Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyère, il

ne doit se figurer qu'il est leur représentant désigné de droit

d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du passé, et

que, seul, il porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels

d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien faits, ont

coutume, même quand ils ont quelque valeur, de s'arrêter à une

certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant après

l'éclosion définitive du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les

fait suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms et des

opinions sur ces noms qui n'ont plus la même valeur de certitude, et

cette timide sélection est en général mal faite. Mais le professeur se

tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre.

On comprend que l'Université n'étant pas créée pour mettre ses élèves

au courant du dernier mouvement littéraire, s'arrête après le dernier

mouvement bien déterminé et compte sur la vie pour que ses jeunes

gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge

suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours

l'occasion de ratifier complètement l'appendice de son prédécesseur,

et, le ferait-il, qu'importe? L'Université fit à Victor Hugo la guerre

la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques

de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont

logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais

bien du temps encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux

qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine autorisé

de l'esprit français.

Tous ces défauts qui infirment la critique professorale se rachètent

chez l'un ou l'autre par telle qualité, et puis il y a des exceptions;

mais quand la critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts

prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce phénomène, de

voir un pur et simple essayiste traiter un grand poète comme un

écolier et, sans notion des distances, l'insulter après sa mort. Je

pourrais dire ici à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent

irréprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que

si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la

littérature étaient pareils à lui, Doumic, Verlaine aurait eu

parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout

l'intervalle de sa supériorité. Nous pouvons admettre le point de vue

prudent et même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi

n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons admettre

l'erreur qui est humaine, même quand elle prend un ton agressif qui

est de trop, nous pouvons hausser les épaules devant les assertions de

critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les

espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en

baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir le métier qu'il

prétend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique,

placé dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvretés.

Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un

poète qui n'est plus là pour répondre, c'est cette lâche attaque à un

mort dans son talent et dans son caractère. On n'admettrait pas qu'un

homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exercé une

profession quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau. Il ne

faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie engendrât comme

conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages ignominieux, et

c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je

flétris ici.

NOTE FINALE

Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du

symbolisme; il lui manque, pour être complet, de contenir une étude

détaillée de l'œuvre de chaque symboliste, et conséquemment une étude

des nuances, des différences, et même des contrastes entre les

nombreux écrivains qui constituent le _Symbolisme_.

Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis son

épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule sera la matière d'un

nouveau et prochain volume.

Il nous a paru que le mieux était de commencer par le commencement,

c'est-à-dire, d'indiquer exactement les origines du symbolisme, puis

d'en donner la ligne générale, non tant par l'étude intérieure du

mouvement, que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait, de

dire son milieu et son opportunité.

Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines et un peu de

l'avenir du mouvement. Le second traitera de ses individualités, de

son irradiation qui a été grande, et reviendra plus fortement sur son

avenir. De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe pas.

C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après le succès de la

_Lucrèce_ de Ponsard. Il semble que ce jugement a été infirmé; comme

tant d'autres! La critique passe son temps à rectifier ces pronostics

hâtifs et ces notations excessives d'après les petits phénomènes de

réaction.

Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme met

toujours en scène un chevalier qui s'adresse à une dame, ou qu'il

consiste uniquement dans la recherche d'une langue curieuse et rare;

d'autres reprochent au chevalier d'importance si accrue d'habiter une

Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle au Bois dormant.

Ce livre a suffi à prouver le contraire, et le suivant le confirmera

de plus de preuves.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE: Les origines du symbolisme 9

=Une campagne du symbolisme en 1888.=

Poictevin. Paysages 76

Paul Verlaine: à propos d'un article 81

Amour 88

Paul Adam: Etre 96

A propos de Baudelaire 102

De Victor Hugo à M. Lavedan 106

Crime et châtiment 123

Les Poètes maudits 135

Les Poèmes de Poe 145

Le socialisme du comte Tolstoï 154

A M. Brunetière 163

=Portraits.=

Paul Verlaine 175

Jules Laforgue 181

Georges Rodenbach 191

Villiers de l'Isle Adam 201

Gabriel Vicaire 219

Arthur Rimbaud 245

(Le monument d'Arthur Rimbaud) 265

=Études.=

De l'Evolution de la Poésie au XIXe siècle 283

L'Art social et l'art pour l'art 295

La littérature des jeunes et son orientation 309

Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne 343

Le Roman socialiste 381

L'Académie et le vers libre 389

Doumic contre Verlaine 394

Note finale 401

FIN DE LA TABLE

Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.

End of Project Gutenberg's Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn

Symbolistes et Décadents · 第 24 / 24 段