VI

La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait

les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les

travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà

et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis

barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout

du champ:

--Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait

signe!

Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa

veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre

les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:

--Ah! mon pauvre homme!... Imagine-toi qu'_il_ est arrivé... qu'_il_ est

là... qu'_il_ veut te voir à l'instant!...

L'intendant devint tout pâle.

Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:

--Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui

de quoi remplir un cercueil... Quand il est descendu de son carrosse, il

m'a semblé voir apparaître l'_Ankou_...

Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables

étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de

juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet

en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le

salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa

poitrine, le marquis de Locmaria.

--Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil.

Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre.

D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait

affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en

égal.

Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à

son salut.

Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.

Enfin le marquis parla.

--Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous

me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.

La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle

était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur,

posément, sans trahir aucune émotion.

--Eh bien? demanda le marquis.

--Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.

Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut

d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:

--Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez

pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse?

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans

sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme.

--Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château

à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine

et maîtresse.

--Certes... et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au

lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la

plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme

venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?

Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante.

--Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible,

Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à

propos de m'en instruire.

--Ceci est parfait, en vérité!... Et vous avez accepté de faire le jeu

de cette aventurière!... Vous l'avez reçue, hébergée, cachée

sciemment... Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes

angoisses, de mon désespoir!... Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri

de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je

courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu

de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de

bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom

dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le

silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche,

le corps moulu, l'esprit égaré, le coeur en détresse, achevant de me

tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître

Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content!

Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût

affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le

maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le

secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait

l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que

la moindre rafale suffirait à déraciner.

--Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble,

condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous

mettez point en ces états.

Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir

brunâtre et, ranimé, reprit:

--Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications

qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à

tout entendre et je prétends tout savoir.

Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre:

--Eh bien! qu'attendez-vous?

L'intendant joignit les mains, supplia:

--Pas maintenant, de grâce!... Vous n'êtes pas assez fort... Cette

révélation peut vous donner le coup mortel.

--J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez

point pour si peu... Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.

Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa,

puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord

l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle

l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui

ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et

scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume,

sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les

plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mme de Locmaria,

marquise de Guerrande.

Le marquis sursauta.

--Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port?

--Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une

attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle.

Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant

tout à coup:

--Ah! ce roi... la malheureuse!... si seulement elle ne l'avait pas

connu!

--Hein? s'écria M. de Locmaria, livide... Goujat, que veux-tu dire?

L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.

--C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à

ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au

fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce

que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos

instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.

L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui

le coupable, soupira:

--Il était du reste trop tard!

--Pourquoi trop tard?... Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les

doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et

striés de fibrilles rouges.

Guillaume Guégan dit:

--Faites de moi ce que vous voudrez... Pour l'honneur des Locmaria, dont

les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon

serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte... Prévenu par un

avis de moi, vous seriez accouru... C'était, alors, le scandale public,

l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure... J'ai

accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien

plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance

jusqu'à procurer la nourrice...

Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis,

épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 21 / 90 题