Du côté du roman idéaliste, il y eut plus de clairvoyance. Georges

Sand, ce grand lac tranquille où se mirèrent tant de reflets,

traduisit les idées de Pierre Leroux; l'intention du roman social et

du roman socialiste exista chez elle, après qu'elle eut terminé sa

série de romans féministes. Hugo avait, dans les _Misérables_, des

pages d'histoire, à la vérité, par le mode de présentation et la

largeur voulue de la phrase, un peu visionnaires.

Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman social,

inconnu à Goncourt, fermé à Daudet, prend de l'ampleur. Roman

politique encore quand il dit la résistance des insurgés de province

au coup d'Etat, son roman s'élève au roman social avec _Germinal_, où

il étudie tout pittoresquement, il est vrai, mais avec profondeur,

l'état de la mine et l'histoire de la grève. On trouve corollaire à

lui la même étude dans le _Happe-Chair_ de Camille Lemonnier, dans

quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment dans _Travail_,

Zola abordait le roman purement socialiste, une des manières d'être du

roman socialiste, l'hypothèse du bonheur pour tous dans _Travail_.

Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier. Il existe un

certain nombre de ces romans utopiques, dont le sujet, généralement

traité de façon similaire, suppose qu'un homme du XIXe siècle, qui

s'est endormi un beau soir de XIXe siècle, se réveille un beau matin

de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée, avec laquelle il

confronte tous ses souvenirs de civilisé arriéré de notre temps. Ainsi

l'Américain Bellamy fait assister son héros à une vie corporative et

communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une débordante

richesse) nous connaissons tous les éléments. Théâtres gratuits,

théâtrophone chez soi, magasins généraux où l'on paie en bons de

rémunération de travail, grands jardins où se délassent les

enrégimentés de l'armée industrielle et où se chauffent au soleil,

tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités de cette armée,

où le service est obligatoire pour tous les citoyens, et aussi l'union

libre désormais généralisée, tel est le programme.

L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre talent, poète,

dessinateur, industriel, nous fait assister à un semblable réveil dans

une cité de verdure, de générosité, de richesse généralisée; la thèse

contraire a été développée, avec son grand talent, par l'Anglais

Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux aux mains de

quelques trusts, et enfourne dans des galeries souterraines la

population ouvrière ilotisée et même idiotisée. Ce n'est plus le bagne

capitaliste, c'est l'Enfer capitaliste.

* * * * *

De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à l'édification du

roman socialiste. Ce n'est point que, parmi leurs aînés immédiats, le

roman politique n'ait point reçu d'excellents apports, au premier rang

desquels je mettrais _Bonnet Rouge_, de Jules Case, qui a aussi, dans

l'_Ame en peine_, touché d'une main délicate et forte, le problème

religieux. Paul Adam, dans le _Mystère des Foules_, a également donné

une vision, à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale,

politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement, des aspects

d'élections et d'orages politiques. Le gros effort historique et

romanesque de Maurice Barrès, les _Déracinés_, doit être signalé. Il

est déparé par l'insertion d'articles de journaux, par de la politique

trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires qui sent sa

petite presse, et aussi par la thèse même de la déracination, par une

sorte de fédéralisme nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non

plus assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez

considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales. Les

jeunes romanciers qui abordent ces questions y sont plus libres et

d'une adaptation plus complète, qui s'explique par leur jeunesse plus

récente et par une contemporanéité plus exacte de leurs années

d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le mouvement

socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et urgent, ayant choisi

ses moyens, en voie d'exécution de plusieurs parties du programme

socialiste.

M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe de romanciers. M. Lumet

est un militant de l'art social et de l'art pour tous. Dans les coins

différents du Paris populaire, il convie, moyennant le plus bas droit

d'entrée, de quoi payer la location de la salle choisie et la lumière,

les gens du quatrième Etat, désireux d'entendre des vers, des

fragments de romans, et cette tentative d'éducation populaire, par

l'œuvre d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans dont

deux ont été accueillis par le succès, la _Fièvre_ d'abord, et le

_Chaos_, il explique la vie du jeune homme de l'heure présente dont

l'ambition est de vivre pour un but élevé, de faire de l'art sous

forme créatrice ou sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées,

ou au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent dont

l'ordre artistique et industriel, et aussi de contribuer à répandre

autour de lui la plus grande somme de bonheur et de lumière possible.

Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une petite ville, d'une

souche de vignerons qui ont pris naissance politiquement et

intellectuellement lors de la Révolution, lors de la création des

magistratures municipales, et de la création des juges de paix. La

famille Léclat est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas

épargnée. Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la

_Fièvre_, il se débat contre les mauvaises habitudes de notre vie

politique, dans sa petite ville de province, semblable à toutes. Il

fait la campagne électorale et le journal républicain, pour le

candidat de son choix, ou au moins de son parti, car ce candidat ne le

satisfait guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la vie

politique est tarée de toutes les compétitions particulières, par des

formes nouvelles de candidature officielle, par toutes les ambitions

et toutes les manœuvres suspectes que met en branle l'obtention, par

la faveur du suffrage, des fonctions de député, et il part écœuré

pour Paris, pour la ville large, au désintéressement plus grand.

Le _Chaos_ nous décrit, et c'est sa meilleure qualité, de la façon la

plus vive, la plus nette et la plus colorée, ces nouveaux milieux qu'a

créés dans la vie politique le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les

nouveaux quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens

terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines, des

réunions populaires. Il nous y présente, outre cette nouvelle classe

d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à saisir le mouvement d'idées

générales, en tant qu'elles touchent à leur situation et à leur rôle

politique, les meneurs des petits centres: petits patrons

ratiocinateurs, employés qui utilisent leurs loisirs à lire les

philosophes et les économistes; il donne une idée juste de cette

classe qui se forme, résultat de la diffusion des études primaires,

sur la lisière du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Ses

personnages sont dessinés d'un contour très net; ils ont de la vie, et

sont marqués d'un trait caractéristique, soit qu'il note le vieil

ouvrier chez qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu même de

Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions qu'a répandues le

_Capital_ de Karl Marx, ou qu'il nous révèle les nouveaux agissants,

ceux de demain, ceux qui se préparent dans des réunions et dans des

comités électoraux, devant les syndicats réunis, à paraître au congrès

socialiste et dans les grandes assemblées délibérantes que commence à

tenir le quatrième Etat.

Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances de succès des

diverses théories sociales en présence, en ce temps que trouble

justement l'indécision qui fait osciller entre tant de panacées et de

palliatifs proposés, il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache

à ces questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse de

groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique de ceux qui

contribueront à faire l'histoire de demain.

L'Académie et le vers libre[15]

La maison de Montyon, c'est l'Académie que je veux dire, a varié hier

la récitation de son palmarès par quelques aperçus sur la contenance

qu'elle entend prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui

avait pas demandé, et il n'y avait pas urgence.

[15] Article publié lors du prix décerné au premier volume de

vers de M. Gregh.

Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de l'Académie, mais

l'Académie voulait tant faire savoir qu'elle reste fidèle à son rôle

de vieille bonne femme sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques

malheureux vers libres, épars et gênés de leur présence dans le sage

recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée d'en prendre texte! on a

par deux fois donné de la publicité à cette imposante démonstration.

En laissant savoir qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement,

on a bien spécifié que c'est non parce que, mais quoique; on lui a

compté comme circonstances atténuantes qu'il n'était pas le créateur

de ce dangereux système.

Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque c'est moi; c'est

donc à moi que s'adressait M. Boissier, c'est à moi de lui répondre;

et voici:

Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué à l'Académie pour

aider ou récompenser les efforts d'art est assez mal distribué, je

n'en ai jamais demandé et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce

qu'il me faudrait le demander et par cela même me soumettre à la

juridiction de l'Académie. Je m'y refuse et n'envoie aucun livre à

l'Académie. Pourquoi? 1º Parce que la compagnie de médiocres, de

toujours médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu ni

Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a pas qualité pour

juger les novateurs ni en leur esprit ni en leur langue. 2º Parce que

l'Académie actuelle en son assemblage de lettrés aimables, de

vaudevillistes à tout faire, de poètes parnassiens (il en manque _et

les meilleurs_), d'historiens spécialistes et de critiques étroits, ne

peut pas comprendre une théorie nouvelle. Eussent-ils isolément de

l'esprit et du jugement, ils le perdent étant réunis. 3º Parce que

l'Académie, en cette occasion écoutant la voix de ses poètes

naturellement conservateurs, et de ses critiques naturellement

conservateurs, n'apporte en ces questions aucune impartialité, et que

ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés comme moyens de combat,

au service de ce qu'ils appellent la bonne cause, sans voir assez

l'interprétation défavorable qu'on peut avoir de leur conduite; car

l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement dépendante de la

conservation du vieux système.

Or, contre le flot montant des théories et surtout des poèmes

nouveaux, contre l'influence indéniable exercée pendant dix ans par le

vers libre, influence à laquelle aucun bon poète jeune, pas même M.

Gregh, n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on lutte avec ce

qu'on peut, et je ne dis pas que pour la majorité de la jeunesse cette

arme ne soit la meilleure. Il restera toujours une minorité qui se

fera gloire comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus

tout.

En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers libres--pas de prix,

pas de vers libres--des prix.

Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car M. Gregh ne prêtait

pas bien cette occasion), mais promulgué parce qu'on avait résolu de

saisir la première occasion.

L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une compagnie médiocre

en goût et en connaissances, et absolument esclave du gros goût public

qui demande longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu

l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni d'être admis à

en faire partie. Pour n'engager personne, je spécialiserai. Je ne

désire de l'Académie aucune approbation d'une façon quelconque. Je

note seulement son avis sur le vers libre, pour plus tard.

L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos élèves qui

couronneront les élèves de nos élèves, et elle demeurera ainsi dans sa

tradition, qui n'est pas une noble tradition.

J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston

Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole

des poètes et des critiques académiciens--«ce que l'Académie refuse à

un système dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que

quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs exagérations». On

aimerait être fixé. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M.

Boissier et ses amis, à des gens bien informés, il faudrait croire

qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a

coupablement distendu et exagéré la rythmique du vers libre. Mais ce

ne doit pas être cela. Je penserai plutôt que l'Académie adresse

habilement une tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés

franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus restés

absolument fidèles à l'ancienne technique. M. Henri de Régnier

représente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient

les vrais vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin.

L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a

eu réforme, et qu'ensuite certains esprits ont jugé sage de choisir

dans cette réforme les éléments qui leur convenaient, et de les

juxtaposer à leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a

commencé par de timides efforts pour se déganguer et qu'ensuite

certains, moi peut-être, ont été excessifs, vraiment excessifs. Non,

Monsieur Boissier, le vers libre est allé tout d'un coup, lors de sa

création, jusqu'au bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des

assagissements et des arrangements, cela est postérieur.

L'histoire de cette question est, je crois, connue à l'Académie, au

rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi à la

docte assemblée. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience

d'avoir créé quelque chose en poésie française nous suffit, et nous

n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.

Nous avions eu déjà cette année quelques notions de l'opinion

académique, d'abord à la _Revue des Deux-Mondes_ où il serait parfois

curieux, à titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetière.

Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M.

Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur la poésie nouvelle,

cette année, une petite drôlerie trop sotte pour nous occuper. M.

Deschamps, du _Temps_, a vagué autour de ce terrain, et c'est à lui

que j'ai une observation à présenter.

M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut à

sa guise les citer et même les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne

peut, sans être taxé d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à

M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle école

poétique, et le constituer de son plein droit un exemple théorique et

pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font

d'autres poètes, Verhaeren, par exemple. Il y a là une nuance. M. de

Souza s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques années

après son éclosion. Il émet à côté des vers-libristes plus anciens ses

opinions et publie ses poèmes. Je ne discute nullement ici son talent,

j'infirme seulement, mais absolument, le rôle extensif que M.

Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux

yeux des lecteurs du _Temps_, dans le mouvement du vers libre.

Doumic contre Verlaine.

M. René Doumic vient de publier, dans la _Revue des Deux-Mondes_, un

article sur Paul Verlaine.

Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possédions enfin une

édition complète et compacte de l'œuvre de Paul Verlaine, que nous

l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de

Paul Verlaine, _tapageuses_ et _furtives_; maintenant, nous avons

tout, les _farces_, _les calembours_, _les jurons_, _les ordures_,

_les non-sens_, _tout le bavardage_, _tout le radotage_, _tout le

fatras_ où sont noyés quelques vers d'un charme _morbide_. Cette

publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire

apprécier l'_égale platitude du personnage et de son œuvre_. Le

succès de Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine

était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba aux pires déchéances,

et, à son retour en France, après quelques années de Belgique, il fut

mis à la mode par ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut

publié par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin

d'originalité qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les

Parnassiens célèbres, auprès de qui il avait rimé, eurent pitié et

l'aidèrent. En plus, la critique du temps, qui était impressionniste

et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à

faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole France et des

articles de Jules Lemaître.

Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité; cet art est

le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un

Verlaine pour guide; il est la convulsion dernière du romantisme: on

ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les

théories du romantisme dont il est la sénile expression. De plus,

Verlaine ne _sait pas sa langue_, il n'a jamais été qu'un _très

médiocre écrivain_. Il y a chez lui de la _fumisterie_, de

l'_incohérence des idées_, _des mots_, incontinence de _verbiage_. Sa

prétendue primitivité n'est que de la _sénilité_. Son art est tout à

fait stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.

Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est à craindre que

Verlaine ne soit pas complètement oublié... Qu'il ait pu grouper des

admirateurs, dont quelques-uns étaient de bonne foi, que sa poésie ait

pu trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient quelque chose

d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractériser un

moment de notre littérature, et montrer à quelle déliquescence les

notions de morale et le sentiment artistique ont, à une certaine date

et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.»

Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue:

l'admiration des poètes, soit qu'elle admette l'œuvre en son

ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle écarte quelques volumes

de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite

aux quatre ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme

tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et un novateur

dont on a pu exagérer l'apport, mais dont l'apport existe très

considérable. Cette admiration des poètes vaut bien le dédain de

quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs

sectaires. Je ne relèverai pas autrement que d'une indication ceci:

c'est que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné qu'il

paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir de tirer un pétard,

et aussi un désir encore moins élevé, qui a été d'imiter avec le plus

d'exactitude possible le _maniaque obscène_, glapi derrière l'ombre de

Baudelaire, par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux gens

les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre

l'évidence, que M. Doumic n'a insulté la mémoire de Verlaine que parce

que, littérairement, il le trouve un poète inférieur, et ici la

question devient plus intéressante parce que, tout en ne cessant point

de concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic, elle

concerne tous les grands poètes morts et tous les petits critiques.

La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est

surtout un métier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu

d'être une explication d'œuvres et de courants d'œuvres, elle

confine, d'un côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.

On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de la critique, on ne

se rend pas compte qu'elle nécessite chez le critique une information

et aussi qu'elle ne peut être exercée utilement, sauf exceptions

infiniment rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de

quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même des œuvres

d'art.

La _Revue des Deux-Mondes_ résout le problème du choix du critique en

appelant à elle un professeur. Il y a là une insuffisance. Non que je

veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littéraire, des

hommes instruits, érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université,

et certains écrivent sur l'art et la littérature avec goût et de façon

amusante, sinon révélatrice. Mais le professeur, critique par

échappées, est professionnellement un peu manieur de férule. De là,

chez les meilleurs, une tendance à préférer aux classifications

méthodiques un mode de palmarès et de distributions de récompenses. Le

professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des

intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans

la critique ce ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant

sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses doyens ne

parle que de ce qu'il sait. De là une habitude d'avoir raison, dont il

transporte dans sa critique le ton d'assurance.

Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant

des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières

spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit

ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui

est celui-ci:

Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au

fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un

héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le

moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez

volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne

savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a

tort de deux façons.

D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe

de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition

antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs

de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de

là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue

vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas

croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les

gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt

(que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire,

parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce

serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se

croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de

nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La

Fontaine.

Symbolistes et Décadents · 第 23 / 24 段