Il faut bien dire tout de suite que Villiers de l'Isle-Adam a plus

longé le Parnasse qu'il n'en fit partie; que l'y ranger, c'est, de la

part des Parnassiens, transporter sur le terrain littéraire une

amicale contemporanéité. Villiers est un prosateur, il a fait peu de

vers, et ses premières poésies, qu'on ne peut considérer comme

importantes dans son œuvre, portent surtout l'empreinte d'Alfred de

Musset. M. Anatole France n'est point, à proprement parler, un

parnassien, étant devenu lui-même un point de départ et dans une

orientation si différente. Il voisine par _les Noces corinthiennes_ et

ses poèmes, puis il bifurque. Il faut surtout dire et redire que c'est

indûment que le Parnasse revendiquerait Mallarmé et Verlaine. Ils ont

débuté avec les Parnassiens, d'accord; mais leur gloire douloureuse et

magnifique, ils l'acquirent pour s'en être séparés, en vue d'une vie

d'art particulière qui fit d'eux les précurseurs du Symbolisme.

Stéphane Mallarmé rêva la courbe d'art qui le mena, d'une volonté de

faire aboutir logiquement l'idéal du vers selon Gautier et Baudelaire,

au vers libre[11].

[11] Malgré que de très jeunes critiques l'ignorent la dernière

publication poétique de Stéphane Mallarmé est en vers libres.

C'est: _Un coup de dés jamais n'abolira le hasard_, poème paru

dans _Cosmopolis_, et qui devait être le premier d'une série de

dix poèmes en vers libres. La mort interrompit.

Paul Verlaine se prit à chanter à sa guise et à tordre

métaphoriquement le cou à la rime, ce bijou d'un sou selon lui, ce

kohinnor d'après les Parnassiens. Il faut, d'ailleurs, admettre que le

Parnasse est, sur ce point, peu cohérent dans ses dires, car, dans _la

Légende du Parnasse contemporain_, Verlaine et Mallarmé ne sont admis

que très sur la lisière. M. Catulle Mendès, en reconnaissant la beauté

des _Fleurs_ de Mallarmé ou des sonnets de Verlaine, déclare, en 1884,

qu'il conçoit seulement la technique de Mallarmé, sans l'admettre, et

dit, à propos de Verlaine, que les _Fêtes Galantes_ font preuve d'une

meilleure santé intellectuelle que les _Poèmes Saturniens_. C'est le

droit absolu de M. Catulle Mendès d'indiquer une démarcation, et cela

fait l'éloge de sa critique d'avoir tout de suite senti une antinomie,

mais alors pourquoi, depuis, cette revendication obstinée?

Cette coupe nécessaire faite, on trouverait comme principaux

Parnassiens: Glatigny, M. Mendès, Armand Silvestre, M. Mérat, Léon

Valade, M. Coppée, M. Sully Prudhomme, M. de Heredia, M. Léon Dierx.

Théophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrès de la Poésie

française, en 1867, après les avoir cités (en leur joignant MM.

Winter, Luzarche et des Essarts), prononce: «Il est bien difficile de

caractériser, à moins de nombreuses citations, la manière et le type

de ces jeunes écrivains dont l'originalité n'est pas encore bien

dégagée des premières incertitudes. Quelques-uns imitent la sérénité

impassible de Leconte de Lisle, d'autres l'ampleur harmonique de

Banville, ceux-ci l'âpre concentration de Baudelaire, ceux-là la

grandeur farouche de la dernière manière d'Hugo; chacun, bien entendu,

a son accent propre qui se mêle à la note empruntée»; et Gautier

louera M. Sully Prudhomme de la bonne composition de ses poèmes, dira

de M. de Heredia que son nom espagnol ne l'empêche pas de trouver de

beaux sonnets en notre langue, de Stéphane Mallarmé que «son

extravagance un peu voulue est traversée de brillants éclairs», de M.

François Coppée que son _Reliquaire_ est un charmant volume qui promet

et qui tient.

M. Coppée est celui qui reçoit le plus beau compliment; il avait déjà

ses deux gammes très diverses, dont l'une vient de Gautier et l'autre

un peu de Musset et davantage de Murger. La première lui dictait à ce

moment, dans _le Jongleur_, ce poème qui donna à M. Catulle Mendès

l'impression que M. Coppée dominait désormais son inspiration, des

vers comme ceux-ci, très _Emaux et Camées_:

Si la gitane de Cordoue,

Qui sait se mettre sans miroir

Des accroche-cœur sur la joue

Et du gros fard sous son œil noir,

Trompant un hercule de foire,

Stupide et fort comme un cheval,

M'accorde un soir d'été la gloire

D'avoir un géant pour rival...

et, la seconde, des strophes comme celle-ci, contenant en germe le

Parnasse non héroïque, ni farce, mitoyen, dirons-nous:

Et c'est la fin; mon cœur, quitte des anciens vœux,

Ne saura plus le charme infini des aveux

Et le bonheur qui vous inonde,

Parce qu'un soir de mai, dans le bois de Meudon,

Sur votre épaule, avec un geste d'abandon,

Elle a posé sa tête blonde.

Si froidement que parle Gautier des Parnassiens, c'était les défendre

chaudement, étant donné l'état de l'opinion courante à leur égard. Ce

tollé de la presse est au surplus tout à leur honneur, et, s'ils en

ont un peu oublié la leçon lors des débuts du Symbolisme, nous devons

le leur compter comme preuve que leur art contenait une portion de

nouveauté, qui maintenant nous échappe un peu, qui était toute de

forme, mais assez vive en sa substance pour faire comprendre les

colères qui les accueillaient. Gautier énumère dans son Rapport les

poètes qui en même temps qu'eux, sous d'autres couleurs, abordaient la

poésie et qui furent leurs adversaires; les louanges sont peut-être

plus abondamment départies aux non-Parnassiens et notamment à

Ratisbonne, Lacaussade, Maxime Du Camp, André Lefèvre (qui tient une

grande place), Auguste Desplaces, Levavasseur, M. Prarond, Valéry

Vernier, Eugène Grenier, Eugène Manuel, Stéphane du Halga, Thalès

Bernard, Max Buchon, Grandet, Bataille, Du Boys et Rolland. Il semble,

dans la juxtaposition des deux séries, avoir eu tort, comme dans une

exaltation un peu excessive d'Autran parmi les artistes plus anciens;

l'essentiel est la configuration qu'il fournit du groupe, et le fond

de son opinion.

Il y a encore une autre façon documentaire de dénombrer les

Parnassiens, c'est celle que fournit le _Parnasse contemporain_,

recueil paru chez Lemerre et qui, sauf népotismes et intercalations

amicales, donne toute la figure de l'école, y compris, ce dont il

serait injuste de la priver en une étude sérieuse, son rayonnement,

ses adeptes.

Dans le premier _Parnasse_, les aînés admis sont Gautier, Banville,

Leconte de Lisle, Vacquerie, Baudelaire, Arsène Houssaye, Philoxène

Boyer, les frères Deschamps, Auguste Barbier.

Outre ces noms, outre ceux que réclame _la Légende du Parnasse

contemporain_, on trouve Louis Ménard, qui n'apparut qu'une fois,

étranger au mouvement de par les faibles qualités de son vers, mais

dont on lut, de ce côté, avec profit, les œuvres philosophiques en

prose et les évocations du polythéisme hellénique, André Lemoyne,

poète aimable et bien différent, puis MM. Xavier de Ricard, Léon

Valade, Cazalis, Emmanuel des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud,

Eugène Lefébure, Edmond Lapelletier, Auguste de Chatillon, Jules

Forni, Charles Coran, Eugène Villemin, Robert Luzarche, Alexandre

Piédagnel, F. Fertiault, Francis Tesson, Alexis Martin. Une série

terminale de sonnets semble constituer une sélection voulue.

La seconde série du _Parnasse_ accueille Mme de Callias, Mme

Blanchecotte (une doyenne), MM. Ernest d'Hervilly, Henri Rey, Mme

Louise Colet, M. Anatole France, Léon Cladel, Alfred des Essarts,

Antony Valabrègue, MM. Armand Renaud, André Theuriet, Jean Aicard,

Georges Lafenestre, Frédéric Plessis, Robinot-Bertrand, Léon Grandet,

Gustave Pradelle, Mme Penquer, Louis Salles, Eugène Manuel. Laprade et

Soulary y furent vraisemblablement invités, ainsi que Charles Cros,

poète trop autonome pour être là autrement qu'en visiteur.

A la troisième série du _Parnasse_, l'effectif s'accroît; d'autres

déférentes invitations amènent Mme Ackermann, Autran, Jules Breton,

peintre critique et poète (où excella-t-il!), Edouard Grenier, poète

universitaire des plus médiocres, dont quelques études sur Heine sont

curieuses à cause d'un ton d'égalité comique, Paul de Musset,

Ratisbonne; à côté d'eux, des jeunes chez qui l'influence parnassienne

se manifeste vraiment, MM. Armand d'Artois, Emile Bergerat (chez qui

le chroniqueur éclipse le poète), Émile Blémont, Robert de Bonnières,

qui donna quelques sonnets du genre de ceux de M. de Heredia, puis

entreprit vainement la réhabilitation du conte en vers, Raoul Gineste,

Charles Grandmougin, Guy de Binos, Isabelle Guyon, Auguste Lacaussade,

déjà connu par des poèmes naturistes, créole comme Leconte de Lisle ou

Dierx, abordant les mêmes paysages, Paul Marrot, poète plutôt réaliste

et fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amédée Pigeon, Claudius

Popelin, Gustave Ringal, Gabriel Vicaire, comme aussi Rollinat et Paul

Bourget.

Mais ces trois derniers ne sont pas des Parnassiens: Rollinat, comme

Vicaire, tiendrait plutôt au groupe de Richepin et de Maurice Bouchor

qui protesta vivement non pas tant contre la rythmique que contre le

fonds d'idées, l'impassibilité, le non-réalisme des Parnassiens et

aussi contre leur vocabulaire, et réclamèrent avec quelque éclat un

retour à la simplicité et à la découverte de la vie. L'intrusion du

Symbolisme a resserré ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur un

point, et ceux qu'on accusa âprement de vouloir disloquer le vers ont

été amnistiés _de plano_. Ce fut néanmoins la première fois qu'on

barrait la route au Parnasse depuis ses débuts, la chose se passant

vers 1878. Richepin écrivait _la Chanson des Gueux_, M. Paul Bourget

_Edel_, M. Bouchor les _Chansons joyeuses_ et ce fut d'avoir eu trop

confiance en leur rhétorique qui les empêcha d'imposer une esthétique

qui s'appuyait d'ailleurs sur le naturalisme, dont on pensa quelque

temps qu'ils allaient devenir les poètes. Ils ne manquèrent point de

talent ni de truculence, mais bien d'indépendance et d'audace.

Il faut supprimer de la liste que fournit le _Parnasse contemporain_

le nom des poètes qui tournèrent court, après un ou deux volumes de

vers, entrèrent dans la politique ou l'administration, et se turent;

certains furent des créations de M. Lemerre. Postérieurement au

_Parnasse contemporain_, on trouverait aussi de nouvelles recrues pour

le Parnasse, mais il faudrait distinguer, parmi ces fervents de l'art

traditionnel, ceux qui procèdent du romantisme pur et les

lamartiniens, de ceux que directement tel ou tel des Parnassiens

influença. Si on peut porter à l'acquis du Parnasse des poètes tels

que M. de Guerne, M. Jacques Madeleine, et très à la rigueur M. Henry

Barbusse, on ne saurait lui attribuer ceux qui, quoique résolus au

vers régulier, ont d'autres attaches, comme M. Quillard, comme Albert

Samain. Ce n'est point sans arrière-pensée que le Parnasse réclame

Verlaine: c'est non seulement à cause de sa gloire, c'est à cause des

verlainiens, car l'empreinte de Verlaine se trouve, et forte, chez des

suivants du rythme traditionnel.

L'art de M. Tailhade ne s'apparente intellectuellement qu'à des

tentatives de rénovation, si strictement traditionnelle soit sa

métrique, et on sent bien en lisant M. Sébastien-Charles Leconte

qu'il s'est passé quelque chose depuis le Parnasse, grâce à quoi,

malgré la vive admiration du poète pour Leconte de Lisle et M. Dierx,

on ne peut le considérer comme un parnassien: ce serait un

néo-classique, avec des recherches particulières de synthèse et de

musique.

Quant à M. Rostand, quoique évidemment ses sympathies d'art affichées

soient avec le Parnasse, il a trop le goût de l'anachronisme,

l'indifférence de la valeur du terme et de la solidité du vers pour

qu'on puisse le compter parmi eux. Son lavis est l'antithèse de leur

eau-forte, au moins théorique. Dans la pratique, il y a avec certains

des Parnassiens plus de ressemblances réelles.

Pour être complet, il faut noter l'expansion belge du Parnasse.

Georges Rodenbach, dont toutes les volitions d'intimisme et de musique

discrète sont opposées à l'art parnassien, aboutissait au vers libre,

et sa mort prématurée ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait

laissé pour témoignage ce beau livre, _le Miroir du Ciel natal_. Il

demeure donc au Parnasse, de ce côté, M. Iwan Gilkin et M. Albert

Giraud, qui sont très exactement de ses fidèles, encore que M. Giraud

doive infiniment à Paul Verlaine.

III

Un livre technique apparaît à la maturité du Parnasse: c'est le _Petit

Traité de poésie française_ de Théodore Banville. Ce livre a paru

vers 1876[12]; il n'a pu servir à l'instruction poétique d'aucun des

premiers Parnassiens, mais il résume un enseignement oral qu'ils

écoutèrent.

[12] La première édition, chez Cinqualbre, éditeur fugitif, qui

donna aussi une réédition d'Arvers et _Ompdrailles le tombeau des

lutteurs_.

D'ailleurs, en ajoutant à la prosodie de Tennint, et en la refondant,

et en la noyant autant que faire se pouvait dans de la fantaisie

élégante et joyeuse, Théodore de Banville est très prudent: il ne

présente son livre que comme un petit manuel destiné aux gens du

monde. Il préconise, pour les poètes, uniquement la lecture des

maîtres comme moyen d'instruction, et prétend s'adresser à un candidat

au Parnasse qui voudrait faire des vers malgré Minerve. Il y a

peut-être là coquetterie d'un grand lyrique, ennuyé de professer et de

donner des recettes. D'autres réserves, que le poète fait pour sa

conscience, sont plus importantes: il s'agit pour lui de ne pas fermer

son livre sans lui laisser une issue sur l'avenir. Plus près que les

Parnassiens de la révolution romantique, plus créateur qu'eux et de

beaucoup, il n'a pas, étant un inspirateur, la foi aveugle des

adeptes: c'est pourquoi il regrette que la révolution d'Hugo soit

restée incomplète, que les romantiques n'aient rien ajouté à cette

révolution, que leur rôle y ait été plutôt restrictif. Ces concessions

faites à l'avenir, il pose son principe de la Rime puissance absolue,

le seul mot, dira-t-il, qu'on entende dans le vers; il la considère

comme une nécessité de technique, aussi comme un tremplin; sa nature

heureuse lui en avait fait une baguette magique, et il en vante aux

autres les puissances cachées, la force inventive.

Très louablement opposé aux licences qui déforment la phrase, par

exemple à l'inversion, il accuse la lâcheté humaine de s'opposer à

l'emploi de l'hiatus.

Il ressort de ses lignes qu'étant donnée une technique dont il ne

discute pas la base scientifique ni la légitimité, ceux qui l'abordent

doivent s'en tirer sans trucs et sans facilités convenues, obtenues

aux dépens du tour logique de la phrase; cela donne la main aux

théories des vers-libristes qui ne subordonnent jamais cette allure

nécessaire de la phrase au redoublement des sonorités, à la redondance

de la strophe, ni à la rotondité du rythme, comme dirait M. Mendès.

Mais Banville ne persévère par sur cette indication qu'il a fait

luire, et, avec une belle franchise, facile à son énorme et souriante

habileté dont l'acrobatisme n'est qu'un province, il conseille

nettement de cheviller. Il prend pour exemple un fragment du _Régiment

du Baron Madruce_, en dispose les images principales, les mots

essentiels placés à la rime, et indique que la besogne, une fois le

premier travail fait, est de rejoindre avec élégance et sans qu'aucune

bavure dénonce le travail de mosaïque, les images principales, les

rimes principales. Evidemment, il eût été moins fécond et moins

lyrique s'il se fût toujours soumis à cette méthode. Enfin, chevillage

habile ou mosaïque ingénieuse, et rime rare à consonne d'appui, voilà

la base même de son enseignement.

D'ailleurs, les influences de Banville et de Leconte de Lisle, les

plus importantes techniquement (celle de Baudelaire fut plutôt

mentale), sauf sur ce point que toutes deux indiquent une nécessité de

serrer le vers relâché par les lamartiniens et les mauvais élèves

d'Hugo et de Musset, sont diverses et même contradictoires. Le _Petit

Traité de poésie_ de Banville contient, avec luxe de détails

relativement à ses dimensions, l'étude des formes fixes. Toutes y

trouvent leur place, et Banville les tenta toutes; le grand poète des

_Exilés_ perdit beaucoup de temps à tourner des babioles. Les

Parnassiens le suivirent dans cette voie, et, à son instar, firent

nombre de ballades, de rondels, de triolets. C'était l'aboutissement

du mouvement de curiosité qui avait entraîné les Romantiques vers

l'étude assez détaillée du XVIe siècle, comme firent Sainte-Beuve et

Nerval. Après avoir joui des petits rythmes en curieux, très désireux

de trouver un terrain où Hugo n'eut pas mis le pied, les Parnassiens

se précipitèrent sur celui-là.

Leconte de Lisle avait des ambitions trop solennelles, je ne dis pas

hautes parce que celles de Banville étaient aussi hautes, pour

s'amuser à ces gentillesses du vieil esprit français, qui sont à la

poésie lyrique ce que les vieux fabliaux sont au roman de mœurs on

d'évocation; il y eut là beaucoup de talent perdu. La fidélité à ces

deux influences--la marche au grandiose, selon Hugo et Leconte de

Lisle, la danse vers le plaisant et le spirituel, d'après

Banville,--communique aux premiers volumes des Parnassiens un aspect

un peu hybride. Catulle Mendès, au début de sa carrière longue et

remplie, fait voisiner Kamadéva,--

L'ombre diminuée

Voit flotter la nuée

De tes parfums ravis

Aux Madhâvis--

les soutras, les aras, les roses radambas, les grands dieux de l'Inde,

les personnages de la Saga avec Tin-Si-O-Sai-Tsin, et aussi avec

Philis et les petits amours débauchés qui veulent fonder des évêchés

dans la Cythère libertine; il a des chansons espagnoles où luit du

clair de lune germanique, et il resserre, en de brefs contes épiques,

des crises d'âme héroïque. M. Dierx racontera Hemrik le Veuf, en même

temps qu'il parlera de la beauté des Yeux; et chez tous, c'est la même

juxtaposition (sauf que M. Dierx n'a manié que le lyrisme soit en

effusion de poésie personnelle, soit en courtes pièces avec une nuance

épique), c'est le même mélange de poésie biblique, légendaire,

funambulesque, libertine, descriptive et, plus tard, didactique, grâce

à M. Sully Prudhomme, qui, lui, ne marivauda jamais.

Cette simultanéité d'excursions dans des genres différents, ils la

tinrent pour variété, et, comme il la fallait expliquer, qu'ils

avaient rencontré la conception de Banville, d'après laquelle le

poète, artisan averti impeccablement d'un métier, doit pouvoir fournir

tout poème pour toute circonstance, et tient en somme sur le Parnasse,

ou pour le journal ou pour les particuliers, une échoppe d'écrivain

public idéal (conception qui a ses droits), ils se déclarèrent non pas

des inspirés, mais des praticiens scrupuleux, savants et indifférents.

C'est de ce temps à programme que datent les fières déclarations

d'impassibilité procédant de Leconte de Lisle:

La grande Muse porte un péplos bien sculpté

Et le trouble est banni des âmes qu'elle hante

ou le

Nous qui faisons des vers émus très froidement.

Notons-le en passant, cet émotif de Verlaine est, à cette date, bien

le plus résolu à mater énergiquement l'inspiration et l'émotion, et

son impassibilité du moment prête au sourire. Mais ces vers, ces

aphorismes, ces programmes sont de contenance. Les Parnassiens

travaillèrent sous les influences précitées qui firent les uns

sataniques, les autres épiques, les autres funambulesques, ou plutôt

les décidèrent presque tous à toucher à ces cordes diverses, et à

alterner l'épopée et le triolet. Souplesse profonde, oui, mais non

point don lyrique.

Les vers des Parnassiens ont entre eux des points communs, grâce à

leur fidélité aux mêmes principes; les individualités y font pourtant

des différences.

Le vers de M. Mendès,--souple, éclatant, oratoire, théâtral, parfois

cursif (eu égard à sa règle), offrant souvent, dans les pièces

légères, grâce à un métier bien tenu et quelque nonchalance touchant

la rareté des rimes, un aspect d'improvisation heureuse, solide et

fort dans les contes épiques, dominé par la rime quand le poète

s'_esclaffe_,--diffère beaucoup du vers serré, avec des résonances

d'intimité et des traînes de musique que fait M. Dierx. Ces deux

formules doivent être très différenciées du système de lignes de prose

exactement césurées et ponctuées par une rime avec consonne d'appui

qu'emploie le plus fréquemment M. François Coppée. Un vers prosaïque

sera toujours de la prose, malgré toutes les prosodies qui garantiront

le contraire, et ce membre de phrase,

Que le bon directeur avait versé lui-même,

ne saurait être considéré comme un vers. C'est l'erreur, toute

l'erreur du Parnasse, d'avoir considéré la versification comme

indépendante de la pensée. Cette formule de M. Coppée est dissemblable

de la forme souvent gauche, imprécise et sans éclat, si elle n'est pas

toujours dépourvue d'un joli flou lamartinien, qui distingue M. Sully

Prudhomme, et de la technique serrée, trop serrée, encore qu'elle se

permette la cheville (Banville l'a permise) de M. de Heredia, prodigue

de rimes trop riches, trop monotones, coulant toute vision dans ce

moule unique et forcément monotone du sonnet.

Les différences, déjà visibles au début, entre les poètes parnassiens,

se sont accentuées: les uns ont des dons d'image ou de musique;

d'autres en sont dépourvus. Le choix entre Leconte de Lisle et

Banville se manifeste encore; il était d'ailleurs inspiré au début par

des raisons profondes de tempérament. Ces variations sont assez

grandes pour qu'on ait été parfois tenté de voir dans le Parnasse,

plutôt qu'un groupement logique, une coalition. On aurait tort: ce qui

donne au Parnasse cet aspect disparate, c'est qu'il constitue la fin

du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mêlés aux dons personnels, des

reflets de toutes les directions romantiques, poétiquement s'entend,

car c'est une des infériorités de l'école, comme du Naturalisme

d'ailleurs, de n'avoir pas également abordé la prose et le vers,

l'œuvre lyrique et l'œuvre d'analyse et de synthèse; c'est ce qui la

rejette au second plan. Sans M. Catulle Mendès, nous ne saurions pas

comment un Parnassien entend la prose, en dehors du poème en prose, et

encore, exception faite pour _le Livre de Jade_, en négligeant les

œuvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne pouvant attribuer

au Parnasse les poèmes en prose de Mallarmé, malgré que certains des

plus beaux aient paru à _la République des Lettres_, où M. Mendès

élargissait le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies

fantaisies qui terminent _le Coffret de Santal_ de Charles Cros, c'est

M. Mendès, aussi que nous trouvons occupé à représenter le Parnasse

dans le maniement de cette forme créée par Bertrand, mais recréée par

Baudelaire (qui y déposa le germe révolutionnaire) et que le

Symbolisme a absorbé, en ses cadences et en son respect de la phrase,

dans le vers libre. Muni de cette forme féconde, le Parnasse en avait

tiré de coquettes babioles et de jolis divertissements. Il faudrait,

d'ailleurs, si l'on étudiait le poème en prose chez les Parnassiens,

faire très attention aux dates et considérer que les Symbolistes ont

fortement influencé la façon qu'avaient les Parnassiens de le

concevoir dès les débuts du groupe, bien antérieurement même à 1886.

Le livre de Théodore de Banville qui ouvre l'ère parnassienne, c'est

le lit de Procuste dissimulé sous des amas de roses. M. Sully

Prudhomme donne au Parnasse finissant son livre théorique, qu'il

appelle son _Testament poétique_. Ce n'est point que M. Sully

Prudhomme soit absolument qualifié pour cela, et nous ne pouvons

admettre cette extension de son livre, que par suite de l'affirmation,

souvent répétée par les Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de

leur accord sur des principes généraux, car M. Sully Prudhomme n'est

pas, il s'en faut, le plus représentatif des Parnassiens.

Symbolistes et Décadents · 第 21 / 24 段