M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.

Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la cloche du vestibule

pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre:

--Vite, vite! Monsieur se trouve mal.

Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier soin de l'intendant

fut d'expédier un exprès à cheval vers cette ville, puis il fit avertir

Clauda. A eux deux, ils déshabillèrent, couchèrent le marquis et,

installés à son chevet, attendirent... Les heures de la soirée tintèrent

l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le

galop d'une monture résonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait.

Il palpa le malade et hocha la tête.

--C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout hasard, mais je

ne réponds de rien.

Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. Le marquis

soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitôt, en marmonnant

du bout des lèvres des mots vagues, inintelligibles. Le coeur s'était

remis à battre.

--Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien.

--Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire Guillaume.

Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en réveillant la

mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle crise. Aussi éprouva-t-il

un vif soulagement à s'entendre répondre par le chirurgien:

--Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez m'être d'aucune

utilité.

Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au

château. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'état

du malade s'améliorait. Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son

premier acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa

clientèle morlaisienne.

--On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauvé, jeta celui-ci

à Guillaume, au moment de franchir la grille.

Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait délicieux. On

entrait en août. La campagne fromenteuse, les landes, les monts

lointains, tout vibrait dans une ardente lumière d'or. Une vie éclatante

animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir,

quand l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer,

c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de

moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en revenaient à la lueur des

étoiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence,

s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils

clamaient, sur le ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la

_Chanson des Coupeurs de blé_:

Garçon, filles, à bas la veste et le justin,

Car il est mûr, le blé jaune!

Iou!...

Meunier, graisse ton moulin;

Fournier, chauffe ton four;

Vous aurez de l'argent plein la main!

Iou!...

Il y aura du pain pour les riches,

Il y en aura pour les pauvres,

Car il est fauché, le blé jaune!

Iou!...

Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la moisson dans les

terres de Guerrande, comme si, entre son maître et lui, rien ne se fût

passé. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter à manger aux

champs, il ne manquait pas de lui demander:

--Il n'a rien fait dire, Clauda?

--Rien encore, répondait-elle.

Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis les mît

dehors, sans autre forme de procès. Ils avaient même pris leurs

dispositions en conséquence. Ils iraient vivre auprès des «vieux», à

Kerguntul, en Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir

pas ramené les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient

impénétrables.

--Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, le soir, en

tombant au lit, harassé de fatigue... Je ne lui aurai fait tort ni d'une

minute ni d'un liard.

Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée de quitter

Guerrande le navrait dans l'âme. Là il était né, là il avait grandi; là

reposaient, dans l'étroit cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les

ossements vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter

dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, tous étaient

morts au service des Locmaria... Et puis, se séparer de «Monsieur

Charles»! Vraiment, cela était-il dans l'ordre des choses possibles?

--Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je me flétrirai de

même. On ne transplante pas son coeur.

Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, se remémorait les

bontés du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle

couleur de lune, les promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le

ciel embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait

parfois le maître avec son serviteur, comme avec le plus sûr des amis.

Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long de la nuit, sans

pouvoir en détacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les

ténèbres, à pleurer en silence, immobile, de peur de réveiller Clauda.

Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches

du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient

qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité.

Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait

fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en

redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être,

dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré.

Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'_autre_,

celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui

poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine,

à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts...

De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement

où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme

vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à

travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de

la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui

avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui

demeuraient inconnus.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 22 / 90 题