Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»

«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.

Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des

demeures;

Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;

Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;

L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;

Ne t'attache à rien, tout est périssable... Il faut aller, il faut

aller...!

Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre:

--Oui, il faut aller!

Elle ajouta presque aussitôt:

--Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire

Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par

Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps

la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à

eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France

sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que

j'aurais dû ne quitter jamais...

Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau

rouge.

--J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible...

Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui

vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que

Rita Dongui sera de ce monde... Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous

dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra

qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il

me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui

assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à

chacun de vos fils.

Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la

tête et faisant effort sur lui-même, demanda:

--Et le vôtre, madame?... La petite créature innocente qui est votre

sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le coeur

de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?...

La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui

disait: Non!

Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une

nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de

nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune

voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume

d'argent.

Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près

d'un mois, courait les foires et les _pardons_ d'alentour, était venue

camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat.

Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de

Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure

édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques

familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait

repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de

laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux

seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles,

eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que,

dans leurs conversations de l'OEil-de-Boeuf, ils nommaient entre eux,

avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la

«fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est

qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus

étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable

tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à

messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace

d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez

néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis

s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède,

dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.

Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde

sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un

accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de

plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.

Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce

départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec

lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait

récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait

fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de

route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.

Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans

la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à

rentrer dans leur logis désert.

--C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit

venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque

cependant nous ne devons plus la revoir.

Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:

--Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.

Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à

travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en

ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par

Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur

croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il

apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui

n'allait pas sans une nuance de respect:

--Salut et bon voyage, messire Guillaume!

C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa soeur

Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme

tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient

par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses

genoux.

--C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire

Guillaume... Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?... Ce n'est pas un

enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent... Après

tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la

garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis... C'est le

bâtard d'un roi.

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 20 / 90 题