Nous croyons avoir montré qu'il y a là surtout une question de forme;

en littérature c'est d'ailleurs à peu près tout, car la forme n'est

pas seulement la phrase et sa coupe plus ou moins élégante, mais la

disposition des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails, celle

des chapitres ou fragments divers de l'œuvre, c'est-à-dire le

processus des idées. Nul ne peut interdire à l'écrivain des

développements sociologiques, mais à la condition qu'il en fasse de

l'art; pour nettifier, concevons le même exemple, celui de Bellamy,

qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune jouissance

esthétique, et qui ne fait point non plus de sociologie, puisqu'il

répète des choses trop sues. Opposons-lui les tentatives récentes de

Paul Adam, _le Mystère des Foules_ ou les _Cœurs nouveaux_. Il

apparaîtra que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce n'est

point le fonds sociologique qui nous intéresse, mais sa vigoureuse

présentation, mais le détail, mais la vie des personnages qui

représentent un fait, soit, mais qui se meuvent en types dramatiques;

art à tendances sociales, oui, mais art surtout dramatique, et ce

sont les qualités de couleur et de mouvement qui agrègent à l'art ces

romans. Ce n'est point le phalanstère des _Cœurs nouveaux_ qui peut

nous arrêter une minute; l'idée de phalanstère nous est trop connue;

mais nous regarderons avec curiosité la forme, le détail architectural

de ce phalanstère, les paysages qui l'entourent, le rêve de l'homme

qui fit de l'édification de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est

parce qu'il ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la

ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que cet homme nous

intéresse.

Si nous retournons aux grands exemples déjà de passé qu'évoquent les

partisans de l'art sociologique, est-ce que Tolstoï, dans ses

chefs-d'œuvre, et Dostoïevski ne présentent pas le même phénomène. Je

pense que peu de gens, lisant _Anna Karénine_, songent à prendre parti

entre Lévine, qui n'aime pas la vie politique, et son frère, qui la

lui conseille et la lui vante. Aussi, les projets d'amélioration

agricole de Lévine nous laissent froids; mais la beauté du livre

réside dans la présentation vive des bonheurs que l'homme peut

rencontrer sur la voie rectiligne et ordinaire (Lévine fauchant les

foins,--les joies et les douleurs de Lévine pendant l'accouchement de

sa femme) et, en face, du bonheur et des douleurs et des catastrophes

de la passion (vie de Wronsky et d'Anna). C'est en faisant ressortir,

avec une intensité toute nouvelle et particulière, le sens et l'allure

d'événements quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et non par

la solution qu'il offre et la morale qu'il prêche, car elle est

simple et n'était pas inédite.

Considérons Dostoïevski. En éclairant ses livres par ce que l'on sait

de sa vie, en scrutant le livre dépourvu de tout corollaire critique,

on sent fort bien que les idées de liberté, les anxiétés et les

espoirs pour l'avenir le passionnent; mais l'instinct d'art de

Dostoïevski est bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs

débordent en conseils, en chapitres à tendance; il provoque la pitié

pour ses personnages et laisse réfléchir et conclure.

Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influence qu'il a

acquise si la formule de son drame, si ses savantes simplifications

n'avaient pas intéressé notre sens artiste, le vieil instinct qui aime

à voir poser et résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que sa

doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit. Je n'en crois rien.

Formule nouvelle, oui, sensation exotique et rajeunie de choses

entrevues et connues, présentées avec une belle rigueur, oui! C'est

encore de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais

présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour l'art.

D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse d'exister. Un

artiste pur, consciencieux et connaissant ses moyens d'action, ne

considérera jamais le développement politique du monde que comme des

vestitures variées qui couvrent la vraie face d'Isis. En écartant

comme un léger rideau les faits proches, on retrouve l'éternelle et

infinie complexité des passions, qui sont tout l'homme, toute la

nature et qui ne varient guère que de mode. L'artiste, évidemment, se

rangera à la théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des

mouvements inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers

confiance aux purs savants pour délimiter les détails de l'existence

des sociétés, attaché qu'il est à la contemplation des ressorts

principaux. Inversement, je n'aimerais pas voir conclure de ces lignes

que tous les partisans de l'art pour l'art sont des aigles et que tous

les partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs. Il y a

une façon de comprendre la poésie, strictement littéraire, qui

ressemble fort à l'art d'accommoder les restes, et il y a parmi des

œuvres sociales, presque politiques, de beaux élans vraiment

littéraires; l'homme est bien trop complexe, et l'écrivain, en

général, trop épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles

des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heureusement pour la

littérature, en son œuvre de divulguer l'inconscient et d'embellir

l'idée, n'est profondément, exactement, complètement logique.

IV

M. Bernard Lazare, en une conférence, développait un idéal d'art

social, un de ceux qu'on peut concevoir, et je pense qu'il ne parlait

qu'en son propre nom; il est probable que M. Eekhoud, exposant son

idéal d'art à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement

leur conception diffère fortement de celle de M. Paul Adam. D'après

Bernard Lazare, l'art social reprendrait la tentative naturaliste, en

lui ajoutant les vertus qui lui manquaient.

Il considère certainement qu'il en manque beaucoup, et je doute qu'il

vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant, son jugement porté sur quelques

poètes, qu'il ne précise pas en nom et en nombre, n'est pas très

différent de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article,

avant _Manette Salomon_[7], je crois, se plut à qualifier ce qu'il

appelle les décadents de honte littéraire, opprobre sur le siècle

finissant. Cette déclaration, cette boutade de M. Alexis, confiée

(s'il vous plaît) aux colonnes du _Figaro_ avait de quoi surprendre,

un peu comme une ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était

amusant. Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et, quoiqu'elle

ne soit pas très circonstanciée, elle est à constater, puisqu'elle est

émise à côté de promesses de renouvellement littéraire.

[7] L'adaptation scénique du roman de Goncourt.

Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares points où il précise.

Pourquoi reprocher à M. Maeterlinck d'avoir traduit Ruysbroeck et

Novalis?

Ce sont, dit M. Lazare, de pauvres esprits, des mystiques de nul

intérêt, on n'a pas le droit de les représenter comme l'élite de

l'humanité...: ceci est de l'appréciation purement personnelle.

Il me semble, au contraire, que, pour les écrivains de toutes nuances

de pensée, fussent-ils des rêveurs blancs, fussent-ils d'acharnés et

patients analystes, de sincères modernistes, ou simplement des

critiques soucieux d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain,

il est fort intéressant que des Ruysbroeck, des Novalis et d'autres

semblables soient mis en bonne lumière et surtout par des gens qui

les aiment, parce que c'est eux qui s'acquittent le mieux de ce

travail; et si je croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais

enchanté de voir mes contradicteurs apporter avec zèle leur part des

pièces du procès qui se juge perpétuellement, car une littérature doit

être au courant de ses origines; pour être au courant, les écrivains

doivent connaître le plus possible d'âmes d'écrivains; et qui les

tentera davantage que les âmes d'exception, que ceux qui pensèrent à

part, autrement, et n'accordèrent pas leurs méditations aux sujets

que, nécessairement, tous, et à tous instants, sont forcés de traiter?

Un courant littéraire, qui contient toujours au moins une petite part

de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un esprit d'exception, que

suivent et généralisent de leur démarche adhésive un certain nombre

d'esprits réguliers?

LA LITTÉRATURE DES JEUNES ET SON ORIENTATION ACTUELLE

I

Le poème et le roman.

C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les époques, que de

considérer la période d'années dont on est le spectateur, comme

l'exemple, en son développement artistique et littéraire, d'une

complexité jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et par

difficulté d'établir sur des contemporains un de ces classements

simples où excella l'ancienne critique. Ces classements ne présentent

d'ailleurs qu'une simplicité très artificielle due à des coupes

sombres dans le taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier.

La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive, qu'à peine

les critiques-jurés ont terminé leurs pesées, organisé leur mise en

place des génies et corollairement des talents, les protestations

s'élèvent.

D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité,

l'ordonnance que signifièrent les critiques, leur apportent par

brassées ou par petits paquets des documents nouveaux ou au moins

tirés de l'oubli, et la ligne générale, si élégamment tracée,

s'altère; d'autre part, les écrivains, les poètes s'insurgent; ils

apportent, avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration

qui trouve des échos, telles œuvres négligées, reléguées, et font

reviser le procès de ces dédaignées. Cette double voie de protestation

n'est guère possible contre des jugements contemporains, éphémères,

qui sont amendés souvent par une évolution intellectuelle des juges ou

infirmés par de nouvelles œuvres de ces mêmes auteurs, pour lesquels

on avait tenté, un peu prématurément, un essai de classement. De plus,

les critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène mouvant qu'est

la production contemporaine, une mise en place, qui serait fort

difficile, s'il fallait à toute œuvre attribuer, au juste, sa valeur

de beauté; on pourrait plus facilement tracer autour des écrivains et

des livres caractéristiques leur sphère d'influence; mais encore il y

faudrait un large appareil dépassant le cadre d'une étude. C'est

pourquoi nous n'avons pas, sous forme brève, de carte, pour ainsi

dire, du ou des mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici,

indiquer à travers leur apparente confusion quelques lignes

d'ensemble.

* * * * *

Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la beauté, l'opportunité

du mouvement symboliste, il est certain que ce furent les écrivains

englobés sous ce nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le premier

mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avènement, antérieur à

eux d'une quinzaine d'années, du naturalisme. Ils trouvaient devant

eux le naturalisme triomphant sur le terrain du roman moderne, et

c'était les Parnassiens qui écrivaient des poèmes.

Ici une parenthèse me semble utile.

On a discuté passablement sur l'alternance des écoles, leur nécessité,

leur bien fondé, leurs liens entre elles, leurs oppositions; il semble

que, de l'examen de ce siècle, une sorte de loi se dégage

ressortissant d'ailleurs des phénomènes de contraste. Elle est

applicable surtout aux périodes de développement d'art libre, non gêné

par des influences religieuses ou royales qui purent, à certaines

époques, modifier sérieusement la marche des choses; elle pourrait se

résumer ainsi: quand une élite a apporté son œuvre et qu'on est en

train de tirer de cette œuvre le maximum d'effets qu'elle comporte,

une autre élite, plus jeune, prépare un canon de l'œuvre d'art

absolument différent, et qui a son expansion pleine à la période

suivante. Ce mouvement neuf est alors combattu ou par une réaction

vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle: c'est-à-dire

qu'au moment où une formule est en vigueur, où une école est maîtresse

en apparence du champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus

jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes une matière de

joie ou d'ennui tout opposée, une modulation tout diverse des

sentiments. Au moment où cette nouvelle école éclate, souvent elle ne

trouve plus devant elle les protagonistes même de l'école précédente,

mais plus généralement des disciples intelligents. C'est l'école

nouvelle qui compte des cerveaux créateurs, et après une lutte plus ou

moins longue, elle triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait

l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman idéaliste,

Stendhal et Constant avaient travaillé avec moins d'éclat (selon

l'opinion de leur temps) mais préparaient Balzac, dont l'expansion

glorieuse amena l'avènement du naturalisme. Or, tandis que le

naturalisme s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout par

Zola, le symbolisme se préparait, méditait le roman lyrique, comme il

préparait une refonte du vers, en dehors des héritiers du romantisme,

les Parnassiens. Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine

expansion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes modes que celle

du romantisme, ou du naturalisme, car ces aspects se modifient un peu

avec l'état social), un autre groupe se présentera qui fera droit à

des formes d'art, à des modes de penser que le symbolisme aura

négligés; car, en principe, aucun groupement littéraire ne peut donner

une formule, sur tous points satisfaisante et de plus il fatigue la

formule dont il se sert.

Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants, des

esprits libres et hantés d'horizons divers, qu'on ne peut ranger dans

aucune école et qui font prévoir les générations futures, pour

l'embryon de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique

jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont le réalisme se doublait

d'une manière de romantisme, mais, comme celui de Baudelaire, épris de

concision et d'exactitude, tandis que le romantisme courant était

d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme; pourtant ils ne dérangent

pas l'ensemble de la règle et la rendent seulement plus complexe.

Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et Flaubert, et les

réfractaires du Parnasse, Mallarmé, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam,

Charles Cros, et ce réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers

étaient en marge par esprit de création, et naïvement; le dernier

l'était, en prenant le vent et par amalgame, très influencé de

Théophile Gautier, par exemple; les jeunes écrivains leur

reconnaissaient toute leur valeur; mais la grande route était tenue

d'un côté par les Parnassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et

de l'autre par le naturalisme de Goncourt, de Daudet, de Zola. C'était

Zola qui accaparait l'acclamation. Les autres naturalistes, à côté de

lui, trouvaient l'admiration, mais ce n'était point eux qui l'avaient

forcée.

Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au Parnasse qu'il

n'était point une école neuve, mais une fin de romantisme, une

variation sur le romantisme, un romantisme classicisant et

hellénisant; au naturalisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun

compte des besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie

dont ils avaient la notion depuis les œuvres étrangères d'un Poe ou

d'un Heine. Des écrivains eussent pu satisfaire ces désirs nouveaux,

sans des tics spéciaux venus d'habitudes d'esprit des temps qui

venaient de s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la

couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais si entaché

d'occultisme et de religiosité combative. Verlaine rachetait la

fréquence de ses oraisons par la sorte de candeur (malgré malices

éparses) qu'il jetait sur tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait,

à ses notations curieuses, toute la lourdeur et l'énervement

gastralgique de sa forme. Rimbaud était inconnu et, malgré la beauté

de ses œuvres, souvent trop schématique et trop spécial. Léon Dierx

trop enfermé dans son naturisme pessimiste. Mallarmé eut une influence

de grand honnête homme; le désintéressement de son œuvre et de sa

vie, et la hauteur de sa parole, devait plaire plus encore que la très

grande beauté de son œuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art,

et l'avoir aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent, des

premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art, et non plus, comme

cela se fit plus tard, pour glaner près des javelles de ce causeur

charmant (qui, s'il dédaignait d'écrire d'une foule de choses, les

éclairait, en passant, d'un mot), des épis rares et précieux.

* * * * *

L'apport le plus net du symbolisme, c'est le vers libre. Si le mot de

Symbolisme est aussi confus que celui de romantisme, qui n'a pris,

qu'en fin de compte, sa signification très claire, le vers librisme

est quelque chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a

été trouvé, non pas une formule plus large que celle du vers

romantique, mais une formule élastique qui, en affranchissant

l'oreille du ronron toujours binaire de l'ancien vers, et supprimant

cette cadence empirique qui semblait rappeler sans cesse à la poésie

son origine mnémotechnique, permet à chacun d'écouter la chanson qui

est en soi et de la traduire le plus strictement possible. C'est à

cause de la largeur même de son ambition que le vers libre, s'il a des

définitions, n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne

pourra être un petit code fondé sur des habitudes de l'oreille et la

tradition comme l'antérieure prosodie, mais une poétique tenant compte

des lois du langage et de l'émotion artiste.

Quant au symbolisme[8], la meilleure définition en est encore la plus

large; ce serait celle de M. de Gourmont dans sa préface du livre des

_Masques_: «Admettons que le symbolisme c'est même excessive, même

intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans

l'art.» Ajoutons que c'est un retour à la nature et à la vie, très

accentué, puisqu'il s'agit pour l'écrivain qui veut créer, de se

consulter lui-même en sa propre intelligence, au lieu d'écrire d'après

une tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les débutants

de toutes les époques, la tradition mise à la mode par les derniers

succès.

[8] Voir sur cette question, _Les Propos de littérature_, de M.

Albert Mockel et le livre des _Masques_ de M. Remy de Gourmont,

_L'Art symboliste_, de M. Georges Vanor, contemporain de la

naissance du mouvement.

Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve auprès d'œuvres de

Mallarmé et Paul Verlaine et la réimpression ou impression première

des œuvres de Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue, de

M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signataire de cet article.

Très rapidement de nouveaux symbolistes apportèrent poèmes et livres,

et la liste actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait

nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck, Henri de Régnier, Emile

Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Stuart Merrill, Dubus, Charles

Morice, Remy de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André Gide,

Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles Henry Hirsch, André

Fontainas, Charles van Lerberghe, Adolphe Retté, Robert de Souza,

Camille Mauclair, Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul, Ferdinand

Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy, Tristan Klingsor, Edmond Pilon,

Henry Degron, A. Thibaudet, Marcel Réja, etc... Parallèlement au

mouvement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point le vers

libre participaient par certaines nuances fondamentales au groupe

nouveau, tels Albert Samain, M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. M.

Pierre Louys ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait

un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement fut assez

grande pour que des groupes différents s'y pussent former, que de

nombreuses diversités s'y montrassent, ce qui est le cas d'un

mouvement individualiste, ayant pris en passant une étiquette, plutôt

pour se différencier des écoles en vigueur que pour se désigner

effectivement.

Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école romane, M. Jean Moréas, M.

Raymond de la Tailhède, M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui

était l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer à

l'union artificielle que fut la Pléiade du XVIe siècle. La Pléiade

recherchant un but commun, une modernisation, par archaïsme, de la

langue, pouvait affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces

messieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses défauts les

plus apparents, par l'épitaphe commune et le sonnet dédicatoire, par

quelques archaïsmes, puis revinrent à leur nature de bons poètes un

peu classiques et les _Stances_ que publie M. Jean Moréas, délivrées

de ce jargon, semblent devoir être la meilleure œuvre du poète des

_Cantilènes_ et sa plus individuelle encore que certaine gracilité de

l'idée en dépare la pure forme.

Ensuite parut un groupement où figuraient surtout M. André Gide et

Henry Maubel, et qui parla d'un certain idéo-réalisme qui eût eu pour

but d'exprimer des sensations très rares, de recréer la vie et le

rêve, de donner des impressions de silence, de phénomènes d'âmes, de

paysages d'âmes, en prose ou en vers dans une forme plus unie que

celle des premiers symbolistes, le _Voyage d'Urien_, _Paludes_, _Dans

l'Ile_, tout récemment la _Connaissance de l'Est_ de Paul Claudel

ressortent de cette esthétique.

Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et les poètes

parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni Dierx n'apportèrent à leur

esthétique poétique de modification. M. de Heredia non plus; néanmoins

la publication, en 1892, des _Trophées_[9], crée une date d'influence

et une esthétique se présenta sinon nouvelle, au moins dans toute sa

carrure; il semble que ce courant ait prévalu auprès de quelques

symbolistes qui ont joint à certaines de leurs anciennes

préoccupations, des désirs plus précisés de décors antiques et de vers

plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de Régnier, ainsi

l'auteur d'_Aphrodite_. En tant que sonnetiste exclusif, M. de Heredia

est surtout suivi par M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de

réelle valeur. Mais une partie de l'impression antique et évocatrice

de décors qui se dégage des _Trophées_ se retrouverait dans un sillon

plus large. Cette esthétique, en tenant compte en route d'admirations

romantiques et parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par

lui au classique du XVIIe et à l'antique. Elle infirmerait, en tant

que tendance, la recherche romantique du pittoresque et les recherches

de réalité du réalisme et du naturalisme et en reviendrait aux belles

fables païennes, librement restituées du grec, avec quelques nuances

de symbole moderne. Parallèlement au symbolisme, un poète très

distingué, Georges Rodenbach, qui lors de ses débuts avait manié un

vers parnassien souple et familier, progressait lentement vers un art

plus personnel et plus profond que celui de ses premiers volumes. Il

apportait un joli chant d'intimités, une attention douce et sérieuse à

noter de la vie intime et douloureuse, à décrire des sensations brèves

et blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était tantôt de

calmes béguinages, des traductions de Vies muettes (comme dit si

joliment l'allemand au lieu de notre affreux mot nature morte, des

_stilleben_) des vies encloses, selon son expression. Certaines

contemplations ardentes de silence d'eau et de lune font penser à

Jules Laforgue, et le dernier livre de Georges Rodenbach, _le Miroir

du ciel natal_, est écrit en vers libres. C'était, pour le vers

librisme, la plus précieuse des amitiés nouvelles.

[9] Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur M. de

Heredia.

La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à écrire des intimités

est d'ailleurs nombreuse et variée, et les talents ici abondent, chez

les vers libristes, et chez ceux qui conservent une forme régulière;

c'est là d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régulière

offre le moins de danger, car la rhétorique, sa conséquence ordinaire,

y est plus difficile, et détonne si fort qu'on peut mieux la

supprimer. Ce sont, ces poètes: Francis Jammes qui sait, en des vers

très parfumés d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le détail

des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de l'ombre et tout

l'ardent soleil et tout le nonchaloir de son pays de Béarn, et aussi

les joies et les tristesses des humbles. M. Henry Bataille (dont le

développement dramatique est puissant) a donné, dans la _Chambre

Blanche_, les plus minutieuses sensations de convalescence; il a

publié aussi de très curieuses notations versifiées des œuvres

peintes. M. Charles Guérin est un poète tendre et ému, dans sa forme

un peu grise et à trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son

livre, _les Premiers Pas_, et des poèmes épars, a traduit le soleil et

la glèbe de son Quercy natal en des vers fermes ou attendris. MM. René

d'Avril et Paul Briquel ont fait défiler des heures transparentes du

paysage lorrain. M. Henri Ghéon, dans les _Chansons d'Aube_, a chanté

à la beauté des choses une jolie sérénade matinale.

Symbolistes et Décadents · 第 18 / 24 段