C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est infiniment plus

curieux de l'âme humaine et de la passion amoureuse que de son décor,

qu'il faut ranger M. André Rivoire dont _le Songe de l'amour_, narre

par l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les crises

d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une

amusante tentative d'imagerie littéraire, une _Berthe aux grands

pieds_, rajeunie et modernisée de l'ancienne légende, amusante et

lyrique: M. André Dumas se tient dans la même région d'art que M.

André Rivoire.

D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses et leur recherche

serait de chanter les forces sociales, et d'être les poètes du désir

libertaire de fraternité et de solidarité. C'est évidemment le but et

la fonction de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus

inventé cette gamme généreuse, que les naturistes n'ont retrouvé le

sentiment de la nature, inlassablement gardé à travers toutes les

écoles depuis et y compris le romantisme; je veux dire que ces jeunes

poètes s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine

rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe pas moins, ils

précisent cette poésie fraternelle et humanitaire, comme il est le

plus simple de le faire, en la restreignant. Ce sont M. Fernand Gregh,

et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland.

Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter deux groupements

assez différents, quoique avec certains points d'attache avec cette

branche du symbolisme qui s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas

très étonnant, car ces catégories sont toujours un peu artificielles

ou les poètes plus complexes que la définition qu'ils donnent

d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain et le groupement des

Naturistes. Un point commun leur fut d'être une réaction contre le

symbolisme, plus prononcée chez les Naturistes que chez les

Toulousains.

Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, de beaucoup le

moins artificiel; le lien qui unit MM. Delbousquet, Magre, Laforgue,

Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et Mme Nervat, etc.,

c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, ils

aiment à se tenir en grande union, et cela sans que la forme de leurs

vers soit nécessairement uniforme. Leur réaction contre le symbolisme

est du reste faible. Un grand souci de passé simple les tient, les

amène à la rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont aussi

presque en commun la préoccupation de peindre les choses de tous les

jours, et la recherche d'un accent grand, et large et général. Je ne

dis pas qu'ils n'y réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique

obstinément l'alexandrin libéré de quelques contraintes, M. Viollis ou

M. Laforgue sont les auteurs de poèmes libres qui ne manquent ni de

cadence ni d'ingéniosité. M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse

absolument. Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une

simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les recherches

les plus abstruses du symbolisme.

Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions de ces

jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que

les vers de M. Viollis ou de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont

plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la

fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de terroir qui est

loin d'être négligeable. Mais pour eux comme pour les autres, je crois

qu'il doit y avoir une façon plus lyrique, plus profonde et moins

gâtée par des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller vers

le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions du soir.

Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts des

Toulousains, ou des poètes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de

poètes de la nature comme M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M.

Albert Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule de prose

tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire. C'est avec une

affection d'ingénuité, un peu trop de rhétorique et d'éloquence. Ils

ont le tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute

satisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhélier,

le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses

proclamations qui masquèrent ce que laissait voir de talent ses

œuvres de début et la valeur d'un réel labeur, aux fruits inégaux

mais intéressants. M. Montfort dépense autour de ses émotions trop de

mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, je crois, considérer

l'état actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que ces

jeunes écrivains, à qui ne manquent point des dons d'abondance,

d'émotion et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs yeux

plus complexe, et que leur développement personnel dépassera leurs

doctrines présentes. Tout groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence

de celui qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter d'autres

ambitions et une esthétique différente. C'est ce qui explique la

critique injuste qu'ils appliquèrent à leurs immédiats prédécesseurs.

On leur doit surtout souhaiter de rêver de progrès et non de réaction

littéraire.

Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement

futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que n'aient

auparavant tenté des symbolistes, et que le naturisme n'est point très

différent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon MM.

Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par sa

curiosité de formule neuve, a condensé, sous le titre de ballades, un

grand luxe d'images, de métaphores, de versets émus. Très inégal,

quelquefois doué d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se

trompant à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie

populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du

symbolisme nous trouvons un artiste des plus intéressants et des plus

doués, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et précieux souvent à l'excès,

exagérant des facultés remarquables de vision aiguë et précise,

trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes, toujours

hardies, souvent exquises, qu'il développa en courts poèmes en prose

dont la formule fut, il y a dix ans, presque imprévue, M. Saint-Pol

Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, _la Dame à

la faulx_, offre, dans une complication peut-être trop touffue, des

scènes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces

derniers temps.

Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si large

que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers

laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne

peuvent complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique du

passé, et rénovant sa langue aux sources du XVIe siècle, c'est avec le

symbolisme que se compte le vaillant pamphlétaire, et l'éloquent

chanteur de la beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent

Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même côté un artiste

comme M. Albert Mockel, critique sincère et profond, poète doué, et un

artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine

symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert de Souza; c'est un

symboliste, encore que son dernier livre se retrempe volontiers aux

sources de pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux formes

connues du vers quelques rythmes, particulièrement un vers de quatorze

syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, dans son harmonie

également balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un esprit

très libre dont le vers frissonne souvent d'images neuves et justes.

Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel et coloriste très doué.

Aussi M. Tristan Klingsor qui a apporté d'élégantes chansons de joie

et un Orient joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages,

et des dons remarquables de rythmiste et une valeur de décorateur

ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui a de jolies chansons émues. De

même M. André Fontainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé

aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel néanmoins

pour la cadence, est un symboliste par l'essence même de ses

recherches. C'est encore sous le nom du symbolisme bien des efforts

différents, mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, je

pense, que Lamartine était un romantique;--or, qu'y a-t-il de moins

romantique au sens qui s'imposa sur le tard, de par Hugo et Gautier,

que Lamartine et les poètes lamartiniens.

Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le fond, M. Sébastien

Charles Leconte est fort difficile à classer, sauf parmi les poètes de

grand talent, si l'on ne fait abstraction d'école. Il y a une large

nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne,

tels que tout différent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'_Hellas_ et

_A l'Orée_, si curieusement sylvain. M. Henry Barbusse ne

s'associerait à aucun groupe, sauf à celui des intimistes, à Jammes, à

Rivoire, encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation très

claire, et de rythmique traditionnelle.

Maintenant que la liberté du vers est admise, que la recherche des

analogies, l'imprévu de la métaphore, les libertés de syntaxe, le

droit au sérieux profond, à la traduction nette de la méditation, même

un peu abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières œuvres,

le droit à la vie vraie sans rhétorique qu'il réclamait sont en

principe admis, le symbolisme se développera encore, fera éclater la

gaine si fragile de son titre, et se décomposera encore en courants

divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui les noms des

principaux poètes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera

vers une poésie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui

conclut vers une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme

eut donc raison à son heure, il aura raison dans ses conséquences, et

quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme,

avec l'hermétisme, et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs

et compromettants disciples, on rendra pleine justice à sa tendance et

aux œuvres qui le représentent.

Le Roman.

Le Naturalisme ne produisit pas ses œuvres à l'image complète de sa

théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste de Zola se complique

toujours à l'exécution du livre de belles scènes romantiques et de

fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas

d'œuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa formule

théorique, soit suivant son exécution livresque. L'idéal qui sortit

des efforts de Zola et qu'admettait la moyenne des écrivains tenait

davantage de Maupassant et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme

tempéré ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus proche

qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique, qui suivit, en date, le

roman naturaliste et qui, tout en l'admettant comme son aîné, se

cherchait des pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez

Balzac, Stendahl et Constant.

Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. Néanmoins

la critique au temps de _Cruelle énigme_ aimait associer à son nom

ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce groupement qui

put avoir son instant d'exactitude est bien détruit et depuis

longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le meilleur

avant son évolution actuelle vers un catholicisme d'Etat et une

réaction politique semble être _Le Disciple_, M. Robert de Bonnières

ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contribution; M.

Hervieu apportait des notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement

son œuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait

Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile de

classer, plus d'un moment, plus que la période d'exécution d'un livre,

cette intelligence toujours en évolution et en ébullition.

_Le Calvaire_, roman passionné et douloureux, n'avait déjà avec le

roman psychologique que de très légers points de contact: et M.

Mirbeau en est arrivé très vite au roman pamphlet, à une manière de

roman à lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment

selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier un seul instant;

il a donné le summum de cette ardente énergie et de cette vision

combative dans le _Journal d'une femme de chambre_, cette puissante et

violente exhibition des dessous d'une société. C'est, parmi les

romanciers actuels, celui qui montre le plus de points de contacts

avec Zola, par sa violence théorique et pratique, par son amour de la

vie ambiante, sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi

par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais non par la

forte et harmonieuse mesure qui se développe à travers un roman de

Zola.

En même temps que le roman psychologique conquérait sa place, une

scission s'opérait dans le camp naturaliste.

Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que tout roman réaliste

portât pour le public l'estampille de son influence, et aussi croyant

avoir à parler en leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un

manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart. Ce furent MM.

Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste

des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et d'une

attention trop vive portée vers la vie animale dans l'homme. Des cinq

littérateurs qui signèrent ce manifeste, le premier, M. Paul

Bonnetain, était un écrivain d'assez mince importance, dont le début,

un livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés

naturalistes; c'était surtout un journaliste assez bien placé. M.

Guiches, par toute son œuvre laborieuse et parfois amusante,

ressortirait plutôt du mouvement des psychologues. M. Lucien Descaves

a prouvé dans les _Emmurés_, un livre de pitié profonde et de portée

sociale, et par _la Colonne_ qu'il pouvait mener des œuvres à bonne

fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres sur la

guerre écrits en collaboration avec son frère, Victor Margueritte,

toute son importance; si tout n'est point parfait dans le _Désastre_

et les _Tronçons du glaive_, si l'on en peut critiquer la manière un

peu anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait là un effort

considérable et de bonnes pages. Mais le plus important des

manifestants était M. Rosny, et c'était lui, en somme, qui avait des

théories à émettre.

Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement les

frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers féconds, ils sont inégaux;

comme beaucoup d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils

se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est-à-dire

raisonnée et poussée à ses limites, logiquement, c'est-à-dire à fond.

Parfois aussi, plus soucieux du développement de l'idée que de sa

forme, ils laissent subsister de légères macules, et sont trop

disposés à user sans ménagement de termes scientifiques; mais le

double courant de leur œuvre, l'un moderniste et d'enseignement,

l'autre de science et d'évocation, leur mise en place des phénomènes

modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du

contact des psychologies individuelles avec les courants généraux des

âmes et l'allure du monde sont du plus haut intérêt, et leur assigne

place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi

ceux qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence n'a

pas fait oublier les débuts brillants, Léon Hennique, possesseur d'une

formule concise et pleine dont le livre le plus récent, _Minnie

Brandon_, d'une forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de

son roman le plus connu, _Un Caractère_. J. K. Huysmans, devenu

religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il donnait de Paris,

l'observation chagrine qui fait le prix d'_En Ménage_, pour construire

de fortes œuvres presque hagiographiques, d'une charpente à la fois

solide et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses efforts, et

quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond de sa doctrine, il ne

semble point gagner à se spécialiser dans la foi et l'Eglise.

C'est au roman psychologique, combiné avec des recherches qu'eut

autrefois le roman idéaliste à la manière de Mme Sand ou de Feuillet,

qu'il faut rattacher les premières œuvres de M. Marcel Prévost. M.

Marcel Prévost préconisait, à ce moment, le roman romanesque; il avait

l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer l'observation

exacte. Y réussit-il? le public a dit oui, les confrères ont fait

leurs réserves; on a reproché à juste titre à M. Marcel Prévost le peu

de luxe de sa forme et les allures endimanchées qu'elle prit.

L'écrivain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné ses anciens

buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il est un des observateurs

les plus empressés du développement du féminisme, et il alterne avec

M. Jules Bois les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman

très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point du roman

artiste, et quelque problème nouveau qu'il agite, si imprévue soit la

solution qu'il en propose, ce n'est point de l'art neuf que le sien.

Avec infiniment de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre,

ardent et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine réaliste, les

méthodes d'instauration nouvelle d'un roman idéaliste. Nul romancier

n'a placé si haut son idéal et ne le poursuit de plus de conscience;

le roman de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme _Bonnet rouge_,

d'enquête spéciale portant sur les liens de l'homme et de la femme,

comme l'_Amour artificiel_, sur l'âme retranchée des liens généraux

comme celle du prêtre, l'_Ame en peine_; mais ses meilleurs livres

sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse, _Promesses_ et

l'_Etranger_, ce dernier, en sa concision précise, un chef-d'œuvre,

et les _Sept Visages_ donnent en un court roman d'analyse, en même

temps un conte de douleur et de remords qui atteint parfois, par des

moyens tout analytiques, à la hantise profonde des contes tragiques

d'Edgard Poe. L'œuvre de M. Jules Case n'a point encore donné tout

son développement, et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne

pas encore tout entier, mais c'est un développement qui apparaîtra, un

matin de littérature pure, avec toute évidence.

Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, et

dont on aima les premiers livrets élégants et secs, dédiés au culte du

moi, et à un amusant égotisme, s'est développé en romancier social. Il

semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour lui, et que très

capable d'évoquer l'histoire d'une province et de la résumer, il

n'excelle pas à la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un

roman comme les _Déracinés_, de politique courante, de portraits

actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes, il ne tient

point les promesses de ses premiers livres, et pour avoir voulu faire

plus vaste, il fait moins bien[10].

[10] Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les

romans de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette

étude ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les

bons efforts, il faudrait l'espace d'un livre.

Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman de poète se

diversifie toujours du roman de l'écrivain, uniquement prosateur, par

des qualités spéciales que certains jugent des défauts et qui peuvent

le paraître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont

point au fond. Le roman de poète pratique parfois la digression, prend

des envolées, suit quelquefois l'image plus que le héros; mais ce sont

les plus utiles, au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur

apprend plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet,

qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et ne quittant point

d'une semelle leur idée générale.

Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor

Hugo, après _Quatre-vingt-treize_, ce fut M. Catulle Mendès qui tint

d'une robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de

livres qui s'ajouta au _Roi Vierge_ et aux _Mères ennemies_, jusqu'aux

deux meilleurs et presque les plus récents, _La Maison de la Vieille_

et _Gog_, œuvre de poète, d'évocateur, de narrateur lyrique. L'_Ève

future_, de Villiers de l'Ile-Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la

lignée de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman

psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part

abondante, ni la part la plus haute de l'œuvre, est pourtant dans ses

romans un poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. Son

art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en

_Thaïs_, émouvant mais livresque, d'une beauté achevée mais sans

nouveauté absolue (puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'œuvre

critique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le _Lys Rouge_ et

le _Mannequin d'Osier_ qu'on peut considérer son développement comme

récent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent

depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le

roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du

fond que comme d'un prétexte à la variation philosophique, qui est

tout, et donne l'impression d'un sage ému, souriant, malin et casuiste

pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.

M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant c'est tout près des

poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son

esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la

pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme à

la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingénieux décor où il

place l'action de ses romans. _Les oiseaux s'envolent et les fleurs

tombent_, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision

moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux récit

d'Orient, tel le _Conte du Dormeur éveillé_. On aimerait que la

production de M. Bourges fût plus touffue pour avoir l'occasion d'en

jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la

haute portée de son effort.

* * * * *

Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de son

œuvre collective consiste en œuvres poétiques, n'en a pas moins

contribué, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en

qualité et en direction d'idée.

M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui fût

exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de volumes

qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un peu

scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en passant par

des romans de foules à tendances sociales, et des romans où il essaie

de décrire les pompes et les courages militaires. _La Force_ de Paul

Adam commence une synthèse historique du XIXe siècle dont le portique

spacieux et clair fait augurer une belle œuvre; la brève nouvelle de

Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent

imprévue, et donne une sensation d'art plus complète. Cela tient

souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une

inutile tension et que les passages ternes y sont revêtus pour

l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée.

Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers,

reliés au fil un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et

par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout

en restant symboliste, se rattache à Balzac.

M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même

d'origine, a tracé ce joli conte antique d'_Aphrodite_ à qui tel

succès a été fait; il a été moins heureux dans la _Femme et le

Pantin_, où beaucoup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà

vu de l'œuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent

de styliste un peu froid, possède une variété de façons spirituelles

et compatissantes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et

modernes, et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur

prête parfois aussi de furieuses colères de figurines. Les _Chansons

de Bilitis_, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu

d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne

réalise pas en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire

d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants

poèmes.

Symbolistes et Décadents · 第 19 / 24 段