Sand, ce grand lac tranquille où se mirèrent tant de reflets,
traduisit les idées de Pierre Leroux; l'intention du roman social et
du roman socialiste exista chez elle, après qu'elle eut terminé sa
série de romans féministes. Hugo avait, dans les _Misérables_, des
pages d'histoire, à la vérité, par le mode de présentation et la
largeur voulue de la phrase, un peu visionnaires.
Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman social,
inconnu à Goncourt, fermé à Daudet, prend de l'ampleur. Roman
politique encore quand il dit la résistance des insurgés de province
au coup d'Etat, son roman s'élève au roman social avec _Germinal_, où
il étudie tout pittoresquement, il est vrai, mais avec profondeur,
l'état de la mine et l'histoire de la grève. On trouve corollaire à
lui la même étude dans le _Happe-Chair_ de Camille Lemonnier, dans
quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment dans _Travail_,
Zola abordait le roman purement socialiste, une des manières d'être du
roman socialiste, l'hypothèse du bonheur pour tous dans _Travail_.
Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier. Il existe un
certain nombre de ces romans utopiques, dont le sujet, généralement
traité de façon similaire, suppose qu'un homme du XIXe siècle, qui
s'est endormi un beau soir de XIXe siècle, se réveille un beau matin
de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée, avec laquelle il
confronte tous ses souvenirs de civilisé arriéré de notre temps. Ainsi
l'Américain Bellamy fait assister son héros à une vie corporative et
communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une débordante
richesse) nous connaissons tous les éléments. Théâtres gratuits,
théâtrophone chez soi, magasins généraux où l'on paie en bons de
rémunération de travail, grands jardins où se délassent les
enrégimentés de l'armée industrielle et où se chauffent au soleil,
tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités de cette armée,
où le service est obligatoire pour tous les citoyens, et aussi l'union
libre désormais généralisée, tel est le programme.
L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre talent, poète,
dessinateur, industriel, nous fait assister à un semblable réveil dans
une cité de verdure, de générosité, de richesse généralisée; la thèse
contraire a été développée, avec son grand talent, par l'Anglais
Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux aux mains de
quelques trusts, et enfourne dans des galeries souterraines la
population ouvrière ilotisée et même idiotisée. Ce n'est plus le bagne
capitaliste, c'est l'Enfer capitaliste.
* * * * *
De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à l'édification du
roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs aînés immédiats, le
roman politique n'ait point reçu d'excellents apports, au premier rang
desquels je mettrais _Bonnet Rouge_, de Jules Case, qui a aussi, dans
l'_Ame en peine_, touché d'une main délicate et forte, le problème
religieux. Paul Adam, dans le _Mystère des Foules_, a également donné
une vision, à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale,
politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement, des aspects
d'élections et d'orages politiques. Le gros effort historique et
romanesque de Maurice Barrès, les _Déracinés_, doit être signalé. Il
est déparé par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique
trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa
petite presse, et aussi par la thèse même de la déracination, par une
sorte de fédéralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non
plus assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez
considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales. Les
jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et
d'une adaptation plus complète, qui s'explique par leur jeunesse plus
récente et par une contemporanéité plus exacte de leurs années
d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement
socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et urgent, ayant choisi
ses moyens, en voie d'exécution de plusieurs parties du programme
socialiste.
M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet
est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins
différents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit
d'entrée, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumière,
les gens du quatrième Etat, désireux d'entendre des vers, des
fragments de romans, et cette tentative d'éducation populaire, par
l'œuvre d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans dont
deux ont été accueillis par le succès, la _Fièvre_ d'abord, et le
_Chaos_, il explique la vie du jeune homme de l'heure présente dont
l'ambition est de vivre pour un but élevé, de faire de l'art sous
forme créatrice ou sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées,
ou au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent dont
l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer à répandre
autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumière possible.
Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une petite ville, d'une
souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et
intellectuellement lors de la Révolution, lors de la création des
magistratures municipales, et de la création des juges de paix. La
famille Léclat est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas
épargnée. Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la
_Fièvre_, il se débat contre les mauvaises habitudes de notre vie
politique, dans sa petite ville de province, semblable à toutes. Il
fait la campagne électorale et le journal républicain, pour le
candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le
satisfait guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la vie
politique est tarée de toutes les compétitions particulières, par des
formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions
et toutes les manœuvres suspectes que met en branle l'obtention, par
la faveur du suffrage, des fonctions de député, et il part écœuré
pour Paris, pour la ville large, au désintéressement plus grand.
Le _Chaos_ nous décrit, et c'est sa meilleure qualité, de la façon la
plus vive, la plus nette et la plus colorée, ces nouveaux milieux qu'a
créés dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les
nouveaux quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens
terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines, des
réunions populaires. Il nous y présente, outre cette nouvelle classe
d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à saisir le mouvement d'idées
générales, en tant qu'elles touchent à leur situation et à leur rôle
politique, les meneurs des petits centres: petits patrons
ratiocinateurs, employés qui utilisent leurs loisirs à lire les
philosophes et les économistes; il donne une idée juste de cette
classe qui se forme, résultat de la diffusion des études primaires,
sur la lisière du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Ses
personnages sont dessinés d'un contour très net; ils ont de la vie, et
sont marqués d'un trait caractéristique, soit qu'il note le vieil
ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu même de
Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions qu'a répandues le
_Capital_ de Karl Marx, ou qu'il nous révèle les nouveaux agissants,
ceux de demain, ceux qui se préparent dans des réunions et dans des
comités électoraux, devant les syndicats réunis, à paraître au congrès
socialiste et dans les grandes assemblées délibérantes que commence à
tenir le quatrième Etat.
Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succès des
diverses théories sociales en présence, en ce temps que trouble
justement l'indécision qui fait osciller entre tant de panacées et de
palliatifs proposés, il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache
à ces questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse de
groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique de ceux qui
contribueront à faire l'histoire de demain.
L'Académie et le vers libre[15]
La maison de Montyon, c'est l'Académie que je veux dire, a varié hier
la récitation de son palmarès par quelques aperçus sur la contenance
qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui
avait pas demandé, et il n'y avait pas urgence.
[15] Article publié lors du prix décerné au premier volume de
vers de M. Gregh.
Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de l'Académie, mais
l'Académie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidèle à son rôle
de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques
malheureux vers libres, épars et gênés de leur présence dans le sage
recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée d'en prendre texte! on a
par deux fois donné de la publicité à cette imposante démonstration.
En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement,
on a bien spécifié que c'est non parce que, mais quoique; on lui a
compté comme circonstances atténuantes qu'il n'était pas le créateur
de ce dangereux système.
Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est
donc à moi que s'adressait M. Boissier, c'est à moi de lui répondre;
et voici:
Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué à l'Académie pour
aider ou récompenser les efforts d'art est assez mal distribué, je
n'en ai jamais demandé et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce
qu'il me faudrait le demander et par cela même me soumettre à la
juridiction de l'Académie. Je m'y refuse et n'envoie aucun livre à
l'Académie. Pourquoi? 1º Parce que la compagnie de médiocres, de
toujours médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu ni
Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a pas qualité pour
juger les novateurs ni en leur esprit ni en leur langue. 2º Parce que
l'Académie actuelle en son assemblage de lettrés aimables, de
vaudevillistes à tout faire, de poètes parnassiens (il en manque _et
les meilleurs_), d'historiens spécialistes et de critiques étroits, ne
peut pas comprendre une théorie nouvelle. Eussent-ils isolément de
l'esprit et du jugement, ils le perdent étant réunis. 3º Parce que
l'Académie, en cette occasion écoutant la voix de ses poètes
naturellement conservateurs, et de ses critiques naturellement
conservateurs, n'apporte en ces questions aucune impartialité, et que
ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés comme moyens de combat,
au service de ce qu'ils appellent la bonne cause, sans voir assez
l'interprétation défavorable qu'on peut avoir de leur conduite; car
l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement dépendante de la
conservation du vieux système.
Or, contre le flot montant des théories et surtout des poèmes
nouveaux, contre l'influence indéniable exercée pendant dix ans par le
vers libre, influence à laquelle aucun bon poète jeune, pas même M.
Gregh, n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on lutte avec ce
qu'on peut, et je ne dis pas que pour la majorité de la jeunesse cette
arme ne soit la meilleure. Il restera toujours une minorité qui se
fera gloire comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus
tout.
En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers libres--pas de prix,
pas de vers libres--des prix.
Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car M. Gregh ne prêtait
pas bien cette occasion), mais promulgué parce qu'on avait résolu de
saisir la première occasion.
L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une compagnie médiocre
en goût et en connaissances, et absolument esclave du gros goût public
qui demande longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu
l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni d'être admis à
en faire partie. Pour n'engager personne, je spécialiserai. Je ne
désire de l'Académie aucune approbation d'une façon quelconque. Je
note seulement son avis sur le vers libre, pour plus tard.
L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos élèves qui
couronneront les élèves de nos élèves, et elle demeurera ainsi dans sa
tradition, qui n'est pas une noble tradition.
J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston
Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole
des poètes et des critiques académiciens--«ce que l'Académie refuse à
un système dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que
quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs exagérations». On
aimerait être fixé. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M.
Boissier et ses amis, à des gens bien informés, il faudrait croire
qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a
coupablement distendu et exagéré la rythmique du vers libre. Mais ce
ne doit pas être cela. Je penserai plutôt que l'Académie adresse
habilement une tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés
franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus restés
absolument fidèles à l'ancienne technique. M. Henri de Régnier
représente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient
les vrais vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin.
L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a
eu réforme, et qu'ensuite certains esprits ont jugé sage de choisir
dans cette réforme les éléments qui leur convenaient, et de les
juxtaposer à leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a
commencé par de timides efforts pour se déganguer et qu'ensuite
certains, moi peut-être, ont été excessifs, vraiment excessifs. Non,
Monsieur Boissier, le vers libre est allé tout d'un coup, lors de sa
création, jusqu'au bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des
assagissements et des arrangements, cela est postérieur.
L'histoire de cette question est, je crois, connue à l'Académie, au
rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi à la
docte assemblée. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience
d'avoir créé quelque chose en poésie française nous suffit, et nous
n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.
Nous avions eu déjà cette année quelques notions de l'opinion
académique, d'abord à la _Revue des Deux-Mondes_ où il serait parfois
curieux, à titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetière.
Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M.
Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur la poésie nouvelle,
cette année, une petite drôlerie trop sotte pour nous occuper. M.
Deschamps, du _Temps_, a vagué autour de ce terrain, et c'est à lui
que j'ai une observation à présenter.
M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut à
sa guise les citer et même les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne
peut, sans être taxé d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à
M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle école
poétique, et le constituer de son plein droit un exemple théorique et
pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font
d'autres poètes, Verhaeren, par exemple. Il y a là une nuance. M. de
Souza s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques années
après son éclosion. Il émet à côté des vers-libristes plus anciens ses
opinions et publie ses poèmes. Je ne discute nullement ici son talent,
j'infirme seulement, mais absolument, le rôle extensif que M.
Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux
yeux des lecteurs du _Temps_, dans le mouvement du vers libre.
Doumic contre Verlaine.
M. René Doumic vient de publier, dans la _Revue des Deux-Mondes_, un
article sur Paul Verlaine.
Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possédions enfin une
édition complète et compacte de l'œuvre de Paul Verlaine, que nous
l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de
Paul Verlaine, _tapageuses_ et _furtives_; maintenant, nous avons
tout, les _farces_, _les calembours_, _les jurons_, _les ordures_,
_les non-sens_, _tout le bavardage_, _tout le radotage_, _tout le
fatras_ où sont noyés quelques vers d'un charme _morbide_. Cette
publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire
apprécier l'_égale platitude du personnage et de son œuvre_. Le
succès de Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine
était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba aux pires déchéances,
et, à son retour en France, après quelques années de Belgique, il fut
mis à la mode par ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut
publié par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin
d'originalité qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les
Parnassiens célèbres, auprès de qui il avait rimé, eurent pitié et
l'aidèrent. En plus, la critique du temps, qui était impressionniste
et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à
faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole France et des
articles de Jules Lemaître.
Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité; cet art est
le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un
Verlaine pour guide; il est la convulsion dernière du romantisme: on
ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les
théories du romantisme dont il est la sénile expression. De plus,
Verlaine ne _sait pas sa langue_, il n'a jamais été qu'un _très
médiocre écrivain_. Il y a chez lui de la _fumisterie_, de
l'_incohérence des idées_, _des mots_, incontinence de _verbiage_. Sa
prétendue primitivité n'est que de la _sénilité_. Son art est tout à
fait stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.
Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est à craindre que
Verlaine ne soit pas complètement oublié... Qu'il ait pu grouper des
admirateurs, dont quelques-uns étaient de bonne foi, que sa poésie ait
pu trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient quelque chose
d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractériser un
moment de notre littérature, et montrer à quelle déliquescence les
notions de morale et le sentiment artistique ont, à une certaine date
et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.»
Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue:
l'admiration des poètes, soit qu'elle admette l'œuvre en son
ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle écarte quelques volumes
de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite
aux quatre ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme
tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et un novateur
dont on a pu exagérer l'apport, mais dont l'apport existe très
considérable. Cette admiration des poètes vaut bien le dédain de
quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs
sectaires. Je ne relèverai pas autrement que d'une indication ceci:
c'est que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné qu'il
paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir de tirer un pétard,
et aussi un désir encore moins élevé, qui a été d'imiter avec le plus
d'exactitude possible le _maniaque obscène_, glapi derrière l'ombre de
Baudelaire, par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux gens
les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre
l'évidence, que M. Doumic n'a insulté la mémoire de Verlaine que parce
que, littérairement, il le trouve un poète inférieur, et ici la
question devient plus intéressante parce que, tout en ne cessant point
de concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic, elle
concerne tous les grands poètes morts et tous les petits critiques.
La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est
surtout un métier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu
d'être une explication d'œuvres et de courants d'œuvres, elle
confine, d'un côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.
On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de la critique, on ne
se rend pas compte qu'elle nécessite chez le critique une information
et aussi qu'elle ne peut être exercée utilement, sauf exceptions
infiniment rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de
quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même des œuvres
d'art.
La _Revue des Deux-Mondes_ résout le problème du choix du critique en
appelant à elle un professeur. Il y a là une insuffisance. Non que je
veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littéraire, des
hommes instruits, érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université,
et certains écrivent sur l'art et la littérature avec goût et de façon
amusante, sinon révélatrice. Mais le professeur, critique par
échappées, est professionnellement un peu manieur de férule. De là,
chez les meilleurs, une tendance à préférer aux classifications
méthodiques un mode de palmarès et de distributions de récompenses. Le
professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des
intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans
la critique ce ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant
sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses doyens ne
parle que de ce qu'il sait. De là une habitude d'avoir raison, dont il
transporte dans sa critique le ton d'assurance.
Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant
des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières
spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit
ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui
est celui-ci:
Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au
fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un
héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le
moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez
volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne
savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a
tort de deux façons.
D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe
de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition
antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs
de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de
là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue
vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas
croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les
gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt
(que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire,
parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce
serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se
croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de
nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La
Fontaine.