Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus l'importance que

l'auteur a voulu lui déléguer par le titre choisi. Ce _Testament

poétique_ contient infiniment de petits morceaux extraits de préfaces,

de toasts à des inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système

de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint, avec plus ou moins de

soin, des aphorismes émis à diverses périodes de sa vie au bénéfice de

lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme Marguerite Comert,

pour les membres de la Société des gens de lettres (si épris de poésie

pure), pour les admirateurs décidés de Corneille, groupés en Société,

etc... Mais il n'y en a pas moins, dans la première partie du volume,

un résumé succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme et de

ses opinions sur la technique poétique. La haine que porte M. Sully

Prudhomme aux vers-libristes est célèbre: elle se manifesta un jour

par des remerciements publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred

de Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle l'a mené,

dans un de ces discours qui ornent le _Testament poétique_, à indiquer

comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, «qui, lui, du moins,

garde l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie

des ressources poétiques». Je cite cela en passant, et je trouve

cette haine, non point comique, mais touchante; et cette valeur

d'émotion, elle l'emprunte à la très réelle infériorité de M. Sully

Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier du vers, à côté des

autres Parnassiens: il y a du martyre dans le cas de cet homme

distingué.

En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des

personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quelque

chose à expliquer avec insistance: c'est que la poésie personnelle

peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point oublier que le

summum de l'art, c'est la poésie didactique et philosophique, dont il

faut sous-entendre que _Justice_ est un des ornements parfaits.

D'autres avertissements sont adressés aux confrères parnassiens. M.

Sully Prudhomme, après avoir regretté que le chemin du rire ait été

déserté par les Romantiques, fait observer que, _seul_, Banville a

ragaillardi la veine française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce

qui n'est pas aimable pour l'auteur de _la Grive des Vignes_. Un autre

coin de mandement pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais

d'interpréter ce morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer.

«Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car elle est

admirablement assortie à la secrète horreur des compositions

étendues, c'est le sonnet.

Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de

sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes

conditions, qui sont les plus laborieuses à remplir, mais il

demeure difficile pour tous, ne fût-ce que par le choix des rimes

redoublées. Il n'effraie pourtant pas les indolents, au contraire.

A cet égard, la psychologie de sa confection est très curieuse. Ce

travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance; mais

comme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un

grand poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter

l'effort en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le

concilier avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet

pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et n'eût-on pas la

patience de l'achever, on n'aurait pas à sacrifier un commencement

trop considérable; mais on la termine, tout le canevas tient dans

la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là, vint qu'on

n'a jamais fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en

faut-il pour valoir un long poème?--Un seul, répondent nos jeunes

confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons tous où il se trouve,

mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je

pardonnerai de bon cœur, à cet ouvrage d'une valeur sans mesure,

l'étroite mesure de son cadre qui le rend complice de leur faible

essor.»

Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnet soit la

plus raisonnable des formes fixes, sa culture exclusive n'est pas

faite pour ne communiquer aucun étonnement, mais ce n'est point pour

les mêmes raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions d'un avis

semblable au sien; peut-être même avons-nous plus de sympathie que lui

et d'admiration pour le sonnet, quand il est manié, en passant, parmi

le labeur de l'œuvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire,

Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord avec M. Sully

Prudhomme, en désirant que les questions de rythmique soient bien

posées, scientifiquement posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En

appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très scientifique,

du moins d'une rigueur mathématique, est bien, mais M. Sully

Prudhomme ne tire pas de son intention un parti suffisant, et ce n'est

pas encore lui qui aura donné au vers parnassien un substrat

scientifique. Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration

poétique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas

compte que notre effort a été surtout de réduire cette versification

artificielle au minimum, et d'effacer de la versification ce qu'elle

avait de mnémotechnique. Nous n'admettons même pas qu'il y ait

versification, mais seulement revêtement rythmé de l'émotion. Au

contraire, M. Sully Prudhomme, partant sur son idée spéciale de

rhétorique poétique qui permet d'exprimer n'importe quoi, même une

géométrie, sous forme de phrases de prose césurées exactement et

ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime, le vers-aphorisme,

le vers oratoire à la façon de la tragédie classique, et, le premier

depuis longtemps, il accuse Hugo d'excès de révolte technique,

proteste contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments

à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du vers

traditionnel[13].

[13] Il est à noter que M. Sully Prudhomme, après avoir fait

grand étalage de la phonétique, déclare, à d'autres pages, qu'il

ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de

tâtonnements; en parlant de tâtonnements, il admet donc

l'empirisme des méthodes qui le créèrent.

IV

L'œuvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des œuvres;

il est plus que probable que ces œuvres n'infirmeront point les

caractères généraux déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que

les Parnassiens nous donneront des œuvres plus typiques. On peut donc

résumer leur action.

Restitution faite aux autres groupes des personnalités qui leur

appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs

et des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs

de file, le Parnasse demeure composé de Glatigny, d'Armand Silvestre,

de M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de

Heredia, de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit par cette

simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un,

familier, bourgeoisant, prosaïste, est celui de MM. Coppée et Sully

Prudhomme. Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète

des _Humbles_, le dramaturge de _Pour la Couronne_, et le poète des

_Solitudes_ et de _Justice_, ils sont à part des autres Parnassiens

par leur dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la

beauté de la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent

pas à les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les

autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème

qui peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les

curiosités d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité

philosophique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin

didactique où M. Sully Prudhomme a tenté ses plus gros efforts; leur

philosophie, peu fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully

Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il

la galvanisation des dieux hindous. C'est presque par camaraderie que

MM. Coppée et Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent

énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne n'a rien à y

dire. Bornons-nous à constater que l'élève mental de Lamartine, de

Brizeux, de Gautier, d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée,

et M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont entre eux ce

point d'unité de trancher fortement sur les autres par quelque chose

qui leur est commun, et qui est le refus, en général, du grand geste

romantique, et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut longtemps

la marque de la poésie académique depuis 1830[14] et qui fut

académisée en eux, avant, bien que M. Leconte de Lisle fût admis dans

la Compagnie.

[14] Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui

tranchaient; voir, dans les _Souvenirs_ de Théodore de Banville,

l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est

caractérisée.

M. de Heredia se détache du demeurant du groupe, par sa fidélité au

sonnet et par son goût classique: c'est là une branche nouvelle du

Parnasse qui commence; elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de

Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme, pas les

essentielles; c'est là une école en formation; on ne peut que

regretter ce maniement exclusif d'une forme et on ne la pourra juger

qu'après peut-être de nouveaux travaux de M. de Heredia, de M. Léonce

Depont, de M. Legouis.

Il est probable que cette pléiade de sonnettistes n'apportera à la

poésie qu'un curieux et très intéressant intermède; mais il faut

attendre pour juger loyalement la portée du mouvement. Quant à

l'œuvre originaire, _les Trophées_, il est simple d'y reconnaître ce

qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu exagéré des

richesses verbales et décoratives, une négligence absolue de ce qui

pourrait être d'intérêt fondamental; c'est une œuvre de luxe et

d'évocations résonnantes, courtes forcément et pas assez imprévues.

MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un groupe homogène; les

différences sont d'individualité de tempérament.

Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les plus beaux cris

pessimistes et qui a trouvé le _Soir d'octobre_, honorerait toute

école, et si son œuvre manque de volume et aussi de variété, le

nombre des beaux fragments y est assez considérable pour compenser

tout regret.

M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le parnassien-type.

S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par réaction de son esprit sur des

esprits différents qu'il sut retenir un instant à l'écouter et surtout

par sa fréquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du

Parnasse, cette formule de recherche sur tous les terrains,

d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes, variées surtout,

c'est la formule de son esprit apparenté à celui de Banville. Il est

kaléidoscopique. Il parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à

la chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce qu'il est

si emballé vers ses réalisations, qu'il ne s'aperçoit pas qu'il les

retrouve sur les mêmes chemins où il a déjà passé. Critique, il est

plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa

remarquable critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il

y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe, c'est toujours

sincèrement ou par fidélité à un idéal auquel il s'est attaché

éperdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus variée

personnalité parnassienne, car s'il a des défauts de rhétorique et

d'afféterie, il possède quelques-unes des belles qualités du

romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers de la dernière

manière d'Hugo, additionnée de Chamfort et de Crebillon fils,

assaisonnée de lyrisme légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes

dans son vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est lui aussi

qui a conté le plus de beaux contes épiques, chanté le plus de jolies

chansons, et a publié le plus de rimes inutiles, qui a le plus

fréquemment plié le vers à la chronique.

Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti, très maître d'un

métier souple sans recherche, très indulgent à sa facilité, laisse,

parmi tant de poèmes doués d'un excessif air de famille, les beaux

vers de _la Gloire du Souvenir_ et des _Sonnets païens_, comme pour

montrer qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il a eu de

francs accès de verve, qui lui marquent une belle place parmi les

conteurs _gaulois_; il a la verve, les procédés, l'abondance et le

facile accueil aux bons mots de terroir et de corporation des

meilleurs écrivains de ce genre.

A côté de ces poètes, le Parnasse a ses _minores_, dont plusieurs

laissent ou laisseront au moins quelques pièces d'anthologie. Le type

en est Glatigny, dont on lira longtemps _la Normande, Maritorne, la

Lettre à Mallarmé_, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a servi

de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du versificateur et

sur le don spécial du poète, qui consiste à attribuer à Glatigny,

artiste médiocre, un don réel, considérable, constituant le poète et

que n'aurait point eu un Flaubert, écarté des vers par les

chinoiseries du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert

Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres de Paris,

les Asnières, les Meudon, les passages de canotiers sur une Seine

ensoleillée ont intéressé et qui en a tiré d'agréables poèmes.

Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de genre, M. Antony

Valabrègue, qui fut un critique d'art instruit (les petits Parnassiens

furent parfois de bons critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un

judicieux volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de M. Georges

Lafenestre, auteur de vers légers et faciles). M. Valabrègue nota non

sans finesse bien des décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue.

Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une traduction de

l'_Intermezzo_ de Heine, est mort jeune; il laisse une œuvre trop

brève, où des pièces tendres sont tout à fait jolies, et, dans une

gamme restreinte, il donne une sincérité d'émotion rare dans son

groupe et que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly a

brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup, aux débuts du

Parnasse, par son _Harem_, où les diverses beautés du monde, de

l'anglaise à la négresse, sont caractérisées avec quelque ironie. Rien

ne vieillit si vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de

sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient la

valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble avoir abandonné la poésie

pour entasser une Babel d'histoires légères et courtes dont certaines

sont fines et d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts, poète

d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses _Poèmes de la

Révolution_, un gros effort qui l'a laissé au-dessous de son sujet. M.

Xavier de Ricard, dont le livre _Ciel, Rue et Foyer_ contient des

pages intéressantes, l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au

commencement du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les honneurs de

la parodie du _Parnassiculet_, s'est dirigé depuis longtemps vers les

études politiques et sociales, et sa plume fut une des plus généreuses

parmi celles des écrivains des _Droits de l'homme_. M. Cazalis a tiré

des poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations

assez bien faites, et la beauté des modèles n'a point perdu tous ses

rayons en passant par ses vers souples. Quelques poèmes en prose

agréablement cadencés complètent son œuvre courte que rehausse une

bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très séduisante

et attachante. Jean Marras, qui vient de mourir, était un ami très

chaud et très dévoué des Parnassiens, profondément pénétré de la

vérité de leur esthétique, mais non un parnassien, non plus que

Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et quelques courts

poèmes) ne sont qu'une part insignifiante de l'œuvre. M. Frédéric

Plessis, d'un vers ferme et distingué, augmenta le nombre des poèmes

antiques. C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs

immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins qu'on ajoute des

élèves particuliers de MM. F. Coppée ou Sully Prudhomme, comme M.

Dorchain, poète de facture pâle, mais non sans distinction, ou des

écrivains tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la poésie

qu'un court passage et a dilué son sentiment de la nature et son

érudition florale et sylvestre dans des romans genre _Revue des

Deux-Mondes_, ou bien M. Jean Aicard; mais il n'est pas certain alors

que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques

déclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger un

élève dont ils se soucient peu; tout de même, une fois au moins, M.

Catulle Mendès l'a revendiqué.

V

Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse,

ce sera de n'avoir rien innové et que les quelques hommes de talent

qu'il compta ne se soient préoccupés que de tenir honorablement un

rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni

l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur maniement

particulier du vers faussement marmoréen (il n'y a qu'à lire M.

Coppée, M. Sully Prudhomme pour voir que ce vers est beaucoup plus

_garni_ à la façon d'une poupée moderne que marmoréen comme une statue

antique), par la dispersion du rythme sur toutes sortes de sujets peu

poétiques, ils avaient rendu le public lettré français indifférent à

la poésie, et il a fallu l'évolution symboliste et la mise en

question de la prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et un

retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour leur part

bénéficié.

Le mouvement symboliste a déplacé la question pour le Parnasse qui

devenait, aux yeux de tous, dûment ce qu'il était, un parti, pour

ainsi dire conservateur; et contre les novateurs qui ont réformé la

technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait une

alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au rythme

traditionnel; cela a rapproché du Parnasse une foule de fidèles du

Classicisme ou du Romantisme, des lamartiniens ou des mussettistes

exactement pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu et

qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi que ceux-ci fussent alors

les plus intéressants des poètes de tradition ancienne. Il faut

pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les

jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le vers libéré, ne

sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire à un grandissement

subit et tardif de l'école. C'est un beau coucher de soleil et non une

aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et

émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir la gloire du

vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas déchoir. Les

Anthologies tiendront grand compte de leur production. Il leur a

manqué que l'un d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre

de vers qui s'imposât tout entier comme _la Légende des Siècles, les

Destinées, les Fleurs du mal_ ou _les Exilés_. Il est honorable pour

eux qu'on puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par

esprit de discipline et par respect envers les maîtres.

M. Catulle Mendès le dit dans sa _Légende du Parnasse contemporain_

après qu'il a comparé le groupe des Parnassiens aux Trois

Mousquetaires, M. Dierx étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a

dit:

Père de la savante escrime

Qui préside au duel de la rime,

comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement la technique

factice de l'école) et M. Coppée Aramis, ce qui n'est point sans

dénoter chez M. Mendès des dons psychologiques et même prophétiques:

le but des Parnassiens était de développer leur originalité sur les

terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par Hugo. Ils s'y sont

bornés.

En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mendès et ses

amis d'art seront là; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont

les héritiers directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront

tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient pu

continuer l'évolution romantique: ils l'ont figée. Ils célébreront

leur grand homme, leur Père, mais parmi les pompes d'une Religion qui

s'en va justement parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y veut

plus rien changer.

L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances devenir des

documents pour servir à l'histoire des religions et, dans le cas

présent, des Ecoles poétiques.

Le roman socialiste.

Il est assez particulier que le roman français, une fois entré dans sa

phase expérimentale, n'ait pas, tout de suite, fixé son attention sur

le socialisme, sur les questions ouvrières, sur la révolte en armes ou

l'organisation militante du prolétariat. Cela donnerait à croire que

nos grands romanciers furent plus habiles à noter des faits, à

constater des événements qu'à prévoir. Seul, Stendahl, dans un roman

que tout récemment republiait M. de Milly, dans _Lucien Leuwen_,

place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune officier de

service à Nancy, la crainte d'être un jour forcé d'aller sabrer des

ouvriers affamés et mécontents dans des villages industriels de

Lorraine.

Balzac, si attentif, dans sa _Comédie humaine_, à décrire le jeu des

institutions de la monarchie de Juillet, la poussée, vers les honneurs

et la fortune, de la bourgeoisie, ne s'est pas avisé de prédire le

prolétariat. Evidemment, les idées réactionnaires et catholiques de ce

grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la pairie, les

majorats, et en somme, le faisceau des puissances aristocratiques, lui

masque cet avenir qui, pourtant, éclatait dans le présent, auprès de

lui, à coups de fusil souvent, ou avec le fracas des machines

infernales.

Il faut dire que, comme l'a si bien démontré M. Paul Louis dans son

_Histoire du Socialisme français_, le prolétariat ne prend sa forme

complète qu'après l'installation dans tous les centres industriels de

la machine; n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue

Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes, de la

conspiration de Gracchus Babœuf, aurait dû éveiller l'attention de

Balzac; le grand analyste qui a tant étudié les modes de puissance et

les modalités génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni

connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se concrétait sous

ses yeux; M. Paul Louis nous indique bien qu'avant que ce fût

l'ouvrier qui fût l'acteur principal du drame socialiste, toute

l'attention des réformateurs se portait sur le paysan. Là, Balzac, si

contestable soit sa théorie de la grande propriété, a jeté son coup de

sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui, au moyen des paysans,

exproprie par force et par astuce le général Moncornet, est définie de

main de maître; mais c'est surtout la défense de la grande propriété

que Balzac a entreprise là.

Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à mille têtes, un

canton, contre cette entité: le Château. Cette exception, dans son

œuvre, n'empêche que, tout préoccupé par l'imbroglio présent de la

politique, par le coup de baguette de juillet, pour adapter son

expression sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac ait

négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social, et si sa

réputation d'historien en demeure intacte, sa gloire d'intuitif et de

divinateur ne s'en peut accroître.

Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du roman

d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert en son génie

synthétique s'aperçut de ce mouvement. Flaubert n'était pas homme à

traverser la tourmente de 1848 sans nous en garder une notation; et du

temps que Théophile Gautier passa à tourner ces admirables ronds de

serviettes poétiques que sont les _Eaux et Camées_, Flaubert garda les

pages qui devinrent l'_Education sentimentale_. Mais Flaubert, peu

sociologue (le mot lui eût déplu), vit la Révolution de 1848 à la

façon d'un Daumier. D'un œil aussi exercé que le génial

caricaturiste, d'un outil au moins aussi acéré, il nous sertit tous

les fantoches bêtes ou cruels, versatiles, cupides, ambitieux, qui

furent les caméléons de cette époque, et il nous laissa une fresque

admirablement brossée des terreurs de la bourgeoisie et de la férocité

de la répression durant les émeutes, de la chute du Roi au

rétablissement de l'Empire.

Symbolistes et Décadents · 第 22 / 24 段