre de le ramener pieds et poings liés
à la prison de ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement
accueillis sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de
rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu parfois trente-six
mille chandelles, mais pas l'ombre de Dom Karis.
On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en paix ce
vieillard.
Il avait près de soixante-dix ans.
Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant!
De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait à
travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là, extrémisait plus
loin, se prodiguait à tous, arpentant les routes, franchissant les
talus, de ses longues jambes infatigables, sous les déguisements les
plus variés, tantôt maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant
le pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de sans-culotte.
Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:
--Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas grand'chose à faire, grâce
à moi... Il devrait, au moins, me rendre le service de soigner en mon
absence mes rosiers...
Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son presbytère
qu'une admirable collection de rosiers, le seul luxe qu'il se fût jamais
permis... Il souffrait de la voir négligée par celui qui occupait
actuellement son ancienne et chère demeure.
Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue de l'enclos
contigu au cimetière et servant de jardin presbytéral. Il entra, la
serpe en main, trouva son «confrère» qui lisait au frais, vautré dans
l'herbe folle, foisonnante comme en pleins champs.
--Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen curé.
--Possible! fit l'autre, indifférent.
--Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces sujets menace de
retourner à sa nature primitive de sauvageon.
--Ah!
--Parole de jardinier.
--Que veux-tu que j'y fasse?
--On les taille, parbleu!... Il y a dans le nombre, à ce que je vois,
des variétés qu'il serait criminel de laisser perdre...
--Tu prêches pour ton saint.
--Eh bien! non, citoyen-curé... La preuve, c'est qu'avec ta permission
je vais te les tailler pour l'amour de l'art, tes rosiers...
Hip! Houp!... Les branchettes stériles furent élaguées, Dom Karis
s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses fleurirent...
Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean Derrien, le meunier
de Keryel.
Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les pèlerins, de
nos jours encore, ont coutume de déposer leur offrande en mettant le
pied sur la «terre de sainte Thècle», avant de s'engager dans la sente
qui, à travers prés, conduit jusqu'à la chapelle.
Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom Karis eût été
littéralement méconnaissable.
Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et pendants par suite
d'un long usage, par suite aussi des fréquentes inclémences du ciel
breton, prolongeait une ombre propice sur sa figure émaciée, toute
brûlée et comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait les
trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient chaussés de sabots bourrés
de paille de seigle. Une veste en peau de mouton lui couvrait tant bien
que mal les épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des
nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde autour de ses
reins. Il portait en bandoulière son bissac de «quêteur d'aumônes».
--Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria joyeusement le
meunier.
--Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.
--Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel, il n'y a plus rien à
craindre...
--C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom Karis... Mais
d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de quoi il retourne.
Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au coin de l'âtre,
devant l'énorme flambée pieusement entretenue par les soins de
Mar'Yvonne, il commença:
--Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de votre moulin vous
empêche d'entendre les bruits du dehors... Mais moi qui cours les routes
et dont c'est maintenant le métier d'être sans cesse aux aguets comme un
sauvage, j'apprends les nouvelles... Elles sont mauvaises... Un
bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays. Ce sont des barbares,
des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, ils brûlent, ils tuent. Ils
brisent à coups de marteaux les statues des saints, ils font de la
pierraille avec nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main
sur un prêtre réfractaire... Il paraît qu'à quelques lieues d'ici ils en
ont rôti un, comme un simple cochon de lait... Je pense toutefois qu'ils
n'en ont pas mangé... Or, ces brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un
de leurs détachements vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me suis
approché du chef, en lui demandant la charité. Il m'a pris au collet,
m'a secoué et m'a dit:
«--Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom Karis, et tu toucheras
un assignat de mille francs!
«J'ai répondu:
«--Ah! si j'avais su ça plus tôt!... Mais les gueux comme moi ont du
flair. Je retrouverai peut-être la piste.
«--A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant tiens, bois-moi ça.
«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée à sa santé.
--Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne en joignant les mains.
--Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas mauvais, et j'en fus
tout regaillardi... Je continue. Vers midi, comme je me mettais en
chemin pour venir vers vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me
dépassa, à peu près à la hauteur du bois de pin, presque au sortir du
bourg.
«--Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un d'eux, celui-là
même qui m'avait fait boire... Hé, vieux! est-ce bien par ici qu'on se
rend à Keryel?
«--Au moulin?
«--Oui.
«--J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez, de guide.
«--Inutile... Il suffit que nous soyons sur la bonne voie...
«Il ajouta, en clignant de l'oeil:
«--Rappelle-toi, vieux... La récompense est de mille livres... Prends
garde seulement de te laisser devancer...
«--Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le sais. Mais tout
de même j'aurai peut-être découvert avant vous la retraite de Dom Karis.
«--Nous verrons, dit l'officier.
«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant...» Je
m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement
surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant de moi avec sa mine de
tous les jours... Ils auront probablement jugé à propos de faire
quelques crochets à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et
de Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver d'un moment
à l'autre...
--Seigneur Dieu! s'exclama la meunière... Et moi qui ai prévenu tous les
voisins que vous célébreriez chez nous, cette nuit, l'office de
Pâques!...
--N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? fit doucement le
recteur.
--Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre?
--Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne.
--Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues de gens dans nos
alentours, à une heure si étrange, passeront inaperçues des soudards!...
C'est donc votre mort que vous cherchez, monsieur le recteur?
--Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes ouailles... N'ayez
point d'inquiétudes, Mar'Yvonne... J'ai réfléchi à tout cela; nous
allons en causer, Jean et moi; tout s'arrangera bien, j'en suis sûr...
Vous, ne vous préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils
trouvent abondamment à manger, plus abondamment à boire... Pour le
reste, Dieu nous aidera.
S'adressant au meunier, il ajouta:
--Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable; allons faire un
tour par le courtil.
Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui tombait.