IV

L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Ce furent

d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient

en cascades par les chemins creux changés en lits de torrents et

croupissaient dans les champs labourés, entre les digues des talus, en

de vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager les sarcelles

comme sur des étangs. Puis le vent d'est se mit à souffler, chassant les

pluies vers la mer. Tout gela, même les sources, même la fontaine sacrée

de Saint-Égat, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore

produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», qui viennent y

chercher un remède souverain contre la fièvre, durent emporter l'eau

salutaire sous la forme de menus glaçons.

Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que les

«longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontré de

plus impénétrables dans les parages les plus voisins du Pôle. Et ces

brumes se condensèrent en d'énormes flocons de neige qui tombèrent,

tombèrent sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. A la

fin de janvier la terre en était encore toute couverte. On ne

distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni plaines. Ce

n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense

désert blanc, d'une solitude et d'une immobilité mortuaires, avec, çà et

là, des fûts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers

calcinés de quelque église jadis consumée par les flammes.

Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans restaient

calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchés ni

aux foires, hésitaient même à se rendre au bourg le dimanche, pour la

messe. Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé

seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le

ciel en bandes farouches, criant la faim.

Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles à enterrer

les morts dans les courtils, près des demeures, tellement les

communications avec le cimetière du village étaient devenues

impraticables.

Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, étaient, selon toute

apparence, les seuls humains à se congratuler de la persistance de ce

temps affreux. Grâce à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient

organisée aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout

rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils n'auraient cru.

C'est à peine si, à de rares intervalles, un mendiant ou quelque

chercheur de bois mort se présentait devant la grille. Clauda lui

faisait l'aumône, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces,

et l'homme s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours,

dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.

Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait son aspect habituel

de veuvage et de solitude, si même il n'offrait pas aux yeux quelque

chose de plus désert encore et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel

passant, voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement

closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants derrière ces murs

silencieux et mornes, scellés comme un tombeau?

Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient dans la

bise, au-dessus des sveltes cheminées de granit. Mais ce n'était point

là, pour les gens de Plégat, un indice que le château fût habité. Chacun

savait, dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir du

feu dans la plupart des pièces. Au cours des précédents hivers, Clauda

avait plus d'une fois invité ses amies du bourg à venir faire la veillée

avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus,

cette année, une d'elles lui en fit la remarque.

--Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante dont la sagesse

inquiète avait tout prévu... On m'offrirait les monceaux d'or que le

château a coûtés que je ne consentirais pas à y mettre les pieds après

la tombée de la nuit...

Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama une histoire de

fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé les principaux épisodes dans

son imagination de Bretonne, créatrice de mythes.

--Figure-toi... J'entrais sans penser à rien... Je me penche pour

allumer le feu... Tout à coup, brr! Une haleine glacée me parcourt la

nuque... Je me retourne. Et, derrière moi, dans la glace, je vois une

dame parée d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue en un

rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma pauvre chère!...

--En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est hantée?

--Ne divulgue pas ceci, au moins... Le marquis nous chasserait.

--Sois tranquille, ma bonne.

Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé?

Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart

surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de

dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable

de tous, le mur d'airain de la superstition.

--Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mme de Locmaria,

vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité.

Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes,

quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non

seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise;

mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de

respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien

puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober.

Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château.

Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette,

l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise

se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de

cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et

lui disait de sa jolie voix chantante:

--Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et

les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.

Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait

libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si

distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques.

Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise,

c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens.

Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine

qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise

écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très

présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui

ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né.

Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que Mme de Locmaria

dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'étaient pas

sans intriguer Clauda Riou.

Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un

soupçon commençait à lui traverser l'esprit. Elle se mit à observer de

plus près.

La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement,

s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques lassitudes, tantôt des

plaintes sourdes, des tristesses inexpliquées.

Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, bien avant

l'heure accoutumée, l'intendante ne put se retenir de communiquer à son

mari ses impressions:

--Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici peu du

nouveau dans la seigneurie de Guerrande.

--Possible! fit-il de son ton calme.

Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette nouvelle:

--Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive!

A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vénérer la

marquise; elle affecta vis-à-vis d'elle une dévotion spéciale, comme

envers un être sacré.

Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. Aux approches

de mars, il se produisit dans l'atmosphère une détente subite. Les vents

tournèrent, sans transition appréciable, de l'est à l'ouest. La mer

souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique.

Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. Un soleil pâle se

montra, toucha mystérieusement la terre et la fit tressaillir. Les

neiges, liquéfiées, s'écoulèrent en ruisseaux; des brins d'herbe

surgirent de ci de là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en

festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux

divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.

Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin des écuries et des

étables, dit à sa femme, en rentrant au château:

--La marquise désire te voir. Reste à sa disposition jusqu'à mon retour.

J'ai à m'absenter.

--C'est bien, répondit Clauda.

Les commères de Plégat, quand elles virent, des marches de leur seuil,

déboucher sur la place le véhicule qui emportait l'intendant, ne

manquèrent point de crier à celui-ci:

--Déjà en route, maître Guégan!

Ah! si elles s'étaient doutées!...

V

La journée finissait.

Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la

marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer,

avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre

occupée par Mme de Locmaria.

--Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en

tirant derrière lui la porte.

--Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle

fut restée seule avec la jeune fille.

--Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les

plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans

ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs

cils.

Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont

infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui

soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et

celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune,

leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait,

aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une

intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une

âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait

usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita

Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains...

Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison.

--Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays?

interrogea la Hongroise.

--Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.

--Sur les rives de la Tisza, l'on chante.

Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte

Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner

doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se

traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un

rythme allègre et précipité.

Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de

l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de

Ropardi.

--Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.

En même temps, il jetait à sa fille:

--Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon.

C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes,

et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas

plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume

bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait

«comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée.

--Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le

dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.

Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le

marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître,

elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi

solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de

rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de

circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois,

l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les

événements les plus imprévus.

A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit

résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.

Si c'était lui, pourtant!

Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.

--La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait

marché à sa rencontre.

Celui-ci murmura:

--C'est bien. Faites ce qui est convenu.

Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec

l'enfant.

--Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.

Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:

--Et la marquise?

--Voyez, elle repose.

Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait

la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de

ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.

--Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied,

comme toutes les filles de notre race.

L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du

rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le

nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux

dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait

passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne.

Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette

partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être,

selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait

pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa

vie sur les pas de la «Bohémienne».

Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant

réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe

attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux

écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un

cri joyeux:

--Hé! _ma Doué_[6], Guillaume, mais c'est ta soeur Margod!

[6] Mon Dieu!

--A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux

encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti,

par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!...

Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni

dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait

trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré

sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez

elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une

des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large,

elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de

printemps naissant.

Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable

ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les

feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de

teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des

villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De

mélancoliques sons de _corn-boud_ retentissaient, mêlés aux beuglements

des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses.

--Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise... Que ne

m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?... Ce qui est n'eût peut-être pas

été.

Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.

Un doigt discret heurtait à la porte.

--Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan.

Et, remarquant la fenêtre ouverte:

--Vous voulez donc vous tuer?... Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous

être mortelle?

Elle eut un sourire énigmatique:

--Oh! fit-elle, le grand air me connaît... Je suis née sous une tente,

messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient

au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes... Savez-vous

ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la

d'abord: je vous la traduirai ensuite.

Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et

pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol.

Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor

des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette

de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de

mystérieux et d'inquiétant.

--Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant

subjugué.

--Le sens est celui-ci, continua la marquise:

Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;

Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;

Vieilles Histoires du Pays Breton · 第 19 / 90 题