curieux de l'âme humaine et de la passion amoureuse que de son décor,
qu'il faut ranger M. André Rivoire dont _le Songe de l'amour_, narre
par l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les crises
d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une
amusante tentative d'imagerie littéraire, une _Berthe aux grands
pieds_, rajeunie et modernisée de l'ancienne légende, amusante et
lyrique: M. André Dumas se tient dans la même région d'art que M.
André Rivoire.
D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses et leur recherche
serait de chanter les forces sociales, et d'être les poètes du désir
libertaire de fraternité et de solidarité. C'est évidemment le but et
la fonction de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus
inventé cette gamme généreuse, que les naturistes n'ont retrouvé le
sentiment de la nature, inlassablement gardé à travers toutes les
écoles depuis et y compris le romantisme; je veux dire que ces jeunes
poètes s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine
rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe pas moins, ils
précisent cette poésie fraternelle et humanitaire, comme il est le
plus simple de le faire, en la restreignant. Ce sont M. Fernand Gregh,
et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland.
Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter deux groupements
assez différents, quoique avec certains points d'attache avec cette
branche du symbolisme qui s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas
très étonnant, car ces catégories sont toujours un peu artificielles
ou les poètes plus complexes que la définition qu'ils donnent
d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain et le groupement des
Naturistes. Un point commun leur fut d'être une réaction contre le
symbolisme, plus prononcée chez les Naturistes que chez les
Toulousains.
Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, de beaucoup le
moins artificiel; le lien qui unit MM. Delbousquet, Magre, Laforgue,
Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et Mme Nervat, etc.,
c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, ils
aiment à se tenir en grande union, et cela sans que la forme de leurs
vers soit nécessairement uniforme. Leur réaction contre le symbolisme
est du reste faible. Un grand souci de passé simple les tient, les
amène à la rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont aussi
presque en commun la préoccupation de peindre les choses de tous les
jours, et la recherche d'un accent grand, et large et général. Je ne
dis pas qu'ils n'y réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique
obstinément l'alexandrin libéré de quelques contraintes, M. Viollis ou
M. Laforgue sont les auteurs de poèmes libres qui ne manquent ni de
cadence ni d'ingéniosité. M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse
absolument. Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une
simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les recherches
les plus abstruses du symbolisme.
Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions de ces
jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que
les vers de M. Viollis ou de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont
plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la
fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de terroir qui est
loin d'être négligeable. Mais pour eux comme pour les autres, je crois
qu'il doit y avoir une façon plus lyrique, plus profonde et moins
gâtée par des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller vers
le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions du soir.
Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts des
Toulousains, ou des poètes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de
poètes de la nature comme M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M.
Albert Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule de prose
tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire. C'est avec une
affection d'ingénuité, un peu trop de rhétorique et d'éloquence. Ils
ont le tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute
satisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhélier,
le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses
proclamations qui masquèrent ce que laissait voir de talent ses
œuvres de début et la valeur d'un réel labeur, aux fruits inégaux
mais intéressants. M. Montfort dépense autour de ses émotions trop de
mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, je crois, considérer
l'état actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que ces
jeunes écrivains, à qui ne manquent point des dons d'abondance,
d'émotion et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs yeux
plus complexe, et que leur développement personnel dépassera leurs
doctrines présentes. Tout groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence
de celui qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter d'autres
ambitions et une esthétique différente. C'est ce qui explique la
critique injuste qu'ils appliquèrent à leurs immédiats prédécesseurs.
On leur doit surtout souhaiter de rêver de progrès et non de réaction
littéraire.
Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement
futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que n'aient
auparavant tenté des symbolistes, et que le naturisme n'est point très
différent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon MM.
Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par sa
curiosité de formule neuve, a condensé, sous le titre de ballades, un
grand luxe d'images, de métaphores, de versets émus. Très inégal,
quelquefois doué d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se
trompant à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie
populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du
symbolisme nous trouvons un artiste des plus intéressants et des plus
doués, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et précieux souvent à l'excès,
exagérant des facultés remarquables de vision aiguë et précise,
trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes, toujours
hardies, souvent exquises, qu'il développa en courts poèmes en prose
dont la formule fut, il y a dix ans, presque imprévue, M. Saint-Pol
Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, _la Dame à
la faulx_, offre, dans une complication peut-être trop touffue, des
scènes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces
derniers temps.
Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si large
que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers
laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne
peuvent complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique du
passé, et rénovant sa langue aux sources du XVIe siècle, c'est avec le
symbolisme que se compte le vaillant pamphlétaire, et l'éloquent
chanteur de la beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent
Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même côté un artiste
comme M. Albert Mockel, critique sincère et profond, poète doué, et un
artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine
symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert de Souza; c'est un
symboliste, encore que son dernier livre se retrempe volontiers aux
sources de pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux formes
connues du vers quelques rythmes, particulièrement un vers de quatorze
syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, dans son harmonie
également balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un esprit
très libre dont le vers frissonne souvent d'images neuves et justes.
Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel et coloriste très doué.
Aussi M. Tristan Klingsor qui a apporté d'élégantes chansons de joie
et un Orient joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages,
et des dons remarquables de rythmiste et une valeur de décorateur
ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui a de jolies chansons émues. De
même M. André Fontainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé
aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel néanmoins
pour la cadence, est un symboliste par l'essence même de ses
recherches. C'est encore sous le nom du symbolisme bien des efforts
différents, mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, je
pense, que Lamartine était un romantique;--or, qu'y a-t-il de moins
romantique au sens qui s'imposa sur le tard, de par Hugo et Gautier,
que Lamartine et les poètes lamartiniens.
Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le fond, M. Sébastien
Charles Leconte est fort difficile à classer, sauf parmi les poètes de
grand talent, si l'on ne fait abstraction d'école. Il y a une large
nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne,
tels que tout différent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'_Hellas_ et
_A l'Orée_, si curieusement sylvain. M. Henry Barbusse ne
s'associerait à aucun groupe, sauf à celui des intimistes, à Jammes, à
Rivoire, encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation très
claire, et de rythmique traditionnelle.
Maintenant que la liberté du vers est admise, que la recherche des
analogies, l'imprévu de la métaphore, les libertés de syntaxe, le
droit au sérieux profond, à la traduction nette de la méditation, même
un peu abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières œuvres,
le droit à la vie vraie sans rhétorique qu'il réclamait sont en
principe admis, le symbolisme se développera encore, fera éclater la
gaine si fragile de son titre, et se décomposera encore en courants
divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui les noms des
principaux poètes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera
vers une poésie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui
conclut vers une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme
eut donc raison à son heure, il aura raison dans ses conséquences, et
quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme,
avec l'hermétisme, et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs
et compromettants disciples, on rendra pleine justice à sa tendance et
aux œuvres qui le représentent.
Le Roman.
Le Naturalisme ne produisit pas ses œuvres à l'image complète de sa
théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste de Zola se complique
toujours à l'exécution du livre de belles scènes romantiques et de
fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas
d'œuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa formule
théorique, soit suivant son exécution livresque. L'idéal qui sortit
des efforts de Zola et qu'admettait la moyenne des écrivains tenait
davantage de Maupassant et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme
tempéré ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus proche
qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique, qui suivit, en date, le
roman naturaliste et qui, tout en l'admettant comme son aîné, se
cherchait des pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez
Balzac, Stendahl et Constant.
Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. Néanmoins
la critique au temps de _Cruelle énigme_ aimait associer à son nom
ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce groupement qui
put avoir son instant d'exactitude est bien détruit et depuis
longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le meilleur
avant son évolution actuelle vers un catholicisme d'Etat et une
réaction politique semble être _Le Disciple_, M. Robert de Bonnières
ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contribution; M.
Hervieu apportait des notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement
son œuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait
Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile de
classer, plus d'un moment, plus que la période d'exécution d'un livre,
cette intelligence toujours en évolution et en ébullition.
_Le Calvaire_, roman passionné et douloureux, n'avait déjà avec le
roman psychologique que de très légers points de contact: et M.
Mirbeau en est arrivé très vite au roman pamphlet, à une manière de
roman à lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment
selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier un seul instant;
il a donné le summum de cette ardente énergie et de cette vision
combative dans le _Journal d'une femme de chambre_, cette puissante et
violente exhibition des dessous d'une société. C'est, parmi les
romanciers actuels, celui qui montre le plus de points de contacts
avec Zola, par sa violence théorique et pratique, par son amour de la
vie ambiante, sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi
par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais non par la
forte et harmonieuse mesure qui se développe à travers un roman de
Zola.
En même temps que le roman psychologique conquérait sa place, une
scission s'opérait dans le camp naturaliste.
Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que tout roman réaliste
portât pour le public l'estampille de son influence, et aussi croyant
avoir à parler en leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un
manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart. Ce furent MM.
Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste
des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et d'une
attention trop vive portée vers la vie animale dans l'homme. Des cinq
littérateurs qui signèrent ce manifeste, le premier, M. Paul
Bonnetain, était un écrivain d'assez mince importance, dont le début,
un livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés
naturalistes; c'était surtout un journaliste assez bien placé. M.
Guiches, par toute son œuvre laborieuse et parfois amusante,
ressortirait plutôt du mouvement des psychologues. M. Lucien Descaves
a prouvé dans les _Emmurés_, un livre de pitié profonde et de portée
sociale, et par _la Colonne_ qu'il pouvait mener des œuvres à bonne
fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres sur la
guerre écrits en collaboration avec son frère, Victor Margueritte,
toute son importance; si tout n'est point parfait dans le _Désastre_
et les _Tronçons du glaive_, si l'on en peut critiquer la manière un
peu anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait là un effort
considérable et de bonnes pages. Mais le plus important des
manifestants était M. Rosny, et c'était lui, en somme, qui avait des
théories à émettre.
Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement les
frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers féconds, ils sont inégaux;
comme beaucoup d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils
se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est-à-dire
raisonnée et poussée à ses limites, logiquement, c'est-à-dire à fond.
Parfois aussi, plus soucieux du développement de l'idée que de sa
forme, ils laissent subsister de légères macules, et sont trop
disposés à user sans ménagement de termes scientifiques; mais le
double courant de leur œuvre, l'un moderniste et d'enseignement,
l'autre de science et d'évocation, leur mise en place des phénomènes
modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du
contact des psychologies individuelles avec les courants généraux des
âmes et l'allure du monde sont du plus haut intérêt, et leur assigne
place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi
ceux qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence n'a
pas fait oublier les débuts brillants, Léon Hennique, possesseur d'une
formule concise et pleine dont le livre le plus récent, _Minnie
Brandon_, d'une forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de
son roman le plus connu, _Un Caractère_. J. K. Huysmans, devenu
religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il donnait de Paris,
l'observation chagrine qui fait le prix d'_En Ménage_, pour construire
de fortes œuvres presque hagiographiques, d'une charpente à la fois
solide et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses efforts, et
quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond de sa doctrine, il ne
semble point gagner à se spécialiser dans la foi et l'Eglise.
C'est au roman psychologique, combiné avec des recherches qu'eut
autrefois le roman idéaliste à la manière de Mme Sand ou de Feuillet,
qu'il faut rattacher les premières œuvres de M. Marcel Prévost. M.
Marcel Prévost préconisait, à ce moment, le roman romanesque; il avait
l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer l'observation
exacte. Y réussit-il? le public a dit oui, les confrères ont fait
leurs réserves; on a reproché à juste titre à M. Marcel Prévost le peu
de luxe de sa forme et les allures endimanchées qu'elle prit.
L'écrivain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné ses anciens
buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il est un des observateurs
les plus empressés du développement du féminisme, et il alterne avec
M. Jules Bois les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman
très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point du roman
artiste, et quelque problème nouveau qu'il agite, si imprévue soit la
solution qu'il en propose, ce n'est point de l'art neuf que le sien.
Avec infiniment de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre,
ardent et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine réaliste, les
méthodes d'instauration nouvelle d'un roman idéaliste. Nul romancier
n'a placé si haut son idéal et ne le poursuit de plus de conscience;
le roman de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme _Bonnet rouge_,
d'enquête spéciale portant sur les liens de l'homme et de la femme,
comme l'_Amour artificiel_, sur l'âme retranchée des liens généraux
comme celle du prêtre, l'_Ame en peine_; mais ses meilleurs livres
sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse, _Promesses_ et
l'_Etranger_, ce dernier, en sa concision précise, un chef-d'œuvre,
et les _Sept Visages_ donnent en un court roman d'analyse, en même
temps un conte de douleur et de remords qui atteint parfois, par des
moyens tout analytiques, à la hantise profonde des contes tragiques
d'Edgard Poe. L'œuvre de M. Jules Case n'a point encore donné tout
son développement, et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne
pas encore tout entier, mais c'est un développement qui apparaîtra, un
matin de littérature pure, avec toute évidence.
Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, et
dont on aima les premiers livrets élégants et secs, dédiés au culte du
moi, et à un amusant égotisme, s'est développé en romancier social. Il
semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour lui, et que très
capable d'évoquer l'histoire d'une province et de la résumer, il
n'excelle pas à la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un
roman comme les _Déracinés_, de politique courante, de portraits
actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes, il ne tient
point les promesses de ses premiers livres, et pour avoir voulu faire
plus vaste, il fait moins bien[10].
[10] Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les
romans de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette
étude ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les
bons efforts, il faudrait l'espace d'un livre.
Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman de poète se
diversifie toujours du roman de l'écrivain, uniquement prosateur, par
des qualités spéciales que certains jugent des défauts et qui peuvent
le paraître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont
point au fond. Le roman de poète pratique parfois la digression, prend
des envolées, suit quelquefois l'image plus que le héros; mais ce sont
les plus utiles, au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur
apprend plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet,
qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et ne quittant point
d'une semelle leur idée générale.
Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor
Hugo, après _Quatre-vingt-treize_, ce fut M. Catulle Mendès qui tint
d'une robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de
livres qui s'ajouta au _Roi Vierge_ et aux _Mères ennemies_, jusqu'aux
deux meilleurs et presque les plus récents, _La Maison de la Vieille_
et _Gog_, œuvre de poète, d'évocateur, de narrateur lyrique. L'_Ève
future_, de Villiers de l'Ile-Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la
lignée de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman
psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part
abondante, ni la part la plus haute de l'œuvre, est pourtant dans ses
romans un poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. Son
art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en
_Thaïs_, émouvant mais livresque, d'une beauté achevée mais sans
nouveauté absolue (puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'œuvre
critique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le _Lys Rouge_ et
le _Mannequin d'Osier_ qu'on peut considérer son développement comme
récent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent
depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le
roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du
fond que comme d'un prétexte à la variation philosophique, qui est
tout, et donne l'impression d'un sage ému, souriant, malin et casuiste
pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.
M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant c'est tout près des
poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son
esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la
pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme à
la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingénieux décor où il
place l'action de ses romans. _Les oiseaux s'envolent et les fleurs
tombent_, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision
moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux récit
d'Orient, tel le _Conte du Dormeur éveillé_. On aimerait que la
production de M. Bourges fût plus touffue pour avoir l'occasion d'en
jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la
haute portée de son effort.
* * * * *
Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de son
œuvre collective consiste en œuvres poétiques, n'en a pas moins
contribué, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en
qualité et en direction d'idée.
M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui fût
exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de volumes
qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un peu
scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en passant par
des romans de foules à tendances sociales, et des romans où il essaie
de décrire les pompes et les courages militaires. _La Force_ de Paul
Adam commence une synthèse historique du XIXe siècle dont le portique
spacieux et clair fait augurer une belle œuvre; la brève nouvelle de
Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent
imprévue, et donne une sensation d'art plus complète. Cela tient
souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une
inutile tension et que les passages ternes y sont revêtus pour
l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée.
Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers,
reliés au fil un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et
par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout
en restant symboliste, se rattache à Balzac.
M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même
d'origine, a tracé ce joli conte antique d'_Aphrodite_ à qui tel
succès a été fait; il a été moins heureux dans la _Femme et le
Pantin_, où beaucoup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà
vu de l'œuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent
de styliste un peu froid, possède une variété de façons spirituelles
et compatissantes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et
modernes, et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur
prête parfois aussi de furieuses colères de figurines. Les _Chansons
de Bilitis_, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu
d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne
réalise pas en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire
d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants
poèmes.