A ce moment, il y a contre la nouvelle école une réaction provoquée

par l'anormal et l'excès de pittoresque facile de certains

romantiques; c'est Ponsard qui la formule par un retour inutile à

l'art racinien, avec des essais malencontreux de drame moderne dans la

forme classique, un retour agressif de la comédie en cinq actes et en

vers. Casimir Delavigne, Casimir Bonjour, Francis Ponsard, Emile

Augier, chaînons qui aboutissent à M. de Bornier et Parodi, de nos

jours. Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussétique, un peu

pleurard et faussement folâtre, la réaction de Leconte de Lisle qui

veut évoquer, et non soupirer, déclamer et non chanter; et les visions

antiques et barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo, plus

volontairement plastiques et impassibles, sans que le poète

intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire qui pense que

l'instrument romantique est trop lâche, que le fonds des idées

romantiques est banal. Baudelaire n'étiquette pas sa recherche, n'a

pas souci de choisir un adjectif pour fonder une école; il est

romantique à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il admire

Gautier à cause de sa grande souplesse artiste. Mais son art procède

de lui-même. Avec plus de couleur et de rythme que les romantiques,

avec plus de sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il

reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et au lieu de la

cantonner dans le paysage agreste et l'amour, il écoute les songes,

les cauchemars et les spleens. Il se rattache à Sainte-Beuve par un

souci de connaissance exacte et reprend l'œuvre oubliée de Bertrand.

Bertrand avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte,

sans être gêné par la formule du vers--pas un mot de trop, et par

conséquent pas de chevilles--Baudelaire élargit définitivement la

forme d'Aloysius Bertrand. Il veut trouver à côté du vers, qu'il a

fait pourtant si plein et si souple, un instrument intermédiaire, une

forme _plus musicale_--second mouvement de lassitude contre la stricte

monotonie du vers français classique insuffisamment libéré par le

romantisme. Le premier de ces craquements dans la machine d'apparence

si solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval, préférant

n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de subir ces inutiles

prescriptions de Procuste--exemple que suivra le grand poète Flaubert.

Théodore de Banville néanmoins continue avec une expansion claire et

ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu purement

romantique.

Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la première fois

s'éloigner de lui les plus doués, semble se chercher à nouveau;

l'évolution des chefs continue. Si Gautier demeure le même, toujours

épanoui, savant, fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur

art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont tous deux,

avec des allures et succès différents, mais d'une même noble allure,

vers les revendications populaires, vers la liberté. Hugo écrit

certains chapitres des _Misérables_, qui ne paraîtront que plus tard,

mais ses poésies et ses discours indiquent son mouvement. Lamartine se

modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète n'écrit plus de vers,

l'historien des _Girondins_ est un poète.

Ce fut une belle période, ce fut un beau Paris littéraire que celui

qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny, Musset, Gautier, Baudelaire,

Leconte de Lisle, Balzac, Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de

Decamps, et qui s'honorait de la présence d'un auguste exilé, Henri

Heine. Le romantisme français et le romantisme allemand sont

rapprochés par la présence à Paris et les amitiés de ce grand poète.

Heine, Nerval, Gautier furent réunis. Le romantisme français et celui

d'Allemagne furent, à ce moment, frères en quelque idées généreuses.

Le génie français avait imprégné Heine qui, à son tour, a laissé en

France des traces qui, bien plus tard, ont abouti dans les dernières

recherches d'art de ce siècle. Sur les confins des poètes, durant

cette troisième période, Michelet et Quinet écrivent des évocations

qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas, au sens courant, un

genre, devraient être traitées de poèmes. _Ahasverus_ est une œuvre

éloquente et isolée.

A la quatrième période romantique qui correspond à peu près à la

période du second Empire, il arrive d'abord que Béranger meurt. La

critique de cette époque--Taine par exemple--le mettait auprès d'Hugo,

Lamartine et Musset, dans une classification en quatre grands poètes

où Vigny était oublié. Négligence dure surtout pour le critique.

Béranger emporte avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un

autre néo-classique, Soumet, donne à ce moment en une assez belle

épopée le summum de ce que pouvait cette école. Les poèmes posthumes

de Vigny rendaient sa tombe plus majestueuse; il renaissait plus

grand. Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralysa des tentatives

de romans, de contes, de poèmes de forme plus libre que celle qu'il

avait pratiquée. Ce fut alors la forte maturité de Leconte de Lisle et

de Théodore de Banville sous les auspices de qui se fonda _Le

Parnasse_. Les écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième

période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo là-bas dans

son île, avoir porté leur premier livre à Sainte-Beuve, fréquenté

curieusement Charles Baudelaire qu'ils rencontraient chez l'éditeur

Poulet-Malassis, ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi,

si Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine finissant

oublié) des poètes de Paris et du romantisme. Ils furent, les

Parnassiens, bien accueillis par les romantiques dont ils étaient la

continuation exactement; ils constituaient le triomphe du romantisme

d'Hugo sur celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil,

l'œuvre continue d'Hugo en furent les facteurs déterminants, et aussi

l'admiration restée intacte de Gautier pour son aîné. Ils ne virent

pas assez d'abord toute l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa

d'être une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle et

Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et les traditions

verbales--alors que Hugo était dans l'apothéose, que Baudelaire était

mort après avoir esquissé son œuvre, et Th. Gautier disparu, ayant

encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo désigna pour

ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir, après lui, un peu de son

principat littéraire, mais beaucoup de Parnassiens lui adjoignirent

toujours, comme autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces temps

voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en tant que prosateur un

superbe développement. L'Académie admit Leconte de Lisle pour siéger

où avait été Hugo mais où se tenaient naguère Autran et encore

Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse, voisine un

prosateur doué, à certains égards, de génie: Villiers de l'Isle-Adam,

dont l'œuvre haute, sans quelque inexplicable entichement du passé et

des traces de superstition, contiendrait des chefs-d'œuvre.

Dans le premier groupement même du Parnasse où MM. Mendès, Coppée,

Dierx, Franco, des Essarts, de Heredia, Glatigny, Sully-Prud'homme

fraternisaient, le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez

deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporairement des leurs:

Mallarmé et Verlaine. Charles Cros y passa aussi, mais l'œuvre de cet

homme très doué, dispersée et interrompue par la mort, est inférieure

aux très belles espérances que donnaient son universalité et son

intelligence. Durant que M. Coppée, parti des vers de Sainte-Beuve,

non sans rapport avec Brizeux, chantait les Humbles et tentait

l'épopée familière, que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine

par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des entités sociales,

que M. Dierx alternait de belles sensations mélancoliques et des

légendes lyriques, que M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme

touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obliquaient vers un

autre art plus distant du romantisme; Mallarmé en se mirant librement

en ses idées, P. Verlaine en se courbant pour écouter sa chanson

intérieure. Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art libre,

touffu, plein de perceptions, d'analogies lointaines. Par la violence

et la simplesse alternées, il est tout près de son ami Verlaine; par

ses ambitions d'idées transcrites en poèmes en prose, de minutes rares

traduites, il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois, ne le connut

pas. Les poètes nouveaux doivent saluer, en ces trois hommes, des

précurseurs, des indicateurs qui les relient à Baudelaire. L'œuvre de

Rimbaud, c'est trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages

de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les cubes

monotonement ajustés de Paris et de Londres. L'œuvre de Mallarmé,

c'est quelques poèmes où la musique traditionnelle du français est

épurée, grandie, plus douce que chez Lamartine, profitant des

trouvailles nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire entendre

toute personnelle--chant de flûte ou musique d'orgue profonde, et

pages d'une prose qui dénude ou revêt de pourpre l'idée.

Verlaine, en une œuvre considérable, souvent hasardeuse, géniale

souvent, pire quelquefois, a donné les plus jolis rythmes et les cris

passionnels les plus vrais; Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine,

jamais. C'est un chanteur des plus profondément charmants, ingénu, et,

d'autres fois, crédule et religieux--ce qui le gâte. Verlaine laisse

beaucoup de beaux poèmes. Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un

grand exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée propre

devant toute une littéraire presque disciplinée. De 1886 (Verlaine et

Rimbaud avaient déjà accompli pour l'assouplissement du vers les plus

intéressants efforts) datent les premiers poèmes des vers-libristes.

Une étiquette commune, le mot _Symboliste_, dérivé d'une des

préoccupations de Mallarmé, suffit pour désigner momentanément un

certain nombre d'écrivains pourvus d'idéaux très différents; il y eut

un très court moment d'union effective sur des sympathies et des

orientations, dans le vague, apparentées entre des esprits très

différents. Le point capital de cette dernière évolution de la poésie

française en ce siècle est l'instauration du vers libre, bien que

depuis les premières années de l'évolution actuelle, des réactions

aient déjà été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui

de la Pléiade du XVIe siècle, telle l'école romane de M. Jean

Moréas--d'autres se rattachant à l'œuvre courte et interrompue

d'André Chénier, d'après l'indication de quelques sonnets de M. de

Heredia. Ainsi agissent MM. H. de Régnier et Samain; ainsi tente, en

une forme dérivée du vers libre, M. Francis Vielé-Griffin. Mais il est

prématuré d'indiquer--autrement que par quelques lignes--qu'il s'est

passé en 1885-86 et années suivantes quelque chose qui était la fin du

Romantisme ou plutôt la lézarde définitive après les chocs donnés

d'abord par Baudelaire, ensuite par Mallarmé, Verlaine et Rimbaud. Le

Romantisme, après une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et

devient cet Art Nouveau complexe, diffus et compliqué dans ses

orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de plusieurs poètes.

Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les vers et la prose

indiquent une âme délicate et très artiste: Jules Laforgue. Il serait

difficile au signataire de cet article d'étudier par le menu les

quinze ans d'histoire de ce mouvement, à cause même de la part qu'il y

prit.

Disons seulement que par delà les rythmes anciens de la poésie

classique, malgré les réactions d'archaïsme trop soumis, le Symbolisme

vivra par le vers libre au prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi

qu'il en soit de l'avenir de la poésie française que tout fait prévoir

beau, abondant et varié, si on veut la caractériser brièvement au

cours du XIXe, on peut dire que ce siècle vit l'éclosion du

romantisme--préparée depuis le dernier quart du XVIIIe--, vit sa

croissance, sa grandeur, sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux

éléments. Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut après

avoir engendré. On verra plus tard ce que produira sa postérité. En

détaillant avec trop de précision la chronique du mouvement nouveau,

on risquerait de ressembler au Ballanche du commencement de ce siècle,

et d'assimiler à de réels novateurs de modernes abbé Delille.

L'Art social et l'Art pour l'Art.

I

On réveille, depuis quelque temps, dans les revues où il est parlé de

littérature, la vieille question des buts de l'art. On se demande si

l'art doit se suffire à lui-même: doctrine de l'art pour l'art; s'il

doit belligérer au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains

et généraux: doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien démêlé

entre écrivains, une recherche contradictoire souvent commencée,

jamais terminée.

A quoi tient la fréquence des enquêtes sur ces deux postulats, et leur

irréductibilité? Peut-être à ce que la question est mal posée, que les

termes du problème ne sont pas nets. Pourtant on discute rarement si

longtemps, à reprises variées, uniquement sur des mots. Il y a donc

quelque chose là à élucider, mais peut-être, et cela nous expliquerait

les vicissitudes des deux thèses, faut-il plutôt clarifier des

sentiments, déterminer des questions de mesure, qu'examiner la valeur

de deux théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opinions

et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt que des thèses

proprement dites à étayer ou un choix à faire entre deux propositions

se targuant chacune d'être la vérité.

Ce sont les derniers événements sociologiques, la puissance nouvelle

du socialisme, le développement des idées anarchistes, la présence de

belles utopies familières à des William Morris (et prenons le mot

utopie dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de départ à

des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme fatigué devait-il

tenter de se renouveler, de puiser une force nouvelle dans les

questions vives, faisant davantage corps avec la réalité quotidienne,

bref, inclinant encore la littérature vers sa forme courante du

journalisme, évoquant pour elle les ressources de l'information bien

faite.

Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter qu'on ne doit pas

englober parmi un groupe d'écrivains d'art social tels ou tels

artistes que leurs opinions déterminèrent à des articles purement

politiques, philosophiques, sur une question se posant brusquement

dans l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène qui se

passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire, sur un fait

quotidien, sur les conséquences d'une catastrophe, sur une nécessité

de clémence ou de justice, sur une organisation meilleure à donner à

la cité, n'implique pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il

n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion des formes, que

la thèse, défendue par des moyens d'art étranger à son développement

normal, conclut de plain pied sur des faits trop courants, surtout

lorsque l'œuvre est de tendances prédicatrices.

C'est surtout cet élément vaticinant combiné avec des professions de

foi politique qui caractérise les plus nombreux échantillons de l'art

à tendance sociale. Si quelques nouveaux écrivains offrent des

exemples de cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes

moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés de la légion

utilitaire et moralisante. A côté des jeunes écrivains, ardents, qui

stigmatisent le temps présent et promettent des âges d'or, voici des

critiques à mi-voix qui, universitairement, dénoncent les périls de

l'art, et somment les écrivains de vouer leur plume au développement

des saines morales. Voici, bien loin apparemment et en réalité très

près d'eux, des romanciers qui, comme Bellamy, endorment leur

personnage principal pour le réveiller en l'an 2 000, et à quelle fin?

pour le faire vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de

capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures, peut s'inventer

comme rêve familier, même sans effort. Le rêve du théâtrophone, du

grand dépôt de denrées de la cité, des beaux squares et de l'armée

industrielle, n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez qui

ne fit que les vulgariser. Et voici, des académiciens au doigt levé

vers la porte close de l'avenir, qu'ils n'entre-bâillent d'ailleurs

point, dont ils ne sauraient éclairer nulle fente, et des pasteurs au

parler un peu glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les

pourrait diviser en deux classes: les sociologues et les moralistes;

et, parmi ces deux classes, distinguer deux partis: ceux qui règlent

l'avenir d'après les hommes calmes et conservateurs du passé; ceux qui

l'entrevoient à la lumière des rêveurs généreux et des progressistes

déterminés du même passé, avec autant de nuances que vous voudrez,

selon le goût particulier que vous portez non à tel écrivain, mais à

telle théorie, plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art

utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art social.

Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements de l'existence

humaine, anxieux de quelques clartés sur ce que nous serons demain,

soit forcément gris, terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques

perceptions qui constituent, aux yeux des partisans de l'art pour

l'art, le véritable artiste? Certes non; s'il est avéré pour nous que

l'auteur de _l'An 2000_ n'est qu'un vulgarisateur, et si nous lui

savons peu de gré d'avoir groupé, sous forme romanesque, tant de

petites utopies d'organisation, éparses dans les livres théoriques,

nous admettons qu'un penseur puisse donner, sans transition obligée,

de suite, la forme littéraire du poème ou du roman, à ses idées sur le

développement du monde encore que nous attendions davantage de sa

recherche de belles phrases, de nobles mouvements, et de la peinture

d'intéressants états de son cerveau, et de généreuses et altruistes

méditations, que des formules et des éléments tout préparés d'un

projet de loi. S'il en était autrement, il y aurait confusion des

genres, et dans le seul cas où cela ne soit point du tout loisible,

car les vérités sociologiques ont besoin, pour être exposées, du cadre

à rigueur scientifique, du livre de théorie, et doivent pouvoir

traverser des aridités nécessaires, dont ne s'accommoderait point une

œuvre d'art.

II

La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à définir

précisément que la doctrine antagoniste. Elle est difficile à définir

à cause de son évidence même; c'est trop clair. Pratique l'art pour

l'art tout artiste occupé à développer son rêve de beauté, beauté

faite de ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté,

beauté physique, plastique, sculpturaire, architecturale, etc., puis

beauté dans le sens plus abstrait, des musiques, des tendresses, des

émotions, des parfums. Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche

l'allocution morale, l'exemple, le conseil pratique, est un féal de

l'art pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette théorie

est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans doute Rousseau est

l'auteur de l'_Emile_ et du _Contrat social_, et Voltaire agitait des

idées politiques, mais pas toujours, et ces exceptions n'infirmeraient

point la ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à

Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire vécurent la vie

des faits, Lamartine, Hugo; mais ne se gardèrent-ils pas de confondre

les genres, et n'y eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs

livres? Il est évident que si l'on voulait restreindre l'idée de l'art

pour l'art à des écrivains comme Gautier, à des conteurs, à des

lyriques purs, Vigny, Baudelaire, etc., on arriverait à en restreindre

le nombre et à en fausser la définition; mais pourrait-on

raisonnablement classer les autres parmi les prédicateurs d'art

social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs œuvres ne

protesterait-elle pas?

En se servant même du sévère critère de Poe et, d'après lui, de

Baudelaire, en retranchant de la poésie ceux qui cédèrent, un temps,

au désir de promulguer des lois morales, on n'atteindrait que des

parties d'œuvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne

toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme, ni parmi les

écoles suivantes.

Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. Il en est de même pour

Michelet, voyant, évocateur, poète beaucoup plus que théoricien; pour

Quinet, qui, soigneusement, délimite son œuvre théorique et ses

poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de Poe presque

naturalisé chez nous par Baudelaire, si nous pensons à Henri Heine, il

faut bien concéder que c'est surtout un lyrique pur, et le fait

d'avoir vécu grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait

admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout ce qu'il

touchait, prouve simplement qu'entre deux poèmes il donnait son

opinion sur la vie courante, sur un ministère nouveau, le rôle de M.

Thiers ou un concert de Liszt avec un égal talent.

Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques ne sont point

contestables, il y a _Germania_! Qu'importe! si les _Lieds_, si

_Atta-Troll_ en demeurent tout à fait purs. Il rentrerait comme Hugo

dans la catégorie de ceux qui ont fait deux choses à la fois.

Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la question.

L'artiste tire tous ses éléments d'art et de talent de sa

sensibilité, de son contact avec les contingences. Il y a des artistes

évidemment qui les tirent de livres déjà publiés; mais ceux-ci

appartiendraient à une autre catégorie que les grands artistes, ce

seraient des manières d'érudits, des vulgarisateurs doués pour

l'exposition verbalement rafraîchie de choses connues, nature

d'esprits en somme peu nécessaire; mais les vrais artistes, les

trouveurs, se développent surtout grâce à leur sensibilité au contact

des choses. Vivant sur le même fonds que leurs contemporains, ils

perçoivent mille images, mille possibilités, mille détours

fantaisistes et vrais des choses, que les autres ne voient point. Tout

le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font du rêve et

perçoivent les aspects divers qu'aurait pu prendre l'histoire, si les

masses, au lieu de marcher tout droit, avaient obliqué, ce qui est

toujours possible, à droite ou à gauche.

Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibilité très fine,

s'il est d'habitude disposé à négliger les importantes et usuelles

questions de tarifs, de douanes, de budgets, peut n'en être pas moins

prêt à saisir les lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes

ou mobiles du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les plus sages

aperçus. Il n'est nullement nécessaire que l'écrivain soit égoïste ou

purement passionnel. Mais pour rendre bien sensible la différence de

l'artiste pur à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux

devant le même sujet, pratique, quotidien, politique. Le premier, le

poète, donnera bref, large, son avis; il tâchera de dépouiller son

sujet des contingences trop strictes, trop déterminées, il

généralisera la question dont il s'occupe; l'écrivain d'art social,

au contraire, précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera

entrer dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non pas la

morale, mais la conférence moralisante, le discours au peuple, la

propagande, la vulgarisation, qui ne va jamais sans entraîner quelque

absence des témoignages immédiats de l'art, la concentration et le

style.

III

Symbolistes et Décadents · 第 17 / 24 段