La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait
les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les
travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà
et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis
barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout
du champ:
--Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait
signe!
Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa
veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre
les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:
--Ah! mon pauvre homme!... Imagine-toi qu'_il_ est arrivé... qu'_il_ est
là... qu'_il_ veut te voir à l'instant!...
L'intendant devint tout pâle.
Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:
--Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui
de quoi remplir un cercueil... Quand il est descendu de son carrosse, il
m'a semblé voir apparaître l'_Ankou_...
Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables
étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de
juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet
en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le
salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa
poitrine, le marquis de Locmaria.
--Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil.
Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre.
D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait
affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en
égal.
Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à
son salut.
Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.
Enfin le marquis parla.
--Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous
me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.
La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle
était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur,
posément, sans trahir aucune émotion.
--Eh bien? demanda le marquis.
--Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.
Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut
d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:
--Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez
pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse?
Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans
sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme.
--Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château
à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine
et maîtresse.
--Certes... et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au
lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la
plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme
venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?
Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante.
--Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible,
Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à
propos de m'en instruire.
--Ceci est parfait, en vérité!... Et vous avez accepté de faire le jeu
de cette aventurière!... Vous l'avez reçue, hébergée, cachée
sciemment... Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes
angoisses, de mon désespoir!... Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri
de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je
courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu
de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de
bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom
dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le
silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche,
le corps moulu, l'esprit égaré, le coeur en détresse, achevant de me
tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître
Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content!
Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût
affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le
maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le
secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait
l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que
la moindre rafale suffirait à déraciner.
--Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble,
condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous
mettez point en ces états.
Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir
brunâtre et, ranimé, reprit:
--Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications
qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à
tout entendre et je prétends tout savoir.
Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre:
--Eh bien! qu'attendez-vous?
L'intendant joignit les mains, supplia:
--Pas maintenant, de grâce!... Vous n'êtes pas assez fort... Cette
révélation peut vous donner le coup mortel.
--J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez
point pour si peu... Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.
Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa,
puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord
l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle
l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui
ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et
scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume,
sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les
plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mme de Locmaria,
marquise de Guerrande.
Le marquis sursauta.
--Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port?
--Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une
attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle.
Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant
tout à coup:
--Ah! ce roi... la malheureuse!... si seulement elle ne l'avait pas
connu!
--Hein? s'écria M. de Locmaria, livide... Goujat, que veux-tu dire?
L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.
--C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à
ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au
fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce
que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos
instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.
L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui
le coupable, soupira:
--Il était du reste trop tard!
--Pourquoi trop tard?... Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les
doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et
striés de fibrilles rouges.
Guillaume Guégan dit:
--Faites de moi ce que vous voudrez... Pour l'honneur des Locmaria, dont
les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon
serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte... Prévenu par un
avis de moi, vous seriez accouru... C'était, alors, le scandale public,
l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure... J'ai
accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien
plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance
jusqu'à procurer la nourrice...
Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis,
épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits.