VII

L'aube du dimanche se leva,--une aube rose et fraîche, comme une lèvre

qui sourit.

Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat.

L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de

chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.

--On vous réclame au château, maître Guillaume.

--Le temps de passer ma _chupen_, répondit-il.

En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et

dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en

face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait

moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe.

Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir

subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites

excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et

fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.

Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils

se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu

grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:

--M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la

seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.

--Il est chez ma soeur, Monsieur Charles..., chez ma soeur Margod, à

Lannéanou.

--Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès

que vous serez prêt.

Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant

tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au

Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.

--Margod est sortie au _Sanctus_, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit

être dans «la chambre de la tourelle».

Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte

large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour

doré de la fenêtre, sa soeur Marguerite en train d'allaiter un poupon

superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de

cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.

--C'est lui! murmura-t-il.

Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il

la contraignait de se rasseoir.

L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la

tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque

ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en

silence.

--Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses

yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa

magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans

les destins de ta race... Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis

heureux.

Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des

Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du

cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.

Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans

son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce

d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le

fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.

--Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?

--Ondoyé seulement, Monsieur Charles... Le recteur, sur ma prière, vint

au château...

--Il figure au registre de la paroisse?

--Oui et non... Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.

--Vous arrêterez au presbytère.

Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux

desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne

lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et

d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait,

prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les

dernières pages d'une main qui tremblait, dit:

--Voici, monsieur le marquis:

On lisait:

«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de

Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à..., fils

légitime et naturel (_legitimus ac naturalis_) de... et de très haute et

noble dame Rita Dongui..., né au château de Guerrande la nuit d'hier,

sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine...»

--Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.

--Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.

Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de

«Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande,

fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre

de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de

Sa Majesté... etc.»

Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:

--Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.

Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:

--Toi, ta femme signera comme marraine.

Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en

larmes.

--C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.

Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre

deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.

--Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait:

«Oui, c'est bien ainsi!»

Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de

Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui

chuchota:

--Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque

dans le fruit de sa faute.

Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les

cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de

Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans

la paix suprême et le suprême oubli.

*

* *

L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de

la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par

maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son

mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment,

son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle

eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles

que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut

pas clément.

Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux

habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, _An aotrom

brunn_, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et

d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant

elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:

--Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.

Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique

locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges,

quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de

raffiné, de magnanime et de pervers.

Les _gwerziou_ qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa

générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes

indignés, à l'opprobre des peuples.

La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse

et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:

[7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. _Le clerc de Lampaul._

Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il

y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le

«clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils

étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les

entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour

qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il

s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa

demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.

--Où est Fiecca, votre fille?

--Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.

Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs

battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il

reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et

Fiecca Le Calvez à son justin blanc.

--Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour

lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté

soit l'enjeu!

Le clerc lui répondit du même ton hautain:

--Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes

gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.

Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.

--Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!

Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un

mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.

Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche,

on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de

pitié.

Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra

devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où

s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit

immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de

loques.

--Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au

risque de vous faire écraser?

La voix gémissante balbutia:

--Je ne peux plus me traîner.

C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.

Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la

selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait

pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.

Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce

cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:

--Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du

Christ! C'est la Lépreuse!

Il les regarda d'une façon qui les fit taire.

Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que

rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit,

baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la

veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la

mit au linceul.

* * * * *

Voici qui n'est pas moins typique.

L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans

les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui

avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni

de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps

de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton.

Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à

brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des

cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.

Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de

faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou

vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du

cimetière et dit à la foule assemblée:

--Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:

«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table

ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»

Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le

fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le

cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il

n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le

marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec

effusion.

--Ah! la bonne nouvelle!... La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se

frottant les mains... Je vais donc pouvoir mendier!

Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais

qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses

domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là

d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant,

d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries

qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:

--En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.

--Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs

d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?

Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers

même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise,

sa mère, comme la dernière des servantes. Mme de Locmaria s'efforça

d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y

réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en

prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et

souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées

et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château,

avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et

sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays

environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes

s'armaient de leur _penn-baz_, prêts à toute éventualité. On savait que

la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son

féroce appétit.

Mme de Locmaria mourut à la peine.

Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée,

voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du

soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé

dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.

Comment finit le _markiz brunn_? On l'ignore. Les complaintes populaires

nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il

distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de

Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les

pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux

vers:

Etré Montroulèz a Guerrand,

'M euz grêt mil markizès ha cant.

[Entre Morlaix et Guerrande,--J'ai fait mille et cent marquises.]

Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 23 / 90 题