Mme Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et

nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des

fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité

exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est

souvent rêche et âpre, elle est développée toujours avec brio, et les

curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux,

avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant,

qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la

_Panthère_ donnent l'essence de ce talent robuste et félin.

M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants et subtils écrivains

qui soit, si intelligemment complexe en ses désirs de roman mythique

et de romans contemporains, érudit et critique de valeur, a donné,

dans les _Chevaux de Diomède_, des pages remplies de métaphores neuves

et ardentes.

Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de Régnier, les jeux

mythologiques du XVIIIe siècle s'allient à l'accent large des Mémoires

d'Outre-Tombe, et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des

anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément, ni d'intérêt, ni

de bonnes images calmes.

M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve audacieuse, parfois

lubrique, plein d'irrespect, doué supérieurement pour la

reconstitution historique des époques toutes proches et dont pourtant

seuls des vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins d'avis

différent et qu'il faut la plus grande perspicacité pour écouter. M.

Rebell a aussi remis sur pied, dans un livre énorme et grouillant,

l'ancienne Venise du XVIe siècle, des grands artistes, des moines

sales, du vice local, du vice importé d'Orient et il communique à tout

sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique véhémence.

Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers issus du

Symbolisme, ou s'y rattachant plus qu'à tout autre groupe, et

voisinant par des préoccupations de synthèse ou de style: c'est Louis

Dumur, très consciencieux écrivain, développant, avec une

impassibilité émue, des thèses intéressantes, plus auteur dramatique

d'ailleurs que romancier, et ayant obtenu au théâtre avec son

collaborateur Virgile Josz, l'éminent critique d'art, des succès de

réelle estime; M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman, _le

Roy_, non négligeable; M. Charles Henry Hirsch, poète distingué, poète

racinien, dont le roman de début _la Possession_, trop long et touffu,

contait une jolie légende et décrivait de beaux paysages; M. Eugène

Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce temps, cette _Route

d'Emeraude_ toute chauffée du reflet des Rembrandt, excellente

reconstitution historique de la vie hollandaise au XVIe siècle, se

concluant sur un très gracieux épisode d'amour: et ce roman vient,

dans l'œuvre d'Eugène Demolder, après les plus curieuses notations de

légendes évangéliques d'après les primitifs de Flandres; M. Henry

Bourgerel dont le roman un peu lourd, _les Pierres qui pleurent_,

annoncent une œuvre qu'on ne pourra juger qu'après son entier

développement; M. Marcel Batilliat dont _la Beauté_ donne une

plénitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme imagée dont il

sait se servir; M. Albert Lantoine qui, à côté de beaux poèmes

bibliques, a écrit sur la vie militaire le plus poignant, le plus

curieux, le plus vrai des romans et sans doute le meilleur des romans

de ce genre, _la Caserne_; M. Alfred Jarry, l'extraordinaire

dramaturge d'_Ubu Roi_, qui vient de dire en belles phrases à longues

traînes la Beauté de _Messaline_ et les Petites rues de Rome; M.

Eugène Morel, dont _Terre Promise_ et _la Prisonnière_ ont affirmé la

haute valeur.

M. Eugène Veeck a réalisé un curieux roman d'une éthique singulière et

attachante.

* * * * *

Les romanciers humoristes ne font point défaut à notre période. C'est

M. Jules Renard, qui a cet honneur d'avoir créé un type, _Poil de

carotte_, et d'avoir triomphé de cette difficulté d'accuser un type

d'enfant ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber, d'une

gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan Bernard, dont les

_Mémoires d'un jeune homme rangé_ seront un document très exact sur la

médiocrité de la vie moderne, tout en restant un des plus amusants

d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel et ardent,

qui redécouvre la vieille province française, et avec peut-être un peu

de paradoxe en dessine d'un trait précis les figures un peu oubliées,

et par le naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld, qui

apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme aucun, sans

extraordinaire dans la bouffonnerie non plus, sans exceptionnelles

qualités littéraires mais très agile, et de note juste. Le premier

roman de M. André Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant

critique, peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces

dernières années; l'humour de M. Beaunier, très alerte et signifiant,

pose dans les _Dupont-Leterrier_ son point de départ de la façon la

plus significative et la plus alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur

dramatique de grand talent, est un romancier très spécial dont

l'œuvre aiguë a des frémissements sensitifs auprès de railleries

cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg est parmi les

humoristes celui qui parle la langue la plus artiste, et celui chez

qui l'humorisme sait confiner à quelque chose de profond et de

tragique. La liste serait longue des romanciers humoristes, de ceux

qui voient avec esprit défiler la vie du boulevard, car c'est toujours

un peu le genre à la mode, et s'il ne produit pas de ces fortes

poussées qui accusent dans l'art des temps des lignes directrices, il

ne laisse pas: soit d'être exercé par des gens de talent qui en font

leur genre unique, soit de servir pour une fois de délassement à des

écrivains voués à d'autres travaux; mais il faut citer aux confins du

terrain de l'humour, vers le roman utopique, qui participe du roman de

mœurs et de la fantaisie romanesque, le très beau livre de Camille de

Sainte-Croix, _Pantalonie_, qui rappelle sans désavantage les grands

noms des allégoristes railleurs du XVIIIe siècle. Ce ne sont pas des

humoristes tout à fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne, leur

souple prestesse les y apparentent toutefois. Ils ont bien du talent.

* * * * *

Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité vers le

roman historique. Le naturalisme l'avait laissé aux vieilleries

romantiques; les derniers romantiques aimaient mieux la formule

fantaisiste de l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter

Scott, en souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes furent plus

touchés de l'aspect général d'une époque ou d'une idée qui pouvait les

conduire à un roman mythique ou critique, qu'à la reconstitution de

détail que donne le roman historique; l'énorme succès de M.

Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succès du roman d'histoire

anecdotique, de la petite épopée familière, où des amoureux traversent

un formidable choc de passions, à une époque célèbre de l'histoire, ce

qui est la trame classique du roman historique.

Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz une

renaissance du roman historique en France, d'oublier les efforts

récents qui furent faits chez nous, en ce sens, et d'abord l'œuvre un

peu lourde, barbare de terminologie, mais intéressante aux points

essentiels de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul Adam ayant

points de contact avec le roman historique, comme _la Force_ et

surtout _Basile et Sophia_ qui est dans le meilleur sens un roman

historique, et qui satisfait parfois aux exigences de reconstitution

difficile qui sont permises, depuis _Salammbô_, au lecteur français.

C'est du roman historique d'après la tradition indiquée par W. Scott,

et aussi d'après la tradition infiniment plus sérieuse que légua

Vitet, dans ses beaux romans dialogués sur la Ligue, que les romans de

M. Maindron, curieuses études très informées à coup sûr dans le XVIe

siècle, si elles sont discutables en tant qu'œuvres d'art. C'est un

mélange du roman utopique et du roman historique que le _Voyage de

Shakespeare_ de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges, dans le

_Crépuscule des Dieux_, a raconté la plus curieuse histoire de prince

déchu, comme il a effleuré l'apparition neuve de l'empire d'Allemagne.

C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en France cette forme

d'appétit du roman historique. Ce goût de l'histoire anecdotique et

présentée en tableaux, nous l'avons vu se manifester ailleurs que chez

les lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants succès du

théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé à cette curiosité

renouvelée de nos premiers romantiques. C'est ce que les œuvres des

années proches nous apprendront.

Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne.

I

Il semble que le moment soit venu où l'on peut, avec opportunité,

essayer d'émettre un jugement d'ensemble sur l'œuvre des Parnassiens;

non point que l'impartialité nécessaire ait été jamais plus difficile

envers eux qu'envers tout autre groupe d'artistes; elle n'a point

manqué, en général, au jugement de ceux qui furent, quelque vingt ans

après eux, la jeunesse littéraire, et qui ne partagèrent pas leur

avis, sur une foule de détails et bien des points du fond.

L'impétuosité même des attaques des Parnassiens contre leurs émules,

contre leurs successeurs, et l'obstination (chez presque tous) du

dénigrement et du refus à essayer de comprendre n'oblitérèrent pas la

vision de ceux qui avaient à les étudier, car il faut admettre chez

les aînés ces robustes attachements à d'anciens principes, aimés

durant toute une vie, et c'était le droit des Parnassiens de se

serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo. Hugo n'y pouvait

trouver à reprendre; aucun grand vieillard ne saurait se refuser à la

déification; puis Hugo n'a pas eu les éléments nécessaires pour

prévoir la rénovation poétique qui prétendit à modifier son œuvre et

à retoucher sa technique du vers. On sait d'Hugo qu'il qualifia Arthur

Rimbaud de Shakespeare enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stéphane

Mallarmé, à l'apparition de l'_Après-midi d'un Faune_, l'appelant le

poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait de Rimbaud et de

Mallarmé ne modifiait pas l'instrument lyrique, n'interrompait point

le règne du Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il l'avait

fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par Gautier, Vigny,

Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville.

Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le grand

survivant de l'admirable période de 1830 soit mort sans avoir rien su

de l'évolution qui se formulait, encore que Léon Cladel eût, dit-on,

profité d'instants où les Épigones favoris surveillaient de moins près

la conversation pour lui apprendre l'ascension, dans les esprits

nouveaux, de Charles Baudelaire. Mais, encore une fois, ce

grandissement de Baudelaire n'était point absolument un échec pour la

technique romantique, ni pour sa conception de la mise en œuvre des

territoires lyriques.

Stéphane Mallarmé a dit excellemment:

«Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose,

philosophie, éloquence, histoire, au vers, et comme il était le

vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou

narre presque le droit à s'énoncer... Le Vers, je crois, avec

respect attendit que le géant, qui l'identifiait à sa main tenace

et plus ferme toujours de forgeron, vînt à manquer, pour lui, se

rompre. Toute la langue, ajustée à la métrique y recouvrant ses

coupes vitales, s'évade selon une libre disjonction aux mille

éléments simples; et, je l'indiquerai, pas sans similitude avec la

multiplicité des cris d'une orchestration qui reste verbale.»

(_Divagations_, p. 230.)

La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs années avant la

mort d'Hugo, et il ne faudrait pas s'exagérer la coïncidence de sa

disparition et de la diffusion du mouvement vers-libriste: pour qu'on

ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition des

ressources de la langue (en matière poétique) et qu'on franchît un

degré de l'évolution, il avait fallu que passât un certain nombre de

générations, et celle qui entreprit résolument de substituer une

esthétique neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait prête

qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé demeure très juste

pour les Parnassiens et caractérise leur nuance de vénération.

Ici une remarque est nécessaire.

On peut admirer Hugo, sans l'admirer exactement de la même façon, au

même degré, ni identiquement au même titre que le font les poètes

parnassiens. Ce n'est que pour eux qu'il est exactement le Père. De

plus, le fait d'admirer Hugo ne comporte point, pour un poète nouveau,

en rigoureux corollaire, un sentiment tout pareil pour ses

admirateurs, disciples ou imitateurs, pour les défenseurs de ses

principes et de sa technique. Au contraire, cette admiration aveugle

et étendue méconnaîtrait gravement l'essence rénovatrice du génie

d'Hugo. Si Hugo, à ses débuts, avait été d'un autre avis que celui que

nous exprimons ici, il ne se fût pas cru le droit d'attaquer Luce de

Lancival, à cause du culte de ce poète pour Racine, ni Viennet, qui se

plaçait sous l'égide de La Fontaine et des grands tragiques. Sans

établir aucune parité entre Lancival, Viennet et les poètes

parnassiens, il faut se rendre compte que Lancival et Viennet étaient

des élèves de Racine, de même que les Parnassiens le furent d'Hugo, à

cela près qu'ils n'aimèrent point personnellement Racine, nuance

morale importante, mais nuance sans valeur, esthétiquement. Dans leur

lutte contre les Classiques, les Romantiques admirent qu'il valait

mieux renverser en bloc, et condamner Racine en même temps que

Lancival plutôt que de tenir compte à ce dernier de ses affinités

électives avec le maître d'_Athalie_.

Nous n'avons point été si injustes; tout en prenant bonne note de tout

ce que les Parnassiens doivent à Hugo (ce qui est nécessaire pour les

étudier), nous isolons Hugo comme il doit l'être, sauf rapports avec

ceux de son temps d'origine et de développement, et ne le

reconnaissons responsable que de son œuvre. On doit aux Parnassiens

de les juger en eux-mêmes. Le fait qu'ils exercent une technique

traditionnelle n'augmente en rien leur valeur; un groupe n'est riche

que de ses inventions et de ses trouvailles, et si leur formule est la

même (on doit faire néanmoins, vis-à-vis de cette assertion,

infiniment de réserves) que celle de Rutebeuf, de Villon, de Ronsard,

de Corneille, de Molière, de Chénier, de Musset, de Gautier, ainsi que

le faisait remarquer M. Mendès en une occasion que je n'oublie pas,

cela ne prouve pas qu'ils eurent raison de ne rien ajouter à la

technique de leurs devanciers, de ne point chercher suffisamment à

différencier leur art, ni que cet amas de gloire traditionnelle leur

soit, même d'un millimètre, un grandissement, car, s'il est bien de

maintenir, il est mieux d'augmenter, de trouver des domaines nouveaux,

et si l'ancienneté d'une forme est une garantie de ses mérites, la

jeunesse pour une nouvelle formule et aussi la logique sont bien des

arguments et des vertus. Le raisonnement par l'accumulation des

générations glorieuses n'est pas assez scientifique pour être admis en

matière de critique littéraire. En transposant sur le terrain d'un

autre art le même raisonnement, on aurait Auber ou Gounod opposant à

Wagner ou Berlioz toute la liste glorieuse des grands musiciens, et

Cabanel, qui n'avait même pas le droit de se réclamer d'Ingres,

écrasant les Impressionnistes sous toute la tradition de la peinture,

au moins de la façon qu'on a de concevoir les lignes historiques d'un

développement d'art dans les milieux académiques, c'est-à-dire

inexactement, chimériquement et partialement. Je ne compare pas les

Parnassiens à tels peintres ou musiciens, mais leur raisonnement est

le même.

II

Le Parnasse est la dernière période du Romantisme. Le Symbolisme est

la résultante du Romantisme en son évolution. Le Romantisme a donné

avec le Parnasse sa floraison dernière, en sa forme maintenue, et il

s'est mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son appétit de

nouveauté, sa recherche d'un coloris neuf, sa tendance à l'évolution

rythmique, c'est-à-dire son essence même. Le Parnasse a jeté comme

branche un groupe néo-classique, qui ne tient du Romantisme que des

éléments de couleur pittoresque, empruntés aux résultats acquis par le

Romantisme et fortifiés par le Parnasse. Ces éléments contrastent

d'ailleurs avec l'esthétique du groupe. C'est un des faits qui bornent

la vie du Parnasse que cette évolution (à base d'archaïsme) vers le

classicisme de Chénier (très retouché, il est vrai, d'après les

nuances de Leconte de Lisle), qui est la route de M. de Heredia, et de

ceux qui suivent ou son exemple ou son enseignement.

Pour être clair en définissant la formation du Parnasse, retraçons que

le romantisme d'Hugo, après avoir vécu parallèle à celui de Lamartine,

mitigé de classicisme et qu'influence Chateaubriand, à celui de Vigny,

différemment mais au même degré mêlé de classicisme, a jeté un surgeon

vivace dans le romantisme de Gautier, plus romantique qu'Hugo dans la

recherche de la couleur, dans le choix des sujets, mais plus classique

dans l'expression; quant à l'application du vers à l'idée, au choix du

sujet, Gautier se retranche les terroirs d'éloquence, de politique,

etc. Après Gautier, Leconte de Lisle, d'essence romantique puisqu'il

marque une évolution, se débarrassant d'un préjugé issu de la

dernière lutte, où l'on avait abandonné les sujets antiques, que

les classiques de la Restauration avaient ridiculisés, ajoute au

Romantisme l'Hellénisme retrouvé à ses sources vraies par-dessus

l'interprétation du XVIIe siècle.

Ce fut également un des labeurs de Théodore de Banville, qui, puisque

c'était son don admirable, y mit de la fantaisie, et évoqua des dieux

grecs à lui personnels (voir _les Exilés_).

D'un autre côté, le romantisme d'Hugo n'avait point étouffé la veine,

presque purement classique dans le bon sens du mot, de Sainte-Beuve.

Son esprit aigu, son souple sens critique et ses quelques études

scientifiques dictaient à Sainte-Beuve un art mesuré, prudent, non de

lyrisme, mais d'observation, d'auto-analyse, que le peu d'étendue de

ses facultés poétiques ne lui permit pas de réaliser fortement.

Baudelaire apporta quelque attention à cette œuvre, moins sans doute

qu'à celle de Gautier, et il y trouva les premiers linéaments de son

romantisme psychique et moderniste, gâté, à quelques poèmes, de ce

satanisme et de ce mauvais dandysme religieux qui justement, par une

bizarrerie du sort, donnent prise contre lui à quelque récents pédants

de sacristie.

Quand le Parnasse se constitua, les autorités aimées et respectées par

les jeunes poètes qui en firent partie étaient de deux sortes et

formaient, pour ainsi dire, deux bans.

Ils avaient leurs préférés parmi les fondateurs du Romantisme et leurs

émules immédiats. Les Parnassiens étaient étrangers à Lamartine et

suivaient (officiellement du moins) à propos de Musset l'indication de

Baudelaire, à savoir que c'était un mauvais écrivain. Il y eut,

pourtant, des filtrations nombreuses d'influence de Musset sur les

œuvres. C'était d'ailleurs plutôt contre les lamartiniens et les

mauvais rejetons de Musset qu'ils étaient en lutte. Ils admirent (Hugo

mis à part et au-dessus de tout, «le Père qui est là-bas dans l'Ile»,

comme leur disait Banville, le Mancenilier, comme il fut dit plus

tard), ils respectèrent Vigny, célébrèrent fort Gautier; leur

sympathie alla, diversement chaude, à Auguste Barbier et aux frères

Deschamps.

Plus proches d'eux par l'âge, c'étaient Leconte de Lisle, Banville et

Baudelaire. Baudelaire leur apprit beaucoup de choses, mais on ne

saurait à aucun degré le traiter de parnassien.

Il est à noter que, quoique les Parnassiens se soient toujours

réclamés de Baudelaire, aucun n'affiche jamais pour lui une admiration

aussi lyrique, aussi expansive que celles dont furent honorés Leconte

de Lisle et Banville. La cause en est que les rapports entre

Baudelaire et les jeunes poètes du Parnasse étaient fortuits.

Baudelaire, épris de musique autant que de plasticité, cherchant un

vers d'une sonorité encore plus suggestive que pleine, devait leur

plaire parce qu'il les avait devancés dans la lutte contre les

lamartiniens et les mussettistes aux expansions fluentes; ils le

goûtèrent aussi en tant que critique, mais ne le comprirent

entièrement ou ne l'adoptèrent pas à fond; l'indifférence de

Baudelaire pour les dieux hindous, les urnes, les armures y fut pour

quelque chose. Ils ressentirent toujours envers lui un peu de ce

sentiment de gêne qui dictait à Sainte-Beuve et à Théophile Gautier,

lorsqu'ils parlaient de Baudelaire, des paroles restrictives, disant

que Baudelaire s'était fait, sur les confins du romantisme, une

yourte ou telle autre construction barbare: ceci provenant, chez

Sainte-Beuve, d'une défiance contre le satanisme, dont il craignait

l'influence peu littéraire, et à bon droit, et, chez Gautier,

d'étonnement devant un homme qui éliminait du romantisme toute couleur

plaquée et infirmait ainsi, pour son compte, une partie des

acquisitions d'Hugo, la plus visible, celle qu'adopte le plus Leconte

de Lisle. Néanmoins l'influence de Baudelaire exista, pour le fond et

les sonorités, chez M. Léon Dierx, s'affirma chez Villiers de

l'Isle-Adam, qu'on ne peut tenir pour un parnassien, et on la retrouve

sur des points de détail que nous verrons tout à l'heure.

Leconte de Lisle et Banville, eux, furent bien les initiateurs du

Parnasse, à tel point qu'on les compta parmi et en tête des

Parnassiens.

Il est une indication pourtant qu'il faut tenir pour exacte,

puisqu'elle est à la fois d'un contemporain informé et d'un intéressé:

M. Catulle Mendès, dont nous pouvons admettre comme source historique

_la Légende du Parnasse contemporain_, les considère comme des aînés,

comme des romantiques (d'un troisième ban du romantisme), et fait

dater l'existence du Parnasse de la rencontre des admirateurs de ces

derniers poètes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mendès

lui-même, et M. Coppée, M. Dierx, Armand Silvestre, Verlaine,

Mallarmé, ces deux derniers revendiqués à tort, puisqu'ils

s'évadèrent, indiqués avec raison puisqu'ils débutèrent là, Villiers

de l'Isle-Adam, M. Sully Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Léon

Valade, M. Albert Mérat, M. Ernest d'Hervilly.

M. Catulle Mendès indique comme recrues, comme adhérents du lendemain,

M. Anatole France, M. Jean Aicard, M André Theuriet.

Ainsi donc, le premier parnassien, c'est Glatigny, le réel Brisacier

incarnant les légendes du Chariot de Thespis, apprenant à lire par

amour, rencontrant par hasard les _Stalactites_ de Théodore de

Banville et s'en énamourant, poète agile, aimable, ému, souriant et

dont on cherche, non sans raison, à créer dramatiquement la légende.

M. Catulle Mendès y trouvera vraisemblablement le Cyrano du Parnasse.

Puis ce fut M. Catulle Mendès, et des poètes qui se trouvèrent aux

bureaux de sa _Revue fantaisiste_; ce furent des débutants qu'on

adopta, comme M. Coppée, des poètes qui fréquentaient chez Leconte de

Lisle, comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amenés par Charles

Baudelaire, comme Léon Cladel. Bref, le Parnasse se constitua

d'admirateurs et d'amis de Leconte de Lisle, de Banville et de

Baudelaire. M. Emmanuel des Essarts, dans un article énumératoire, dit

que ce fut sous ces trois grands arbres un semis de fleurettes

bizarres qui s'abritèrent à leur ombre.

Postérieurement à _la Légende du Parnasse contemporain_, tout

récemment, dans le _Braises du cendrier_, M. Catulle Mendès fait, non

sans fierté, le dénombrement de ses frères d'armes: il énumère

Glatigny, M. Coppée, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam,

Armand Silvestre, M. Albert Mérat, M. Sully Prudhomme, Paul Verlaine,

M. Anatole France, M. de Heredia, M. Léon Dierx.

Symbolistes et Décadents · 第 20 / 24 段