Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué, précoce, instruit,

qui se destine aux mathématiques ou à quelques branches des sciences

aura surtout l'ambition d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis

et de mettre son nom à côté de noms justement célèbres ou justement

classés. Il tendra à découvrir une loi non entrevue, au moins à

perfectionner une découverte, à tirer d'un fait connu des corollaires

nouveaux et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas de

raison de nier la tradition. Un jeune homme précoce, génial, instruit,

qui songe à s'exprimer par l'art, ressentira presque toujours, aux

premières heures de sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou

à raison, il se croira appelé à des modifications radicales dans la

manière de sentir et de penser des hommes de son temps. A tort, parce

qu'il ne se rend pas assez compte de la complexité même de son esprit,

et de ce qu'il contient, à son insu, d'acquis; avec raison, parce que

ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est justement une façon

vierge de comprendre les choses; il devine son univers, s'y perd et le

croit sans frontières. On repasse mille fois par ses sentiers de

jeunesse, sans s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur

du matin y a, comme une nature prodigieusement vivace et rapide,

disposé d'autres fleurettes. La difficulté même qu'a un jeune homme

d'éteindre et de traduire ce qu'il a de vraiment personnel, qui est

son regard sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler, lui

fait apparaître ses pensées existantes, mais difficilement

saisissables, parce que embryonnaires, comme compliquées à l'excès,

rares et profondes. Les coteaux où mûrit son vin lui paraissent des

Himalayas, et la route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en

ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains à ses

lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des horizons si

candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun œil humain ne les a

entrevus; il faut bien des noms nouveaux pour les fruits des nouvelles

Amériques qui surgissent à une contemplation toute neuve, et de là des

trouvailles et des exagérations, des chefs-d'œuvre d'impulsion jeune,

et des théories qui attendront confirmation, le plus souvent la

trouveront dans l'âge mûr, en se dépouillant de l'acquis qui les

gênait, les notions antérieures une fois mieux classées. Rimbaud,

comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré renouveler

entièrement sa langue, trouver, pour y serrer ses idées, des gangues

d'un cristal inconnu. Sans doute Rimbaud était au courant des

phénomènes d'audition colorée; peut-être connaissait-il par sa propre

expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr de la date exacte

du _Sonnet des Voyelles_ pour avancer autrement qu'en hypothèse que:

Rimbaud a parfaitement pu écrire ce sonnet, non en province, mais à

Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers amis dans

cette ville ayant été Charles Cros, très au fait de toutes ces

questions, il a pu contrôler, avec la science, réelle et imaginative à

la fois, de Charles Cros, certaines idées à lui, se clarifier certains

rapprochements à lui personnels, noter un son et une couleur. Les vers

du sonnet sont très beaux--tous font image. Rimbaud n'y attache pas

d'autre importance, puisqu'on ne retrouve plus de notations selon

cette théorie dans ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant

paradoxe détaillant une des correspondances _possibles_ des choses,

et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la faute de

Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement logiques, s'en sont fait

une méthode plutôt divertissante; c'est encore moins sa faute si on a

attribué à ce sonnet, dans son œuvre et en n'importe quel sens, une

importance exorbitante.

II

UNE SAISON EN ENFER.--LES ILLUMINATIONS

_Les Illuminations_ sont-elles postérieures ou antérieures à _Une

Saison en Enfer_? Paul Verlaine n'était pas très fixé sur ce point. On

pourrait induire l'antériorité des _Illuminations_, et, au premier

aspect, d'une façon irréfutable, de ce qu'un chapitre d'_Une Saison en

Enfer_, «Alchimie du Verbe», traite d'une méthode littéraire

appliquée en quelques poèmes et pages en prose des _Illuminations_. Il

y a là le désaveu (au point de vue théorétique) du fameux _Sonnet des

Voyelles_, et un blâme, des ironies même, à l'égard de certains poèmes

des _Illuminations_. Notons pourtant que le dégoût de l'auteur pour

ces poèmes n'est pas suffisant pour l'empêcher de les publier là, pour

la première fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une

humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant la poitrine, offre,

en exemple à ne pas suivre, ces vers terriblement mauvais; il vaut

mieux croire que, tout en abandonnant une technique extrêmement

difficile et dangereuse (ce n'est point de la coloration des voyelles

que je parle, mais des recherches pour fixer les silences, et aussi

atteindre par la sonorité seule la satisfaction des cinq sens, voir p.

239). Rimbaud jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de mieux

que le panier. Condamner la _Chanson de la Plus Haute Tour_ eût été

d'un auto-criticisme un peu trop sévère.

Mais si _Alchimie du Verbe_ prouve que les vers y inclus et certaines

proses lui sont antérieurs (pas de beaucoup), nous verrons que les

vers des _Illuminations_ reprennent certains passages d'_Une Saison en

Enfer_ «Mauvais Sang», que la langue des _Illuminations_ est plus

belle, plus ferme, plus concentrée, que celle d'_Une Saison_.

Nous croyons que si _Une saison en Enfer_, qui forme à sa manière un

tout, est postérieure à certaines des _Illuminations_, elle fut

terminée avant que toutes les _Illuminations_ fussent écrites, et ces

_Illuminations_ (ce que nous en possédons) ne formaient pas un livre,

ne devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil de poèmes en

prose, qui pouvait se grossir à l'infini, ou tout au moins en

proportion des idées nouvelles, ingénieuses, inattendues qui seraient

survenues dans le cerveau de Rimbaud; car si Verlaine entend

_Illuminations_, au sens de _Coloured plates_, en regrettant un titre

qui fût, non _Enluminures_, impliquant quelque fignolage, mais un

autre mot sorti du verbe _enluminer_, si Verlaine pense que Rimbaud a

cherché un titre emprunté à l'imagerie polychrome, il nous est bien

difficile, texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud et la

note des poèmes, d'être de son avis. _Illuminations_, à notre sens,

aurait signifié pour Rimbaud, outre la couleur d'Epinal à laquelle il

pensait un peu pour le procédé (l'Epinal et les albums anglais,

surtout les albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à

lanternes japonaises et aussi le concours pressé des idées,

personnifiées en passants accourant, le falot à la main, sur la petite

place de quelque ville, plus éclairées de l'obscurité ambiante, et

aussi ce mot _Illuminations_ répondait à cette acception de _brusques

éclairs de la pensée_, aussitôt notés, cursivement et tels quels. La

recherche d'impressions, l'acceptation d'intuitions aiguës, imprévues,

la capture d'analogies curieuses, telle est la préoccupation des

_Illuminations_, de ces improvisations parfois si heureusement

définitives, parfois indiquées d'une phrase initiale, suivie d'un _et

cætera_ motivé, comme _Marine_ (p. 136 des _Illuminations_).

_UNE SAISON EN ENFER_

_Une saison en Enfer_ est l'explication de l'état d'âme de Rimbaud

généralisé en celui d'un jeune homme de son temps, issu du Tiers, gêné

par ce qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son

atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que l'enfer est

en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux de Rimbaud il y a chez

lui, en ce moment de son esprit, grouillement et non vol, et aussi

parce que Baudelaire et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui

parle du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence dans la

position du sujet, mais ensuite quelle indépendance!

Rimbaud cherche les couleurs de son âme; il retrouve l'histoire de sa

race; il s'est trié en lui-même les défauts des Celtes; des instants

de mysticisme lui ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de

Pierre l'Hermite, un des lépreux chauffant leurs plaies au soleil près

des vieux murs, munis de l'éternel tesson; des instants de violence

lui montrent qu'il aurait pu être un reître; il eût volontiers

fréquenté les sabbats. Il ne se retrouve plus au XVIIIe. Traduisons:

il ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme un peu

idolâtre. Il se revoit XIXe, il déplore que tout n'aboutisse comme

philosophie qu'au ravaudage des vieux espoirs (voilà pour l'âme) et à

la médecine, codification des remèdes de bonnes femmes (voilà pour le

corps). Que faudrait-il pour que ce jeune homme du XIXe siècle fût

heureux? Qu'on aille à l'_Esprit_. Qu'entend-il par là? Qu'on retourne

au paganisme, qu'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute

influence de l'Evangile: tout le monde héros, et sur-homme, comme des

philosophes le diront après lui; redevenir l'homme qui est dieu par la

force et la splendeur, sur les débris de l'homme-dieu par solidarité

et résignation. Mais je ne pense point que, en son désir de se

retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à la Grèce. Sans

doute, il admettrait la définition de Michelet: «la Grèce est une

étoile, elle en a la forme et le rayonnement»; mais c'est vers le

soleil qu'il va, vers le soleil des vieilles races orientales, vers la

vie de tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il voudra

l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Comanches, comme il sied

à quelqu'un qui devine Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid:

puissance des images d'enfance chez un génie de vingt ans, d'images,

dès lors, reflétées épiques, au point de coexister avec la découverte

de nouveaux terrains littéraires. On me dira que c'est bizarre. Je

pense que l'incompréhension des critiques, devant cette œuvre, prouve

suffisamment que nous sommes dans l'exceptionnel. Et son rêve est de

se fondre avec des forçats, comme Jean Valjean qu'il admire aussi,

parmi des pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin, et

des _chants raisonnables des anges_, foin de _l'angélique échelle du

bon sens_, de tout ce qui rend vieille fille, _la vie est la farce à

mener par tous_, et mieux vaut la guerre et le danger, malgré

qu'ironiquement on puisse se rappeler à soi-même des refrains de

vieille romance--la _Vie française_, le _Sentier de l'honneur_. Tout

est ridicule, même le salut. Alors l'alcool («j'ai avalé une fameuse

gorgée de poison») et les délires.

Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer. C'est l'Epoux infernal

qui singe la voix, les gestes, les allures de la vierge folle qu'il

domine en son corps, et dont il tient toute l'âme, sauf une

échappatoire, un sourire, une ironie, une restriction dans

l'admiration. «Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement;

mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel, que je voie un

peu l'assomption de mon petit ami!» Et cette simple restriction met

tout en question, annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en

son incompréhension de l'époux, comme l'époux croit devoir se garantir

par des menaces de départ brusque. Equilibre instable de deux êtres

qui se cherchent en eux-mêmes, en faisant semblant de se chercher l'un

dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la psychologie qui

s'impose trop, des tournées dans les ruelles noires, et des charités à

deux, et des cabarets, des aspects d'idylle exquise dans

l'insuffisance de l'amour, des désirs d'aventures où l'amour,

retrouvant toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette

confession de l'Epoux infernal, c'est un conte de jeune amour

complexe, trouble et charmant (à rapprocher d'«Ouvriers»,

_Illuminations_, p. 178). Et si l'amour ne comble pas cette âme

inquiète, ni l'art qu'il veut impossible, alors le travail, la

science--ce n'est point son affaire, _c'est trop simple et il fait

trop chaud_. Exister en s'amusant, histrionner à la Baudelaire, soit

peindre des fictions, rêver des _amours monstres_ et des _univers

fantastiques_, regretter le _matin_, et les étonnements, ravis de

l'enfance et ses grossissements, avoir rêvé d'être mage et retomber

paysan... Il faut chercher le salut vers des villes de rêve. Sur le

seuil de l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre; armé

d'une ardente patience, absorber des réalités; être soi totalement,

âme et corps, penseur indépendant et chaste.

Telle est cette œuvre courte et touffue indiquant le départ hors

d'une vie ordinaire vers quelque vie mentale et personnelle, sur

laquelle on ne nous donne pas plus de détails.

_LES ILLUMINATIONS_

J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général _les Illuminations_;

regardons-les maintenant de plus près.

Voici le petit poème _Après le Déluge_, qui nous explique la vision de

l'écrivain. Rien n'a changé, depuis le temps où l'idée du déluge se

fut rassise dans les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps

après un laps de temps inappréciable de cent ou de deux mille ans,

minute d'éternité. C'est presque en même temps qu'il y eut

Barbe-Bleue, les gladiateurs, que les castors bâtirent, qu'on baptisa

le verre de café mazagran, que les enfants admirent tourner les

girouettes et regardent les images, qu'il y a des sentiments frais et

des orgies, de mauvaise musique de piano, c'est presque en même temps

qu'on bâtira un splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans

tout, au sens de la durée, naissance des pierres précieuses,

superstitions, églogues et aussi le mutisme de la nature qui cache

bien ses secrets. Peut-être les montre-t-elle un peu, au lendemain

d'un déluge, dans sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des

visions fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus

dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on sache, mais pour

qu'on voie. La vision du poète est monotone dans ces grands

changements, et, sauf un cataclysme, tout est pour elle équivalent et

contemporain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments et

des monuments à la fois éternels et d'une minute de cette humanité à

la fois stable et kaléidoscopique telle que la veut voir le poète.

Alors des mirages. Après le dernier jour du monde, le monde barbare

recommençant dans les glaces arctiques, et retrouvant, dans un

atavisme, par merveille de routine demeurée, les fleurs qui n'existent

pas, les pensées humaines; des paysages figurés où des anges dansent

tout près des labours, un décor de primitif donnant une terre de

Jouvence, des décors d'étude de nature, faits de tout près, en se

penchant, comme _Fleurs_, grossissement d'une motte de terre jusqu'à

l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel, et l'_Aube_, la joie

fraîche de saisir les joies de lumière des premiers rayons d'été et

_Royauté_, une sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour, et

l'esquisse en trois lignes d'une ville esthétique adorant la beauté

des êtres, des choses et des jardins.

Puis des séries.

Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et, relatifs à ces

objets, des mots étranges, des noms propres bizarres qui ont frappé la

jeune imagination, le grossissement de la nature, le rapport que

l'enfant fait de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le touche

le plus immédiatement, et puis les livres et les images, leurs fastes,

et leur sentimentalité, et l'instinct éveillé chez l'enfant, un petit

monde visionnaire qui se lève en lui et que détruit la parole

bienveillante et ennuyeuse de la sollicitude des parents.

Et puis le paysage s'anime: des revenants, qui ont été des âmes

tendres et généreuses, des maisons fermées le frappent. Qu'est-ce

qu'une absence, un deuil, une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la

désolation? Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer

couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la légende: il y a

un oiseau au bois, une cathédrale qui descend et un lac qui monte, et

la grande peur, celle d'une voix qu'on entend au loin et qui vous

chasse.

Puis le rêve où l'on se retrouve, où l'on se configure à soi-même par

ses desseins (V. _Mauvais Sang_). On est le saint des gravures

hagiographiques parmi les bêtes pacifiques et charmées, le savant de

l'estampe d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la

croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence. Brève terreur;

on aime bientôt le silence: «Qu'on me loue enfin ce tombeau.» Voici le

rêve infantile d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous d'une

énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on s'emmure.

Et dans _Vie_ (qu'il faut comprendre «rêveries»), une deuxième épreuve

du même sujet, du dernier poème d'enfance, l'éveil de l'imagination

par les textes: les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cerveau de

l'enfant invente des vies, des drames, il sort de sa personnalité

étroite, suscite des personnages; un brahmane, créé par lui, lui

explique les proverbes; les pensées se pressent; il existe pour lui

des minutes radieuses et multiples d'intuitions géniales. «Un envol de

pigeons écarlates tonne autour de ma pensée.» Le roman de jeunesse, et

la satiété d'avoir trop vite deviné la vie, et de s'être répandu en

romans mentaux, et un peu de dégoût: «je suis réellement d'outre-tombe

et pas de commissions.»

Les _Villes_ font partie du défilé des féeries qu'a voulu Rimbaud:

luxe de mirages, paysages de rêve. Bien des poètes, à cette heure-là,

soit pris par la beauté de Paris, ses transformations, son sous-sol,

usine dissimulée de constructions propres, soit touchés par le contact

babylonien de Londres, ont rêvé des villes énormes, esthétiques,

pratiques aussi. Des utopistes d'avant la guerre en ont laissé des

opuscules, Tony Moilin par exemple. C'est cette préoccupation «que

deviendra Paris, que sera la ville future?» que reprend Rimbaud: et il

dépeint des villes de joies et de fêtes avec des cortèges de Mabs et

des Fêtes de la beauté, dos beffrois sonnant des musiques neuves et

idéalistes; il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de Mille

et Une Nuits où l'on chante l'avènement de quelque chose de mieux que

la journée de huit heures. On synthétise les lignes architecturales:

on retrouve, par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce

modèle, des jardins; des passerelles et des balcons traversent la

ville; un cirque, du genre de celui de Syssites de Flaubert, enserre

tout le commerce de la ville et en débarrasse le demeurant; l'argent

n'y a plus de prix--plus de villages, des villes, des faubourgs, et

des campagnes pour la chasse.

A côté de cette série, des poèmes comme le _Conte_ du Prince et du

Génie, de l'âme inlassable de désirs et se consumant, et des paysages,

violents de traduction figurative. Pour dire «du Pas-de-Calais aux

Orcades», Rimbaud écrira: «du détroit d'indigo aux mers d'Ossian». Il

bâtit son paysage de quelques traits principaux, accusés et même

forcés d'importance: «sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel

vineux». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les fleurs vives, les

coins des Venises du nord; il a interprété des bousculades de nuages,

et tenté de fixer les formes terrestres qu'ils affectent un instant

(p. 179). Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette

lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon de soleil ou

d'une clarté lunaire, voici des cantilènes toutes dépouillées, toutes

calmes, toutes simples, (verlainiennes en même temps que les _Romances

sans Paroles_, moins belles peut-être ou plutôt moins touchantes, plus

intellectuelles souvent), et des efforts à traduire les phantasmes

d'ivresse, et de la satire touchant la magie bourgeoise, des féeries

et de contrastantes notations de la rue, _Hortense_, _Dévotion_ des

pèlerinages à la ville de Circé. Mais, s'il est facile d'énumérer et

de ramener la vision, on ne pourrait qu'en citant faire comprendre la

beauté complexe et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant

d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques de Rimbaud.

C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise à présenter des

rêveries féeriques et hyperphysiques comme de simples états d'âme, à

les démontrer état d'âme ou d'esprit, et justement puisque son esprit

les contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux servants de la

Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric à brac de passé, sans étude

traînante vers des textes trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il

a été un puissant créateur de métaphores. On ne pourra regretter en

cette œuvre que son absence de maturité et aussi sa brièveté.

Le Monument d'Arthur Rimbaud.

Le 21 juillet, on inaugurait en belle place le buste d'Arthur Rimbaud

à Charleville, sa ville natale; ce petit fait n'est point sans

importance; il marque, dans l'histoire littéraire, une date; c'est le

commencement des honneurs officiels pour cette pléiade de poètes qui

précédèrent les poètes symbolistes, dont ils furent les aînés

immédiats, pour ce groupe de poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux,

appela les poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-être un

peu suranné, du romantisme.

Dans un volume qui contient six portraits littéraires, Verlaine

analysait et vantait, outre Mme Desbordes-Valmore, quatre de ses

propres émules; c'était Tristan Corbière, dont l'ironie neuve,

l'émotion picaresque et la technique libre et fantasque n'étaient

connues que de quelque dix personnes. Corbière venait de mourir à

trente-six ans. C'était Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé et

Arthur Rimbaud. Verlaine s'était portraicturé lui sixième, sous le nom

de Pauvre Lelian; cette fois, et c'était mieux, l'influence

shakespearienne lui avait glissé cet anagramme.

La sélection était juste, significative; elle eût été complète si

Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des vers de Charles

Cros et le particulier de sa vie. Le choix même de Marceline

Desbordes-Valmore, placée dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu

d'oubli qui avait suivi une expansion trop restreinte de gloire,

n'était pas malheureux. Marceline Desbordes-Valmore, en effet, avait

eu des sincérités et aussi des coquetteries de sincérité, des élans

simples et un éloignement de la rhétorique qui la rapproche de

Corbière ou de Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui

rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que Sainte-Beuve et

Baudelaire avaient cessé de la vanter. D'ailleurs, entre ces poètes

que groupait Verlaine, pas de ressemblance mais bien des affinités,

car rien n'est aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de

Mallarmé. Deux liens les unissaient; d'abord, tous deux ils étaient

des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration des jeunes écrivains les

citait ensemble; de plus, ils goûtaient réciproquement leurs œuvres.

Symbolistes et Décadents · 第 15 / 24 段