l'orage et la description de l'aube de leur voyage, et leurs
invocations et leurs prières. Tout en veillant à la simplicité ou
plutôt au fondu du ton, le poète ne fait pas parler les enfants comme
des enfants. Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la
Vierge sont amenées un peu comme des cavatines; aussi c'est en chœur
que les enfants prient, et quand ils frappent à la porte de Cagnard,
c'est toute une chanson qu'ils lui disent en chœur pour montrer leur
gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils sont à l'abri,
le poète quitte cette allure de cantique moderne et très doux qu'il a
pris, et c'est le ton du fabliau, le petit vers pressé de huit pieds,
sans formule de strophe, qu'il prête au Cagnard pour dire ses misères
et expliquer son crime. C'est au fabliau aussi qu'il emprunte
l'acrimonie réciproque des deux époux, et leurs justes, réciproques
aussi, griefs. Il garde pour les enfants le ton du cantique, et certes
là Vicaire a trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et
simples inspirations: c'est avec Lise (dans _Emaux Bressans_) et le
portrait d'Aelis, dans _Rainouart au Tinel_, ce que Vicaire a fait de
mieux, c'est un cantique à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant
divin.
La vierge Marie,
La mère de Dieu,
Sort au matin bleu
De sa métairie.
Et va sous le pont
Pour laver ses langes,
Tandis que les Anges
Gardent le poupon.
Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph se hâte d étendre,
la rivière chante et cela enchante les peupliers de la rive, les vieux
ais du pont et l'aube éveille les fleurs «qui sont comme des pleurs
dans l'herbe mouillée».
Saint Pierre des cieux,
Ouvrez votre porte,
Voici que j'apporte
L'enfant gracieux.
Et la vierge blonde
Comme l'Orient,
Embrasse en riant
Le Maître du Monde.
C'est encore de la Madone que les enfants rêveront quand saint
Nicolas, après avoir pardonné à la Cagnarde et imposé une pénitence au
Cagnard, réveille du saloir les enfants, et tout se termine non pas en
chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de cantiques. Cela
s'apaise en clarté pure et naïve comme cela s'est ouvert, et c'est une
pure goutte de lumière embrasée de mille douces transparences qu'a
laissé là tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dépassé
dans toute son œuvre son Miracle de saint Nicolas, il l'a rarement
égalé, il s'en est même rarement approché.
* * * * *
L'œuvre de Vicaire est abondante. Outre les _Emaux Bressans_ et le
_Miracle de saint Nicolas_, voici s'échelonner ses livres de vers, car
le poète fut (sauf la préface des Déliquescences) rebelle à toute
prose. Ces recueils de vers, de titres simples et heureux sont
l'_Heure enchantée_, à la _Bonne Franquette_, au _Bois-Joli_, le _Clos
des fées_. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier, une farce
rajeunie, la _farce du Mari refondu_, qui est bien médiocre et une
petite comédie, _Fleurs d'Avril_, où les jolis couplets abondent, et
dont le scénario fin et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de
vers il y a des chansons qui sont charmantes, et des chansons qui ne
sont point assez légères. Il y a ce que Vielé-Griffin appelait des
jeux parnassiens, d'assez inutiles ballades. _A la Bonne Franquette_
s'ouvre par vingt-cinq de ces amusettes; on ne voit pas pourquoi ce
poète ému, à qui l'émotion réussit si bien, s'amuse à rechercher de
ces vers simples et bêtas dont on dit qu'ils sont de bons refrains de
ballades. Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...
Chacun avocasse
En vrai madecasse.
Rions donc un peu.
ou bien le vers refrain est: Je me fiche du reste... A la grâce de
Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville lui-même, avec son
clair génie et ses habiletés de clown, n'a pu rendre une vie
intelligente à ce vieux genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des
sonnets qui n'ajoutent rien à sa gloire; il y a un poème sur la
Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe, mais qui est fort
joliment dit. Il y a un poème: Quatre-vingt-neuf, couronné par un jury
à propos de l'Exposition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas
s'arrêter; la cantate, c'en est une, n'était pas de son ressort. Il y
a un poème auquel il dut attacher de l'importance, car il le publia à
part, c'est une Marie-Madeleine, contée selon l'imagerie populaire et
comme un conte tout moderne, avec un Christ apparaissant, comme Uhde,
le peintre bavarois, en peignit dans des intérieurs modernes
d'ouvriers et de paysans, tout près, il est vrai, d'Oberammergau.
L'intention était amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on
ne l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant,
au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie, malgré des
alternances de rythmes, par facettes, par plans, par séries du poème,
on dirait par chants, si ce n'était si court; il n'a pas retrouvé dans
le ton voulu artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas.
Il y a, dans cette gamme de recherches du poème populaire, une fort
jolie chose, qui serait exquise, qui serait avec un peu plus de beauté
verbale, un petit chef-d'œuvre. C'est l'histoire de Fleurette:
là-bas, en Bourgogne, Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus
brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV. C'est lui, le
prince, qui l'a rencontrée près de la fontaine où elle gardait ses
moutons; il l'a regardée, elle l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est
donnée, et tout le village a envié sa gloire grande d'être la mie du
roi. Et puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours; le village
alors a retrouvé sa sévérité, le village l'a honnie, et la pauvre
Fleurette est allée à la plus claire des fontaines, celle où elle fut
aimée, pour s'y noyer. Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que
pour courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillardement il
veut montrer à Margot cet endroit où il a été vainqueur, et dont il a
gardé un joli parfum; au moment où il conte sa prouesse, voici le fil
de l'eau qui amène devant le couple amoureux, Fleurette morte, ses
longs cheveux noirs et son corps d'argent; le roi se trouble, Margot
pleure un peu, et Fleurette passe; étant apparue elle retourne au
néant. C'est fort joli et très tendre et très pitoyable, du bon
Gabriel Vicaire. Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en
vers, des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes dans la
manière du XVIIe et du XVIIIe siècle, comme la _Journée de Javotte_,
ils ont quelque élégance, mais ne sont pas très frappants. Il y a
mieux; des recherches dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une
tentative pour tirer de la vieille chanson de geste française un poème
moderne. C'est tout au moins une tentative d'un grand intérêt et un
beau but que le poète s'est proposés; comment y est-il arrivé. Voyons
le dernier des efforts considérables de Vicaire qui soit publié:
_Rainouart au Tinel_.
Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un millier de vers, insérée
au courant des pages du _Clos des Fées_. Rien n'annonce que cette
œuvre fut plus chère à Vicaire qu'une autre; il était d'ailleurs tout
dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance plus ou
moins grande de ses tentatives; seule, une note, toute brève au bas
d'une page à propos d'un nom propre, renvoie au célèbre poème médiéval
d'Aliscans.
Le poète a voulu traduire la verve héroïque et grossière des anciens
trouvères. Son Rainouart est un Sarrasin pris tout jeune; il
appartient au roi Louis (le Débonnaire) et végète dans un coin des
cuisines, toujours bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains
inoccupées, servant de plastron à la foule des marmitons sans avoir
l'air de s'en soucier. Cette apathie même excite la colère du maître
cuisinier Ansaïs, qui se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien
aller jusqu'à la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart
sort de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La gent
marmitonne se précipite sur lui, et malgré une belle défense il serait
étouffé sous le nombre, si le roi Louis et la reine Blanchefleur,
suivis de Garin de Raimes, du sage duc Nayme, de Salaün de Bretagne,
de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas là. Guillaume au Court-Nez
s'éprend de la belle défense de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis
qui n'aime point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le
comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être battu, Rainouart
se sent un autre homme. Le sang de son père, l'empereur sarrasin
Desramé, et de ses aïeux bouillonne en lui; mais s'il veut, comme ceux
de sa lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est contre eux
qu'il veut lutter et il demande à Guillaume d'aller se battre contre
les infidèles. Guillaume consent; alors Rainouart s'en va dans la
forêt, il avise un magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a
coutume de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûcheron et
lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du bûcheron sont
infructueux, il s'y met lui-même. Survient un forestier qui veut
défendre l'arbre du roi. Rainouart le fracasse et l'envoie se promener
dans les branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un charron, le
fait doler sur sept plans, le fait dorer aux extrémités, il a
maintenant son tinel (levier-massue) qui deviendra son arme, et en
revenant vers Guillaume au Court-Nez, cet hercule terrible et bon
enfant joue abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces
entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la fille du roi
Louis. Aelis est charmante.
Parfois rêveuse, à sa fenêtre, elle se penche,
Elle a l'air de chercher et d'appeler son cœur.
Et la lune folâtre entre dans la tour blanche,
Aux yeux de cette rose elle met sa langueur.
A la vue d'Aelis (le portrait en est délicieux), Rainouart sent de
plus en plus en lui le désir de guerroyer et d'acquérir de la gloire.
L'occasion est excellente. Desramé a envahi le midi de la France.
Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son père Desramé, qu'on
va chercher à table, pour lui dire qu'un ennemi terrible couche son
armée par terre. Ici, se place une assez jolie chose. Rainouart a fort
frappé, le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient que tous
ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une grande tristesse le
prend. Il n'a pas le temps d'y défaillir, car toute une armée est sur
lui.
Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume au Court-Nez et
l'armée vers la cité impériale, vers Laon, la cité de fer; il précède
l'armée, portant le tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au
roi Louis et à Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux; sans rien
demander à personne, il se jette aux pieds d'Aelis, lui dit que c'est
elle qui avait combattu par son bras, qu'elle tait sa force, et qu'il
l'adore; si elle consent à être sa femme, il se fait fort de lui
conquérir un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent; le roi
consent, et voici Rainouart heureux et plongé dans les délices de
l'amour; de temps à autre il quitte un instant sa femme et va voir son
cher tinel qui, dans une chambre haute, repose sur un lit de houx et
de branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pourquoi pas dans
un conte lyrique), lui reproche de s'endormir dans l'oisiveté et
l'amour, et l'accuse de se rouiller, force et courage. Rainouart le
croit et repart combattre l'infidèle.
Là, comme toujours, Vicaire réussit moins dans ce qu'il recherche, les
choses truculentes, violentes, familières, que dans la simple
expression de son don d'émotion naturelle, de tendresse devant la
beauté de la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rainouart au
Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce Aelis.
* * * * *
De cet examen rapide d'une œuvre considérable, il ressort que Gabriel
Vicaire, écrivain doué d'une grande originalité de détails sans avoir
su se trouver un fond propre, écrivain précieux et tendre, qui se
voulut parfois violent, restera par quelques centaines de beaux vers
qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui est
beaucoup) une petite œuvre charmante et achevée, le _Miracle de saint
Nicolas_; cette œuvre plus que toute autre prouve qu'il y eut en lui
l'étoffe d'un primitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux
qu'il voulut être. Né à une époque où la poésie française se
transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément à sa nature.
Il voulut être un mainteneur de traditions et c'est pour cela que,
malgré d'heureuses trouvailles et bien des jolies choses, il ne fut
pas un écrivain de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs
de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe un des premiers rangs
parmi les Parnassiens; il est un Parnassien (car il se rangeait
davantage à eux en vieillissant) de seconde ligne, de second
mouvement, non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens.
La place n'est pas énorme; sa stature, quoique bien prise, n'est pas
très élevée.
Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra tenir compte, non
seulement des lignes essentielles du développement de la poésie
française, mais des beautés principales qu'elle contient, on devra
donner la _Pauvre Lise_, le _Cantique de Marie_, du _Miracle de saint
Nicolas_, le Portrait _d'Aelis_ et peut-être _Fleurette_; c'est déjà
un joli bagage qu'on pourra augmenter de quelques légères chansons et
Vicaire sera un poète d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître.
Il n'aura point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le plus
noble, le plus généreusement desservi, et il fut, pour citer un de ses
poèmes et non des moindres, le beau page qui servit la Reine Poésie,
n'ayant d'yeux que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en
échange, sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais et
joyeux, un brin du vert laurier.
Arthur Rimbaud.
Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les vers et les proses
d'Arthur Rimbaud, il parut simple à la critique littéraire de
circonscrire un peu le sujet; il fut de mode de considérer Rimbaud
comme uniquement le néfaste auteur du _Sonnet des Voyelles_. Rimbaud
devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il était l'homme qui
avait perpétré le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers.
Certains, plus éveillés, négligèrent l'œuvre avec une prudence
respectueuse et préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna
généralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût négligé les
belles heures du succès, qu'il eût certainement obtenu, sitôt assagi,
ce qui n'eût été évidemment qu'une question de peu d'années
d'apprentissage. Pour quelques-uns, les plus futés, il parut certain
que, Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que Verlaine,
tout en faisant la part de l'affection, se fût tout à fait trompé sur
la valeur d'art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facultés
perdues dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et
gongorismes à contre-poil, _Les Effarés_ et le _Bateau Ivre_. Et puis,
chez des gens même un peu lettrés, on préféra lire la notice de
Verlaine dans _Les Poètes maudits_ que l'œuvre même, ce qui n'a rien
d'étonnant dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition
est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.
M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait (et il est le mieux
informé) sur les détails de la vie de Rimbaud, vie d'ailleurs prédite
théoriquement dans ses œuvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu,
malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement sur la pensée
d'Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourné le dos à la vieille
Europe. Il n'est pas impossible que, grâce à son activité, des
manuscrits soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les
accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en quittant
l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet esprit visionnaire,
qui n'avait pas besoin de l'écriture pour se formuler ses propres
idées complètement, pour se manifester soi-même à soi-même, ait
dédaigné d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à son
retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette fascination du grand
silence qui tombe à rayons droits du soleil d'Orient, leçon de mutisme
que donne aussi l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire
de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un certain dégoût,
il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres coutumes, notre in-12
courant et toutes les habitudes de littérature, tirée à la ligne et
développée pour le libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une
autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud, ayant donné
l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas de se reproduire avec plus
ou moins d'amélioration ou de développement. J'aime mieux croire que
l'Orient fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame et de
l'écritoire.
En tout cas, l'œuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu'a
publié le _Mercure_; l'édition, très soigneusement faite, est fort
sobrement présentée; s'il n'y avait parmi les lecteurs que des poètes,
tout commentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement
risibles ceux qui déclarent ne rien voir en cette œuvre, nous
admettons qu'à certains égards Rimbaud est un auteur difficile; de
plus, il y a peut-être quelque chose à dire sur la genèse et sur les
buts de ces poésies, de ces _Illuminations_ de cette _Saison en
Enfer_, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le vers admirable
de Stéphane Mallarmé:
_Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change._
I
LES PREMIÈRES POÉSIES
Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud, celles que ne
contiennent pas les _Illuminations_ et la _Saison en Enfer_, sont fort
inégales, précieuses toutes, parce qu'elles permettent d'étudier les
influences littéraires qui se reflètent dans le début de cet esprit si
rapidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un petit poème
intitulé _Roman_, assez mauvais, et par _Soleil et Chair_, où déjà se
trouvent de belles strophes chantantes et de vraiment beaux vers,
l'influence de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement dans
_Ce qui retient Nina_. Voici, dans _Le Forgeron_, du Hugo
grandiloquent amalgamé avec du Barbier ou du Delacroix (celui du
tableau des Barricades de Juillet); du Hugo des _Pauvres gens_, ou
même de certaines pièces, les moins bonnes, des _Feuilles d'automne_,
dans _Les Etrennes des Orphelins_. Et, tout de suite, ces traces
effacées, dès le _Bal des Pendus_ et la _Vénus Anadyomène_, voici que
Rimbaud entrevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la
manie satanique et le pessimisme anti-féministe de certaines pièces,
il se hausse bientôt jusqu'à l'essence même de l'œuvre. Au regard du
_Voyage_, voici le _Bateau ivre_, et c'est dans _les Paradis
artificiels_ qu'il faut chercher l'idée première du fond des
_Illuminations_, de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire
correspondent des lignes d'_Une Saison en Enfer_, de même que le
_Sonnet des Voyelles_ a des similitudes avec «la Nature est un temple
où de vivants piliers», de même aussi que l'appareillage constant des
mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-être déposé chez
Rimbaud son goût des soleils d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez
un enfant prodigue qui sans doute lisait _les Fleurs du Mal_ à l'âge
où les autres ont à peine fermé _Robinson_ ou ses innombrables
transcriptions?
Quelle ne devait pas être la séduction de l'œuvre de Baudelaire sur
un esprit de cette vigueur; le vers mentalisé, spiritualisé, d'une
matière presque minéralisée à l'exécution, des strophes où, comme sur
un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent:
_Adonaï, dans les terminaisons latines,
Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils._
a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit:
_Léonard de Vinci, miroir profond et sombre
Où des anges charmants, avec un doux souris.
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays._
La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale, réinventée,
poussée--de l'estampe fantaisiste et linéaire, harmonieuse sans doute,
de Bertrand--jusqu'à la beauté musicale des _Bienfaits de la lune_, et
le rayonnement d'une intelligence large comme celle d'un Diderot,
analytique comme celle d'un Constant, intuitive à la façon d'un
Michelet, une intelligence sagace à découvrir Poe, claire à serrer en
trente pages les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois
Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une technique
poétique pourtant si améliorée par lui-même, tels étaient les titres
de gloire de Baudelaire, tout récemment mort, alors que Rimbaud
commença à écrire. Joignez que la destinée du grand homme était
tragiquement interrompue, qu'il n'occupait point sa place parmi les
réputations, qu'on sentait l'œuvre admirable non terminée, que la
tombe s'était fermée et qu'avant elle la maladie avait mis le sceau
sur peut-être des pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et
vous comprendrez ce que _devait_ évoquer à cette heure-là, à un jeune
homme génial, le nom de Charles Baudelaire.
Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence de Paul
Verlaine.
Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de Verlaine, je ne
veux nullement dire que Rimbaud fût un esprit imitateur; bien loin de
là. Mais il entrait dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la
distance et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points de
contact. Si le _Bateau ivre_ rappelle en intention l'intention du
_Voyage_, cela n'empêche pas l'œuvre d'être personnelle, d'être
jaillie du fond même de Rimbaud et d'avoir en elle l'originalité
inhérente et nécessaire au chef-d'œuvre. Là, Rimbaud est comme sur le
seuil de sa personnalité: sorti des limbes et des éducations, il
s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes, d'un coup. C'est
évidemment de beaucoup le plus beau de ses poèmes, des quelques-uns
destinés à vivre, avec _les Effarés_ si indépendants et si jolis de
ton, des quelques féroces caricatures, _Les Assis_ et _Les Premières
Communions_. Et, à côté de ces quelques poèmes, déjà si étonnants dans
une œuvre de prime jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent
intéressantes au point de vue de la formation du talent de Rimbaud: la
pièce réaliste _A la Musique_ (encore baudelairienne); _l'Eclatante
Victoire de Sarrebruck_, une amusante transcription d'imagerie, qui
n'est pas la seule dans son œuvre; _Mes Petites Amoureuses_, d'une
langue paradoxale et cherchée, indication d'une préoccupation de
Rimbaud vers une traduction à la fois argotique et précieuse des
truandailles, (_Fêtes de la Faim_), qui précèdent toute une série de
poèmes en la même note libre et paroxyste.
Et _Oraison du Soir_, et _Les Chercheuses de Poux_? J'avoue les moins
apprécier que le _Bateau ivre_ et _Les Effarés_, c'est d'une
désinvolture un peu trop jeune, d'amusant contraste avec la sûreté de
la forme, mais pas plus.
Et le _Sonnet des Voyelles_?
Le _Sonnet des Voyelles_? ceci demande quelque développement.