l'auteur a voulu lui déléguer par le titre choisi. Ce _Testament
poétique_ contient infiniment de petits morceaux extraits de préfaces,
de toasts à des inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système
de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint, avec plus ou moins de
soin, des aphorismes émis à diverses périodes de sa vie au bénéfice de
lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme Marguerite Comert,
pour les membres de la Société des gens de lettres (si épris de poésie
pure), pour les admirateurs décidés de Corneille, groupés en Société,
etc... Mais il n'y en a pas moins, dans la première partie du volume,
un résumé succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme et de
ses opinions sur la technique poétique. La haine que porte M. Sully
Prudhomme aux vers-libristes est célèbre: elle se manifesta un jour
par des remerciements publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred
de Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle l'a mené,
dans un de ces discours qui ornent le _Testament poétique_, à indiquer
comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, «qui, lui, du moins,
garde l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie
des ressources poétiques». Je cite cela en passant, et je trouve
cette haine, non point comique, mais touchante; et cette valeur
d'émotion, elle l'emprunte à la très réelle infériorité de M. Sully
Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier du vers, à côté des
autres Parnassiens: il y a du martyre dans le cas de cet homme
distingué.
En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des
personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quelque
chose à expliquer avec insistance: c'est que la poésie personnelle
peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point oublier que le
summum de l'art, c'est la poésie didactique et philosophique, dont il
faut sous-entendre que _Justice_ est un des ornements parfaits.
D'autres avertissements sont adressés aux confrères parnassiens. M.
Sully Prudhomme, après avoir regretté que le chemin du rire ait été
déserté par les Romantiques, fait observer que, _seul_, Banville a
ragaillardi la veine française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce
qui n'est pas aimable pour l'auteur de _la Grive des Vignes_. Un autre
coin de mandement pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais
d'interpréter ce morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer.
«Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car elle est
admirablement assortie à la secrète horreur des compositions
étendues, c'est le sonnet.
Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de
sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes
conditions, qui sont les plus laborieuses à remplir, mais il
demeure difficile pour tous, ne fût-ce que par le choix des rimes
redoublées. Il n'effraie pourtant pas les indolents, au contraire.
A cet égard, la psychologie de sa confection est très curieuse. Ce
travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance; mais
comme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un
grand poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter
l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le
concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet
pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et n'eût-on pas la
patience de l'achever, on n'aurait pas à sacrifier un commencement
trop considérable; mais on la termine, tout le canevas tient dans
la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là, vint qu'on
n'a jamais fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en
faut-il pour valoir un long poème?--Un seul, répondent nos jeunes
confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons tous où il se trouve,
mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je
pardonnerai de bon cœur, à cet ouvrage d'une valeur sans mesure,
l'étroite mesure de son cadre qui le rend complice de leur faible
essor.»
Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnet soit la
plus raisonnable des formes fixes, sa culture exclusive n'est pas
faite pour ne communiquer aucun étonnement, mais ce n'est point pour
les mêmes raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions d'un avis
semblable au sien; peut-être même avons-nous plus de sympathie que lui
et d'admiration pour le sonnet, quand il est manié, en passant, parmi
le labeur de l'œuvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire,
Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord avec M. Sully
Prudhomme, en désirant que les questions de rythmique soient bien
posées, scientifiquement posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En
appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très scientifique,
du moins d'une rigueur mathématique, est bien, mais M. Sully
Prudhomme ne tire pas de son intention un parti suffisant, et ce n'est
pas encore lui qui aura donné au vers parnassien un substrat
scientifique. Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration
poétique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas
compte que notre effort a été surtout de réduire cette versification
artificielle au minimum, et d'effacer de la versification ce qu'elle
avait de mnémotechnique. Nous n'admettons même pas qu'il y ait
versification, mais seulement revêtement rythmé de l'émotion. Au
contraire, M. Sully Prudhomme, partant sur son idée spéciale de
rhétorique poétique qui permet d'exprimer n'importe quoi, même une
géométrie, sous forme de phrases de prose césurées exactement et
ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime, le vers-aphorisme,
le vers oratoire à la façon de la tragédie classique, et, le premier
depuis longtemps, il accuse Hugo d'excès de révolte technique,
proteste contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments
à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du vers
traditionnel[13].
[13] Il est à noter que M. Sully Prudhomme, après avoir fait
grand étalage de la phonétique, déclare, à d'autres pages, qu'il
ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de
tâtonnements; en parlant de tâtonnements, il admet donc
l'empirisme des méthodes qui le créèrent.
IV
L'œuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des œuvres;
il est plus que probable que ces œuvres n'infirmeront point les
caractères généraux déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que
les Parnassiens nous donneront des œuvres plus typiques. On peut donc
résumer leur action.
Restitution faite aux autres groupes des personnalités qui leur
appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs
et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs
de file, le Parnasse demeure composé de Glatigny, d'Armand Silvestre,
de M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de
Heredia, de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit par cette
simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un,
familier, bourgeoisant, prosaïste, est celui de MM. Coppée et Sully
Prudhomme. Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète
des _Humbles_, le dramaturge de _Pour la Couronne_, et le poète des
_Solitudes_ et de _Justice_, ils sont à part des autres Parnassiens
par leur dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la
beauté de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent
pas à les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les
autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème
qui peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les
curiosités d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité
philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin
didactique où M. Sully Prudhomme a tenté ses plus gros efforts; leur
philosophie, peu fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully
Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il
la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que
MM. Coppée et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent
énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne n'a rien à y
dire. Bornons-nous à constater que l'élève mental de Lamartine, de
Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée,
et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce
point d'unité de trancher fortement sur les autres par quelque chose
qui leur est commun, et qui est le refus, en général, du grand geste
romantique, et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut longtemps
la marque de la poésie académique depuis 1830[14] et qui fut
académisée en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle fût admis dans
la Compagnie.
[14] Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui
tranchaient; voir, dans les _Souvenirs_ de Théodore de Banville,
l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est
caractérisée.
M. de Heredia se détache du demeurant du groupe, par sa fidélité au
sonnet et par son goût classique: c'est là une branche nouvelle du
Parnasse qui commence; elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de
Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme, pas les
essentielles; c'est là une école en formation; on ne peut que
regretter ce maniement exclusif d'une forme et on ne la pourra juger
qu'après peut-être de nouveaux travaux de M. de Heredia, de M. Léonce
Depont, de M. Legouis.
Il est probable que cette pléiade de sonnettistes n'apportera à la
poésie qu'un curieux et très intéressant intermède; mais il faut
attendre pour juger loyalement la portée du mouvement. Quant à
l'œuvre originaire, _les Trophées_, il est simple d'y reconnaître ce
qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu exagéré des
richesses verbales et décoratives, une négligence absolue de ce qui
pourrait être d'intérêt fondamental; c'est une œuvre de luxe et
d'évocations résonnantes, courtes forcément et pas assez imprévues.
MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un groupe homogène; les
différences sont d'individualité de tempérament.
Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les plus beaux cris
pessimistes et qui a trouvé le _Soir d'octobre_, honorerait toute
école, et si son œuvre manque de volume et aussi de variété, le
nombre des beaux fragments y est assez considérable pour compenser
tout regret.
M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le parnassien-type.
S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par réaction de son esprit sur des
esprits différents qu'il sut retenir un instant à l'écouter et surtout
par sa fréquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du
Parnasse, cette formule de recherche sur tous les terrains,
d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes, variées surtout,
c'est la formule de son esprit apparenté à celui de Banville. Il est
kaléidoscopique. Il parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à
la chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce qu'il est
si emballé vers ses réalisations, qu'il ne s'aperçoit pas qu'il les
retrouve sur les mêmes chemins où il a déjà passé. Critique, il est
plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa
remarquable critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il
y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe, c'est toujours
sincèrement ou par fidélité à un idéal auquel il s'est attaché
éperdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus variée
personnalité parnassienne, car s'il a des défauts de rhétorique et
d'afféterie, il possède quelques-unes des belles qualités du
romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers de la dernière
manière d'Hugo, additionnée de Chamfort et de Crebillon fils,
assaisonnée de lyrisme légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes
dans son vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est lui aussi
qui a conté le plus de beaux contes épiques, chanté le plus de jolies
chansons, et a publié le plus de rimes inutiles, qui a le plus
fréquemment plié le vers à la chronique.
Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti, très maître d'un
métier souple sans recherche, très indulgent à sa facilité, laisse,
parmi tant de poèmes doués d'un excessif air de famille, les beaux
vers de _la Gloire du Souvenir_ et des _Sonnets païens_, comme pour
montrer qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il a eu de
francs accès de verve, qui lui marquent une belle place parmi les
conteurs _gaulois_; il a la verve, les procédés, l'abondance et le
facile accueil aux bons mots de terroir et de corporation des
meilleurs écrivains de ce genre.
A côté de ces poètes, le Parnasse a ses _minores_, dont plusieurs
laissent ou laisseront au moins quelques pièces d'anthologie. Le type
en est Glatigny, dont on lira longtemps _la Normande, Maritorne, la
Lettre à Mallarmé_, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a servi
de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du versificateur et
sur le don spécial du poète, qui consiste à attribuer à Glatigny,
artiste médiocre, un don réel, considérable, constituant le poète et
que n'aurait point eu un Flaubert, écarté des vers par les
chinoiseries du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert
Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres de Paris,
les Asnières, les Meudon, les passages de canotiers sur une Seine
ensoleillée ont intéressé et qui en a tiré d'agréables poèmes.
Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de genre, M. Antony
Valabrègue, qui fut un critique d'art instruit (les petits Parnassiens
furent parfois de bons critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un
judicieux volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de M. Georges
Lafenestre, auteur de vers légers et faciles). M. Valabrègue nota non
sans finesse bien des décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue.
Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une traduction de
l'_Intermezzo_ de Heine, est mort jeune; il laisse une œuvre trop
brève, où des pièces tendres sont tout à fait jolies, et, dans une
gamme restreinte, il donne une sincérité d'émotion rare dans son
groupe et que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly a
brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup, aux débuts du
Parnasse, par son _Harem_, où les diverses beautés du monde, de
l'anglaise à la négresse, sont caractérisées avec quelque ironie. Rien
ne vieillit si vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de
sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient la
valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble avoir abandonné la poésie
pour entasser une Babel d'histoires légères et courtes dont certaines
sont fines et d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts, poète
d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses _Poèmes de la
Révolution_, un gros effort qui l'a laissé au-dessous de son sujet. M.
Xavier de Ricard, dont le livre _Ciel, Rue et Foyer_ contient des
pages intéressantes, l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au
commencement du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les honneurs de
la parodie du _Parnassiculet_, s'est dirigé depuis longtemps vers les
études politiques et sociales, et sa plume fut une des plus généreuses
parmi celles des écrivains des _Droits de l'homme_. M. Cazalis a tiré
des poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations
assez bien faites, et la beauté des modèles n'a point perdu tous ses
rayons en passant par ses vers souples. Quelques poèmes en prose
agréablement cadencés complètent son œuvre courte que rehausse une
bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très séduisante
et attachante. Jean Marras, qui vient de mourir, était un ami très
chaud et très dévoué des Parnassiens, profondément pénétré de la
vérité de leur esthétique, mais non un parnassien, non plus que
Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et quelques courts
poèmes) ne sont qu'une part insignifiante de l'œuvre. M. Frédéric
Plessis, d'un vers ferme et distingué, augmenta le nombre des poèmes
antiques. C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs
immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins qu'on ajoute des
élèves particuliers de MM. F. Coppée ou Sully Prudhomme, comme M.
Dorchain, poète de facture pâle, mais non sans distinction, ou des
écrivains tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la poésie
qu'un court passage et a dilué son sentiment de la nature et son
érudition florale et sylvestre dans des romans genre _Revue des
Deux-Mondes_, ou bien M. Jean Aicard; mais il n'est pas certain alors
que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques
déclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger un
élève dont ils se soucient peu; tout de même, une fois au moins, M.
Catulle Mendès l'a revendiqué.
V
Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse,
ce sera de n'avoir rien innové et que les quelques hommes de talent
qu'il compta ne se soient préoccupés que de tenir honorablement un
rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni
l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur maniement
particulier du vers faussement marmoréen (il n'y a qu'à lire M.
Coppée, M. Sully Prudhomme pour voir que ce vers est beaucoup plus
_garni_ à la façon d'une poupée moderne que marmoréen comme une statue
antique), par la dispersion du rythme sur toutes sortes de sujets peu
poétiques, ils avaient rendu le public lettré français indifférent à
la poésie, et il a fallu l'évolution symboliste et la mise en
question de la prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et un
retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour leur part
bénéficié.
Le mouvement symboliste a déplacé la question pour le Parnasse qui
devenait, aux yeux de tous, dûment ce qu'il était, un parti, pour
ainsi dire conservateur; et contre les novateurs qui ont réformé la
technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait une
alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au rythme
traditionnel; cela a rapproché du Parnasse une foule de fidèles du
Classicisme ou du Romantisme, des lamartiniens ou des mussettistes
exactement pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu et
qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi que ceux-ci fussent alors
les plus intéressants des poètes de tradition ancienne. Il faut
pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les
jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le vers libéré, ne
sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire à un grandissement
subit et tardif de l'école. C'est un beau coucher de soleil et non une
aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et
émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir la gloire du
vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas déchoir. Les
Anthologies tiendront grand compte de leur production. Il leur a
manqué que l'un d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre
de vers qui s'imposât tout entier comme _la Légende des Siècles, les
Destinées, les Fleurs du mal_ ou _les Exilés_. Il est honorable pour
eux qu'on puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par
esprit de discipline et par respect envers les maîtres.
M. Catulle Mendès le dit dans sa _Légende du Parnasse contemporain_
après qu'il a comparé le groupe des Parnassiens aux Trois
Mousquetaires, M. Dierx étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a
dit:
Père de la savante escrime
Qui préside au duel de la rime,
comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement la technique
factice de l'école) et M. Coppée Aramis, ce qui n'est point sans
dénoter chez M. Mendès des dons psychologiques et même prophétiques:
le but des Parnassiens était de développer leur originalité sur les
terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par Hugo. Ils s'y sont
bornés.
En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mendès et ses
amis d'art seront là; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont
les héritiers directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront
tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient pu
continuer l'évolution romantique: ils l'ont figée. Ils célébreront
leur grand homme, leur Père, mais parmi les pompes d'une Religion qui
s'en va justement parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y veut
plus rien changer.
L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances devenir des
documents pour servir à l'histoire des religions et, dans le cas
présent, des Ecoles poétiques.
Le roman socialiste.
Il est assez particulier que le roman français, une fois entré dans sa
phase expérimentale, n'ait pas, tout de suite, fixé son attention sur
le socialisme, sur les questions ouvrières, sur la révolte en armes ou
l'organisation militante du prolétariat. Cela donnerait à croire que
nos grands romanciers furent plus habiles à noter des faits, à
constater des événements qu'à prévoir. Seul, Stendahl, dans un roman
que tout récemment republiait M. de Milly, dans _Lucien Leuwen_,
place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune officier de
service à Nancy, la crainte d'être un jour forcé d'aller sabrer des
ouvriers affamés et mécontents dans des villages industriels de
Lorraine.
Balzac, si attentif, dans sa _Comédie humaine_, à décrire le jeu des
institutions de la monarchie de Juillet, la poussée, vers les honneurs
et la fortune, de la bourgeoisie, ne s'est pas avisé de prédire le
prolétariat. Evidemment, les idées réactionnaires et catholiques de ce
grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la pairie, les
majorats, et en somme, le faisceau des puissances aristocratiques, lui
masque cet avenir qui, pourtant, éclatait dans le présent, auprès de
lui, à coups de fusil souvent, ou avec le fracas des machines
infernales.
Il faut dire que, comme l'a si bien démontré M. Paul Louis dans son
_Histoire du Socialisme français_, le prolétariat ne prend sa forme
complète qu'après l'installation dans tous les centres industriels de
la machine; n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue
Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes, de la
conspiration de Gracchus Babœuf, aurait dû éveiller l'attention de
Balzac; le grand analyste qui a tant étudié les modes de puissance et
les modalités génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni
connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se concrétait sous
ses yeux; M. Paul Louis nous indique bien qu'avant que ce fût
l'ouvrier qui fût l'acteur principal du drame socialiste, toute
l'attention des réformateurs se portait sur le paysan. Là, Balzac, si
contestable soit sa théorie de la grande propriété, a jeté son coup de
sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui, au moyen des paysans,
exproprie par force et par astuce le général Moncornet, est définie de
main de maître; mais c'est surtout la défense de la grande propriété
que Balzac a entreprise là.
Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à mille têtes, un
canton, contre cette entité: le Château. Cette exception, dans son
œuvre, n'empêche que, tout préoccupé par l'imbroglio présent de la
politique, par le coup de baguette de juillet, pour adapter son
expression sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac ait
négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social, et si sa
réputation d'historien en demeure intacte, sa gloire d'intuitif et de
divinateur ne s'en peut accroître.
Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du roman
d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert en son génie
synthétique s'aperçut de ce mouvement. Flaubert n'était pas homme à
traverser la tourmente de 1848 sans nous en garder une notation; et du
temps que Théophile Gautier passa à tourner ces admirables ronds de
serviettes poétiques que sont les _Eaux et Camées_, Flaubert garda les
pages qui devinrent l'_Education sentimentale_. Mais Flaubert, peu
sociologue (le mot lui eût déplu), vit la Révolution de 1848 à la
façon d'un Daumier. D'un œil aussi exercé que le génial
caricaturiste, d'un outil au moins aussi acéré, il nous sertit tous
les fantoches bêtes ou cruels, versatiles, cupides, ambitieux, qui
furent les caméléons de cette époque, et il nous laissa une fresque
admirablement brossée des terreurs de la bourgeoisie et de la férocité
de la répression durant les émeutes, de la chute du Roi au
rétablissement de l'Empire.