Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alternance de ses chants

émus, de ses élégies pieuses avec des pièces bacchiques et même

érotiques qui sont la tare de son œuvre, l'idéal de perfection

difficile d'écriture que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant

avec une abondante et lucide causerie où il excella, fixent les traits

de leur physionomie. Villiers de l'Isle-Adam, clown et mage, prosateur

éloquent, souvent grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un

peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et la recherche de

l'originalité. Un point aussi les caractérise tous trois. Ils ont, en

quittant le Parnasse, laissé se diminuer de beaucoup leur admiration

pour Leconte de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de

Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand poète, mais non point

comme les Parnassiens à l'état de miracle, et ils sont résolus à

sortir des routes qu'il a tracées. Tous trois sont fortement

Baudelairiens, et ils continuent l'œuvre de l'auteur des _Fleurs du

Mal_; par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est Poe,

surtout, le maître de Villiers de l'Isle-Adam; c'est Baudelaire et Poe

qui apprennent aux poètes qui les aiment, à resserrer le champ

d'action de la poésie pour lui donner plus d'intensité; tous les

genres que la prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils

lui laissent tout récit, toute évocation épique. On venait d'écrire

beaucoup de petites épopées, et la prose de _Salammbô_ paraissait plus

capable de chant héroïque que le vers romantique ou parnassien. Encore

un autre souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur développement,

deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pensaient que si Baudelaire

avait eu raison de condenser le vers romantique que les élèves de

Musset et d'Hugo avaient relâché, il était temps, la condensation de

Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce vers plus

souple, plus mobile, et de le débarrasser de ce qu'on pourrait appeler

les difficultés d'amour-propre, les petits obstacles qui donnent à bon

compte de la _difficulté vaincue_. Ils pratiquaient ce qu'on appelle

actuellement le vers libéré (très différent de ce qu'est le vers

libre, qui prend ailleurs ses moyens de structure), ils négligeaient

de placer exactement la césure, admettaient l'hiatus, abolissaient

les rimes pour l'œil, la différence faite entre les singuliers et les

pluriels, et se soustrayaient à l'obligation édictée par Banville de

rimer avec la consonne d'appui. En somme, ils voulaient la rime, moins

prévue, moins obligatoirement sonore, ils la cherchaient moins

rhétorique et plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en

traitant la rime de bijou d'un sou, c'est-à-dire d'affiquet sans

valeur, _en toc_, dont l'exhibition trop apparente était preuve de

mauvais goût. Un trait commun relie encore ces artistes, que Verlaine

groupait dans son livre des _Poètes maudits_: ils ont tous des parties

de génie, tous sont contrecarrés dans le développement de ce génie par

quelque côté de leur esprit. Supérieurs comme portée à leurs

adversaires littéraires, ils n'en ont pas toujours eu l'abondance

heureuse, ou l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule

d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose pour réaliser

pleinement un idéal très élevé. Ils ont très bien vu ce qui manquait à

notre poésie et à notre littérature, qu'elle avait trop d'action, pas

assez de rêve, et qu'on y discourait trop; ils l'ont fortement marqué,

mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refusaient, un

idéal complet; ils n'ont point détrôné les vieilles formules pour en

instituer une autre, comme c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait

l'avenir, mais ils ont sur lui une influence considérable.

Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud est un cas à part;

parmi ces figures de haute originalité, il est d'apparence légendaire.

Sa précocité est plus grande que toute autre connue: c'est à l'école

qu'il fait ses premiers bons vers; il les envoie à des amis à Paris;

on lui fait fête, on l'appelle. Théodore de Banville, Cros, Verlaine

l'encouragent. Victor Hugo dit: C'est Shakespeare enfant. Il a

dix-huit ans quand il écrit son poème le plus fameux: _Le Bateau

ivre_; il a vingt ans quand il note les _Illuminations_, série de

poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers, où il y a des

éclairs ardents de lyrisme, des concisions extraordinaires, des

visions neuves, une mêlée d'images, de métaphores qui se nuisent par

leur complexité touffue, puis brusquement il prend en haine la

littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant pris en dédain

la vie d'Europe, soucieux d'autres horizons...

C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la lassitude qu'il a

d'un monde littéraire si éloigné de ses idées, si éloigné de désirer

ce que lui veut exiger de l'art. Mais c'était un départ raisonné, car

désormais aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère

allusion. En Éthiopie, où il donnera des soirées en sa factorerie, il

distraira ses invités par des danses et des chansons des pays Gallas

ou Amhariques, et s'il écrit, ce sont quelques notes précises et

documentaires, à la Société de géographie. Le poète marcha beaucoup et

fit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter qu'il avait eu

des ailes. Et encore, on ne pourrait dire que, lorsqu'il quitta

l'Europe, il allait se faire explorateur; non, il cherchait seulement

à aller le plus loin possible, à changer de milieu le plus souvent

possible, en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses qu'un

Européen instruit apporte toujours, dans la mesure de sa culture

scientifique, dans les pays neufs. «Si je reviens (en Europe),

écrit-il à sa famille (en 1885), ce ne sera jamais qu'en été, et je

serai forcé de redescendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée.

En tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins

vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de voyager sans être

forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me

verrait pas deux mois à la même place. Le monde est plein de contrées

magnifiques que les existences réunies de mille hommes ne suffiraient

pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder

dans la misère. Je voudrais avoir quelques milliers de francs de rente

et pouvoir passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en

vivant modestement, et en m'occupant d'une façon intelligente à

quelques travaux intéressants. Vivre tout le temps au même lieu, je

trouverai toujours cela très malheureux. Enfin, le plus probable c'est

qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on

ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout autrement qu'on ne le

voudrait jamais, cela sans espoir d'aucune espèce de compensation.»

Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du Harrar, où en

rapport avec M. Ilg, M. Chefneux et les conseillers européens du négus

Ménélick il semble avoir exercé quelque influence, on peut croire

qu'il n'a jamais lu de livre littéraire; les ouvrages qu'il fait venir

sont d'un ordre purement technique, soit les Constructions métalliques

de Monge, les manuels du charron, du tanneur, du verrier, du

briquetier, du fondeur en tous métaux, du fabricant de bougies (de

chez Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa

correspondance ne contient pas _un mot_ qui ait trait à la

littérature; il ne fut en rapport avec aucun écrivain. Une seule

velléité et pas exclusivement littéraire! En 1887, il proposa au

_Temps_ une correspondance relative aux opérations de l'armée

italienne en Éthiopie; la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde,

son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit au courant,

bien incompréhensivement d'ailleurs, du bruit qui se faisait autour de

ses œuvres. Il ne semble pas s'en être autrement préoccupé. C'était

bien, et voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins qu'il

n'ajournât tout après la conquête de cette indépendance qu'il se

rêvait. C'est en tâchant de la conquérir, qu'il tomba malade; il

revint en France pour y agoniser longuement.

* * * * *

L'œuvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu reconstituer une

notable partie, compte un peu plus d'un millier de vers. Les poèmes de

la première période (il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences

d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce _Forgeron_:

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant,

D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant

Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,

Le Forgeron parlait à Louis XVI, un jour

Que le Peuple était là, se tordant tout autour

Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.

et c'est Musset, le Musset du début de _Rolla_ qui lui inspirera

_Soleil et chair_:

O Vénus, o déesse,

Je regrette les temps de l'antique jeunesse

Des satyres lascifs, des faunes animaux,

Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux

Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde.

Je regrette les temps où la sève du monde,

L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts

Dans les veines de Pan mettaient un univers.

On notera, dans le même poème, l'influence de Théodore de Banville, du

Banville des _Exilés_, l'évocateur de dieux païens:

O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots

Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,

Blanche sous le soleil, la voile de Thésée;

O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,

Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,

Lysios, promené dans les champs phrygiens

Par les tigres lascifs et les panthères rousses,

Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.

Dans sa seconde période (il a seize ans), après encore du Musset

libertin, une _Comédie en trois baisers_, des caricatures féroces

comme les Assis, des tableaux de genre d'un ton doux, comme ces

Effarés, qui lui appartiennent en propre avec leur mélange de

gaminerie et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais émue:

A genoux, cinq petits: misère!

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et quand, tandis que minuit sonne,

Façonné, pétillant et jaune

On sort le pain.

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées

Et les grillons.

Que ce trou chaud souffle la vie,

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits pleins de givre,

Qu'ils sont là tous.

Collant leurs petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses

Entre les trous.

Mais bien bas, comme une prière,

Repliés vers cette lumière

Du ciel rouvert.

Si fort qu'ils crèvent leur culotte

Et que leur chemise tremblote

Au vent d'hiver.

Mais surtout il faut dans cette œuvre choisir le _Bateau ivre_, une

centaine de vers, d'une expansion lyrique alors toute neuve,

divination d'un adolescent qui n'avait point vu la mer, page

descriptive des plus curieuses, transposition aussi de certains états

d'âme, de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de la

lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il prête une

voix:

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le poème

De la mer . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Où teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres

Fermentent les rousseurs amères de l'amour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur;

La circulation des sèves inouïes

Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur,

Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,

Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur.

La curiosité publique néglige parfois les côtés larges d'une œuvre

nouvelle, pour s'arrêter outre mesure à quelque détail un peu criard.

Ce fut le cas pour Rimbaud et pour son _Sonnet des Voyelles_. Il faut

dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public, beaucoup de

jeunes artistes qui suivaient assez inconsidérément le mouvement

nouveau, et qui étaient surtout sensibles à ses audaces qui furent,

pour le symbolisme, ce que furent pour le romantisme ses truculences,

attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à ce sonnet et s'en firent

candidement une esthétique. Il faut remarquer que dans sa _Saison en

enfer_ Rimbaud, pour parler du _Sonnet des Voyelles_, débute ainsi: «A

moi, l'histoire d'une de mes folies.... j'inventai la couleur des

voyelles! A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. Je réglai la forme

et le mouvement de chaque consonne, et avec des rythmes instinctifs,

je me flattai d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou

l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude; j'écrivais des

silences, des nuits, je notais l'inexprimable; je fixais des vertiges.

Le texte est net. Le _Sonnet des Voyelles_ ne contient pas plus une

esthétique qu'il n'est une gageure, une gaminerie pour étonner les

bourgeois. Rimbaud traversa une phase où, tout altéré de nouveauté

poétique, il chercha dans les indications réunies sur les phénomènes

d'audition colorée, quelque rudiment d'une science des sonorités. Il

vivait près de Charles Cros, à ce moment hanté de sa photographie des

couleurs, et qui put l'orienter vers des recherches de ce genre. En

surplus il ne faut jamais oublier, avec Rimbaud, l'influence

fondamentale de Baudelaire dont les _Correspondances_ hantaient fort

les cerveaux de ses disciples. Rimbaud essaya de noter quelques

correspondances possibles, sur ce terrain de l'harmonie verbale; il

fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se servit point de sa

méthode. Il reste de cette tentative les belles analogies que

signalent quelques vers de son sonnet.

E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles;

I, pourpres, sang craché, rires des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes.

U, cycles vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides

Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.

Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment compliquée, que

Rimbaud donna de douces cantilènes, analogues de ton à certaines qui

contribuèrent à la gloire de Verlaine; il disait dans sa chanson de La

plus haute Tour:

Oisive jeunesse

A tout asservie

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie.

Ah! que le temps vienne

Où les cœurs s'éprennent...

et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps où il écrivait

les _Illuminations_.

Paul Verlaine disait qu'«Illuminations» devait être pris un peu en

synonyme d'enluminures, d'imageries, de ce que les Anglais appellent

_coloured plates_. L'ambition du titre et du livre apparaissent plus

grandes. Il s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice

d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté apparente c'est

que, comme plus ou moins tous les poètes qui ont développé l'idée

romantique, en se gardant de la rhétorique et des longs

développements, il supprime les transitions, et dédaigne de donner des

explications préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées

_Enfances_, qui procèdent par phrases juxtaposées:

«Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme les bêtes

pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.

«Je suis le savant au fauteuil sombre; les branches et la pluie se

jettent à la croisée de la bibliothèque.

«Je suis le piéton de la grande route par les bois nains; la rumeur

des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive

d'or du couchant.

«Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée portée à la haute mer,

le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel.

«Les Sentiers sont âpres; les monticules se couvrent de genêts, l'air

est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut

être que la fin du monde en avançant.»

Les phrases forment un fragment indépendant d'une série intitulée

_Enfances_ où Rimbaud a voulu décrire ses sensations d'enfance, mais

non point en les résumant didactiquement, mais en essayant de donner,

par la juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance rapide

et successive, l'impression d'images de lanterne magique qu'elles

purent avoir en passant dans son jeune esprit. Ce petit fragment

contient l'histoire de sa rêverie dont les éléments lui sont donnés

par des illustrations de Vies de saints, par quelque Faust, quelque

conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses souvenirs de promenades, à

ses impressions personnelles de nature, ainsi que cela peut se faire

chez un enfant très liseur et très impressionnable.

Ailleurs, dans la _Saison en enfer_, il explique qu'il est un Celte,

qu'il a, de ses ancêtres gaulois, «l'œil bleu, la cervelle étroite et

la maladresse dans la lutte.» Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours

été race inférieure et qu'_en sa race_ il se rappelle l'histoire de la

France, fille aînée de l'Église. «J'aurais fait, manant, le voyage de

Terre sainte; j'ai dans la tête des routes dans les plaines souabes,

des rues de Byzance, des remparts de Solyme; le culte de Marie,

l'attendrissement sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille

féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les

orties, au pied du mur rongé par le soleil; plus tard, reître,

j'aurais bivouaqué sous les nuits d'Allemagne.

«Ah! encore, je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des

vieilles et des enfants.»

Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité; c'est une évocation

d'âme de roturier, de vilain, selon un Michelet ou un Thierry, mais le

petit mot d'explication qui placerait tout de suite le lecteur sur le

terrain historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des auteurs

cherche à épargner toute fatigue et toute intuition nécessaire à leurs

lecteurs. Rimbaud exige du sien un petit effort. Il ne veut pas

alourdir sa phrase par des développements qui ne feraient pas corps

avec l'idée, qui ne seraient qu'explicatifs; le lecteur se refuse à

cet effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'auteur se

précise.

* * * * *

Je ne cite que des cas particuliers, de ces œuvres en prose de

Rimbaud si courtes, mais très touffues et profondément variées de page

en page. Il y aura toujours des auteurs difficiles, et il faut sans

doute qu'il y en ait puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature

n'est pas un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre les

phénomènes. C'est logiquement que le romantisme a produit Baudelaire,

que de Baudelaire ont procédé les poètes tels que Verlaine et Rimbaud

et que le symbolisme s'est produit.

C'est par un jeu fatal de contraste et d'équilibre qu'après la poussée

symboliste est intervenue une sorte de réaction parnassienne; toute

action est suivie de réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud,

nous ne pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t-elle, par

dilution, chez des écrivains plus abordables, sur le grand public?

l'œuvre de Rimbaud ne sera-t-elle qu'un livre rare, où iront se

délasser des blasés, des amateurs de littérature sans concessions,

d'art pour l'art? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons

qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psychologique pour

l'étude de la formation des cerveaux littéraires, que cette sorte de

poussée de sève, chez un tout jeune homme, suivie d'un si long et

dédaigneux silence.

Rimbaud avait-il tout dit? C'est possible. Le doute où l'on en est, et

que rien ne permet de fixer, laisse sa figure plus énigmatique,

partant plus curieuse pour le critique. Mais pour ceux qui, plus

sévères que Victor Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste

un être très exceptionnel; nier son expansion intellectuelle ne

signifierait rien; il vaut mieux tâcher de la comprendre et d'établir

entre soi et lui, au prix d'un peu d'effort, la relativité qu'on peut

avoir sans difficulté, avec un écrivain quelconque, plus normal ou

moins ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué.

ÉTUDES

ÉTUDES

De l'Evolution de la poésie au XIXe siècle.

Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un philosophe, et au

surplus un académicien, écrivait, étant encore un débutant qui cherche

sa voie:

«La littérature romantique, créée par Jean-Jacques Rousseau, défendue

par des écrivains tels que Chateaubriand, Mme de Staël et l'abbé

Delille, est destinée à triompher de la littérature classique qui sera

bientôt de l'archéologie.»

Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver Delille aux côtés

de Chateaubriand--opinion qui a pu sembler très tranchante et pourtant

vraie. Avant la Restauration, la littérature classique était morte au

contact des œuvres de Chateaubriand et de Mme de Staël, et même de

l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le timide Ducis et

Chênedollé, à placer avec beaucoup d'autres dans le groupe de

Chateaubriand. La littérature de cette toute première période est

pauvre numériquement de talents. La Révolution a coupé bien des

têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une sorte de

restauration humaniste et mélodieuse de l'antiquité a avorté par la

mort de Chénier; l'art délicat d'un Chamfort a été de même interrompu;

un Rivarol, émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente ses

plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où ne percent que

quelques voix médiocres et académiques s'occupant de versifier des

_Eloges_, que monte le Romantisme préparé par l'influence de Rousseau,

des faux Ossian, des chevauchées des Français à travers l'Europe, de

leurs contacts avec des races différentes, et de leur connaissance

nouvelle d'une Allemagne toute neuve qui vient d'échapper aux tutelles

étroites de notre art Louis XIV, et se réveille avec le _Faust_ de

Goethe. Les _Affinités Electives_ relient cet art à celui de notre

XVIIIe siècle français. Parmi l'essaim nombreux des premiers

romantiques, s'élèvent Hugo et Lamartine; Vigny s'y adjoint,

indépendant d'eux, juxtaposé seulement. Hugo et Lamartine vont plus

vite et c'est eux les poètes d'une génération qui, par un singulier

contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette leurs idées,

comme le prouva juillet 1830. Rien de pauvre comme le fond de

philosophie cléricale et réactionnaire d'où procèdent Hugo et

Lamartine. Aussi le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du

temps de Charles X est dans la préparation et l'accomplissement de sa

rénovation dramatique en un genre inférieur au poème pur, tout

d'action, de cantilène, d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement,

d'extériorité. L'influence de Shakespeare s'universalise, et

l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les premiers

drames d'Hugo; un gai et laborieux manœuvre, Alexandre Dumas, en

monnaiera la bonne nouvelle. Vigny ajoutera quelques pages solides à

l'histoire de ce théâtre romantique, mais sa belle œuvre est ce

poème, tout à fait réalisé: _Moïse_, rivalisant avec les plus belles

_Méditations_ et les _Feuilles d'Automne_. Voici avec _Cromwel_ et

_Hernani_ le bilan de deuxième période romantique, la première ayant

été surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme allemand a eu

la fortune de s'appuyer tout de suite sur le jaillissement de la

poésie populaire, d'où, chez lui, un pittoresque plus sûr, mais moins

éclatant et moins varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le

romantisme français emprunte davantage à la rhétorique et à

l'éloquence. Des deux côtés, l'influence toute puissante de Racine a

vécu.

La troisième période romantique entoure Hugo et Lamartine d'une foule

de disciples; et Musset crée une alliance du vers français nouveau

avec d'anciens genres du XVIIIe siècle comme le _Conte_. Les premiers

romantiques n'ont vu qu'_Hamlet_ et _Othello_, Musset découvre _Peines

d'amour perdues_ et _Beaucoup de bruit pour rien_, se réunit à

Beaumarchais, à Marivaux et crée un romantisme classique, sage au

fond, débraillé en surface, pas toujours dans la mesure, rarement

audacieux et donnant partout l'impression de cette qualité. Les

Lamartiniens se perdent en des extases catholiques platement

versifiées; Barbier s'impose, rude et classique de ton, semblable à un

Marie-Joseph de Chénier plus inspiré et doué du métier élargi des

romantiques. La tentative de compromission entre le romantisme et le

classicisme de Casimir Delavigne, qui, par le choix de ses sujets et

leur maniement, se rattacherait plus qu'il ne le croyait à la tragédie

de Voltaire, a avorté. C'est le grand temps de l'influence d'Hugo. Les

meilleurs se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après

quelques indications anglaises, crée une poésie personnelle, pédestre,

intime, et explique le romantisme par sa critique. Théophile Gautier,

critique et prosateur, romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme

poète, quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure plus

tard dans les _Emaux et Camées_. Gérard de Nerval, plus instruit

qu'aucun des romantiques, laisse quelques sonnets montrant quel poète

en vers il eût pu être. Avec lui perce la première lassitude visible

de l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine, fortifié par

Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gautier. Une jolie voix de femme

se fait entendre à l'écart du cénacle, celle de Mme Desbordes-Valmore.

Le théâtre d'Hugo continue à s'affirmer; les _Contemplations_ et la

première _Légende des Siècles_ donnent le maximum de ce qu'a pu le

romantisme, et voici avec Baudelaire quelque chose de nouveau qui se

lève.

Symbolistes et Décadents · 第 16 / 24 段