II

Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur de Ploubezre.

Ainsi que la plupart des membres du bas clergé en notre pays, il avait

été des premiers à saluer l'aube de la Révolution comme le signal d'une

ère nouvelle, toute de justice féconde et de généreuse égalité. «Dieu le

veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre, du haut de sa chaire

paroissiale, le dimanche qui suivit la prise de Bastille. On l'en

plaisanta plus tard, quand le cours des choses se fut précipité,

emportant les principes mêmes au nom desquels le mouvement s'était

d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez changé de façon de

voir, Dom Karis!»--«Nullement, répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur

les fonds baptismaux, et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle

a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta pas non plus

d'émigrer. Son évêque, Mgr le Mintier, le pressant de l'accompagner dans

sa fuite, il lui écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie:

«Un évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec son

diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues à mes basques.

Lors même que je voudrais les lâcher, elles ne me lâcheraient pas...» Il

quitta son presbytère, pour laisser la place libre à son successeur

constitutionnel, mais demeura dans la région, invisible et toujours

présent.

Il excellait à être partout et nulle part.

Dans les premiers temps de la «persécution», comme il disait, quelques

administrateurs trop zélés du district lancèrent une dizaine de

«citoyens» à ses trousses, avec ordre de le ramener pieds et poings liés

à la prison de ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement

accueillis sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de

rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu parfois trente-six

mille chandelles, mais pas l'ombre de Dom Karis.

On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en paix ce

vieillard.

Il avait près de soixante-dix ans.

Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant!

De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait à

travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là, extrémisait plus

loin, se prodiguait à tous, arpentant les routes, franchissant les

talus, de ses longues jambes infatigables, sous les déguisements les

plus variés, tantôt maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant

le pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de sans-culotte.

Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:

--Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas grand'chose à faire, grâce

à moi... Il devrait, au moins, me rendre le service de soigner en mon

absence mes rosiers...

Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son presbytère

qu'une admirable collection de rosiers, le seul luxe qu'il se fût jamais

permis... Il souffrait de la voir négligée par celui qui occupait

actuellement son ancienne et chère demeure.

Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue de l'enclos

contigu au cimetière et servant de jardin presbytéral. Il entra, la

serpe en main, trouva son «confrère» qui lisait au frais, vautré dans

l'herbe folle, foisonnante comme en pleins champs.

--Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen curé.

--Possible! fit l'autre, indifférent.

--Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces sujets menace de

retourner à sa nature primitive de sauvageon.

--Ah!

--Parole de jardinier.

--Que veux-tu que j'y fasse?

--On les taille, parbleu!... Il y a dans le nombre, à ce que je vois,

des variétés qu'il serait criminel de laisser perdre...

--Tu prêches pour ton saint.

--Eh bien! non, citoyen-curé... La preuve, c'est qu'avec ta permission

je vais te les tailler pour l'amour de l'art, tes rosiers...

Hip! Houp!... Les branchettes stériles furent élaguées, Dom Karis

s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses fleurirent...

Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean Derrien, le meunier

de Keryel.

Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les pèlerins, de

nos jours encore, ont coutume de déposer leur offrande en mettant le

pied sur la «terre de sainte Thècle», avant de s'engager dans la sente

qui, à travers prés, conduit jusqu'à la chapelle.

Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom Karis eût été

littéralement méconnaissable.

Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et pendants par suite

d'un long usage, par suite aussi des fréquentes inclémences du ciel

breton, prolongeait une ombre propice sur sa figure émaciée, toute

brûlée et comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait les

trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient chaussés de sabots bourrés

de paille de seigle. Une veste en peau de mouton lui couvrait tant bien

que mal les épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des

nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde autour de ses

reins. Il portait en bandoulière son bissac de «quêteur d'aumônes».

--Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria joyeusement le

meunier.

--Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.

--Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel, il n'y a plus rien à

craindre...

--C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom Karis... Mais

d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de quoi il retourne.

Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au coin de l'âtre,

devant l'énorme flambée pieusement entretenue par les soins de

Mar'Yvonne, il commença:

--Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de votre moulin vous

empêche d'entendre les bruits du dehors... Mais moi qui cours les routes

et dont c'est maintenant le métier d'être sans cesse aux aguets comme un

sauvage, j'apprends les nouvelles... Elles sont mauvaises... Un

bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays. Ce sont des barbares,

des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, ils brûlent, ils tuent. Ils

brisent à coups de marteaux les statues des saints, ils font de la

pierraille avec nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main

sur un prêtre réfractaire... Il paraît qu'à quelques lieues d'ici ils en

ont rôti un, comme un simple cochon de lait... Je pense toutefois qu'ils

n'en ont pas mangé... Or, ces brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un

de leurs détachements vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me suis

approché du chef, en lui demandant la charité. Il m'a pris au collet,

m'a secoué et m'a dit:

«--Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom Karis, et tu toucheras

un assignat de mille francs!

«J'ai répondu:

«--Ah! si j'avais su ça plus tôt!... Mais les gueux comme moi ont du

flair. Je retrouverai peut-être la piste.

«--A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant tiens, bois-moi ça.

«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée à sa santé.

--Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne en joignant les mains.

--Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas mauvais, et j'en fus

tout regaillardi... Je continue. Vers midi, comme je me mettais en

chemin pour venir vers vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me

dépassa, à peu près à la hauteur du bois de pin, presque au sortir du

bourg.

«--Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un d'eux, celui-là

même qui m'avait fait boire... Hé, vieux! est-ce bien par ici qu'on se

rend à Keryel?

«--Au moulin?

«--Oui.

«--J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez, de guide.

«--Inutile... Il suffit que nous soyons sur la bonne voie...

«Il ajouta, en clignant de l'oeil:

«--Rappelle-toi, vieux... La récompense est de mille livres... Prends

garde seulement de te laisser devancer...

«--Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le sais. Mais tout

de même j'aurai peut-être découvert avant vous la retraite de Dom Karis.

«--Nous verrons, dit l'officier.

«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant...» Je

m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement

surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant de moi avec sa mine de

tous les jours... Ils auront probablement jugé à propos de faire

quelques crochets à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et

de Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver d'un moment

à l'autre...

--Seigneur Dieu! s'exclama la meunière... Et moi qui ai prévenu tous les

voisins que vous célébreriez chez nous, cette nuit, l'office de

Pâques!...

--N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? fit doucement le

recteur.

--Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre?

--Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne.

--Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues de gens dans nos

alentours, à une heure si étrange, passeront inaperçues des soudards!...

C'est donc votre mort que vous cherchez, monsieur le recteur?

--Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes ouailles... N'ayez

point d'inquiétudes, Mar'Yvonne... J'ai réfléchi à tout cela; nous

allons en causer, Jean et moi; tout s'arrangera bien, j'en suis sûr...

Vous, ne vous préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils

trouvent abondamment à manger, plus abondamment à boire... Pour le

reste, Dieu nous aidera.

S'adressant au meunier, il ajouta:

--Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable; allons faire un

tour par le courtil.

Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui tombait.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 25 / 90 题