L'aube du dimanche se leva,--une aube rose et fraîche, comme une lèvre
qui sourit.
Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat.
L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de
chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.
--On vous réclame au château, maître Guillaume.
--Le temps de passer ma _chupen_, répondit-il.
En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et
dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en
face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait
moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe.
Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir
subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites
excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et
fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.
Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils
se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu
grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:
--M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la
seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.
--Il est chez ma soeur, Monsieur Charles..., chez ma soeur Margod, à
Lannéanou.
--Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès
que vous serez prêt.
Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant
tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au
Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.
--Margod est sortie au _Sanctus_, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit
être dans «la chambre de la tourelle».
Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte
large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour
doré de la fenêtre, sa soeur Marguerite en train d'allaiter un poupon
superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de
cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.
--C'est lui! murmura-t-il.
Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il
la contraignait de se rasseoir.
L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la
tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque
ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en
silence.
--Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses
yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa
magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans
les destins de ta race... Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis
heureux.
Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des
Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du
cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.
Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans
son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce
d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le
fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.
--Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?
--Ondoyé seulement, Monsieur Charles... Le recteur, sur ma prière, vint
au château...
--Il figure au registre de la paroisse?
--Oui et non... Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.
--Vous arrêterez au presbytère.
Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux
desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne
lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et
d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait,
prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les
dernières pages d'une main qui tremblait, dit:
--Voici, monsieur le marquis:
On lisait:
«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de
Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à..., fils
légitime et naturel (_legitimus ac naturalis_) de... et de très haute et
noble dame Rita Dongui..., né au château de Guerrande la nuit d'hier,
sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine...»
--Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.
--Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.
Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de
«Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande,
fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre
de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de
Sa Majesté... etc.»
Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:
--Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.
Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:
--Toi, ta femme signera comme marraine.
Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en
larmes.
--C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.
Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre
deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.
--Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait:
«Oui, c'est bien ainsi!»
Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de
Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui
chuchota:
--Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque
dans le fruit de sa faute.
Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les
cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de
Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans
la paix suprême et le suprême oubli.
*
* *
L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de
la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par
maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son
mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment,
son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle
eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles
que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut
pas clément.
Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux
habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, _An aotrom
brunn_, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et
d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant
elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:
--Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.
Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique
locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges,
quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de
raffiné, de magnanime et de pervers.
Les _gwerziou_ qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa
générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes
indignés, à l'opprobre des peuples.
La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse
et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:
[7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. _Le clerc de Lampaul._
Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il
y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le
«clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils
étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les
entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour
qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il
s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa
demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.
--Où est Fiecca, votre fille?
--Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.
Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs
battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il
reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et
Fiecca Le Calvez à son justin blanc.
--Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour
lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté
soit l'enjeu!
Le clerc lui répondit du même ton hautain:
--Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes
gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.
Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.
--Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!
Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un
mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.
Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche,
on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de
pitié.
Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra
devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où
s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit
immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de
loques.
--Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au
risque de vous faire écraser?
La voix gémissante balbutia:
--Je ne peux plus me traîner.
C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.
Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la
selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait
pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.
Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce
cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:
--Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du
Christ! C'est la Lépreuse!
Il les regarda d'une façon qui les fit taire.
Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que
rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit,
baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la
veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la
mit au linceul.
* * * * *
Voici qui n'est pas moins typique.
L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans
les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui
avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni
de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps
de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton.
Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à
brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des
cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.
Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de
faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou
vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du
cimetière et dit à la foule assemblée:
--Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:
«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table
ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»
Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le
fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le
cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il
n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le
marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec
effusion.
--Ah! la bonne nouvelle!... La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se
frottant les mains... Je vais donc pouvoir mendier!
Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais
qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses
domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là
d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant,
d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries
qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:
--En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.
--Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs
d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?
Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers
même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise,
sa mère, comme la dernière des servantes. Mme de Locmaria s'efforça
d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y
réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en
prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et
souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées
et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château,
avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et
sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays
environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes
s'armaient de leur _penn-baz_, prêts à toute éventualité. On savait que
la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son
féroce appétit.
Mme de Locmaria mourut à la peine.
Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée,
voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du
soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé
dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.
Comment finit le _markiz brunn_? On l'ignore. Les complaintes populaires
nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il
distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de
Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les
pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux
vers:
Etré Montroulèz a Guerrand,
'M euz grêt mil markizès ha cant.
[Entre Morlaix et Guerrande,--J'ai fait mille et cent marquises.]
Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton.