Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi la forêt sous

l'orage et la description de l'aube de leur voyage, et leurs

invocations et leurs prières. Tout en veillant à la simplicité ou

plutôt au fondu du ton, le poète ne fait pas parler les enfants comme

des enfants. Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la

Vierge sont amenées un peu comme des cavatines; aussi c'est en chœur

que les enfants prient, et quand ils frappent à la porte de Cagnard,

c'est toute une chanson qu'ils lui disent en chœur pour montrer leur

gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils sont à l'abri,

le poète quitte cette allure de cantique moderne et très doux qu'il a

pris, et c'est le ton du fabliau, le petit vers pressé de huit pieds,

sans formule de strophe, qu'il prête au Cagnard pour dire ses misères

et expliquer son crime. C'est au fabliau aussi qu'il emprunte

l'acrimonie réciproque des deux époux, et leurs justes, réciproques

aussi, griefs. Il garde pour les enfants le ton du cantique, et certes

là Vicaire a trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et

simples inspirations: c'est avec Lise (dans _Emaux Bressans_) et le

portrait d'Aelis, dans _Rainouart au Tinel_, ce que Vicaire a fait de

mieux, c'est un cantique à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant

divin.

La vierge Marie,

La mère de Dieu,

Sort au matin bleu

De sa métairie.

Et va sous le pont

Pour laver ses langes,

Tandis que les Anges

Gardent le poupon.

Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph se hâte d étendre,

la rivière chante et cela enchante les peupliers de la rive, les vieux

ais du pont et l'aube éveille les fleurs «qui sont comme des pleurs

dans l'herbe mouillée».

Saint Pierre des cieux,

Ouvrez votre porte,

Voici que j'apporte

L'enfant gracieux.

Et la vierge blonde

Comme l'Orient,

Embrasse en riant

Le Maître du Monde.

C'est encore de la Madone que les enfants rêveront quand saint

Nicolas, après avoir pardonné à la Cagnarde et imposé une pénitence au

Cagnard, réveille du saloir les enfants, et tout se termine non pas en

chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de cantiques. Cela

s'apaise en clarté pure et naïve comme cela s'est ouvert, et c'est une

pure goutte de lumière embrasée de mille douces transparences qu'a

laissé là tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dépassé

dans toute son œuvre son Miracle de saint Nicolas, il l'a rarement

égalé, il s'en est même rarement approché.

* * * * *

L'œuvre de Vicaire est abondante. Outre les _Emaux Bressans_ et le

_Miracle de saint Nicolas_, voici s'échelonner ses livres de vers, car

le poète fut (sauf la préface des Déliquescences) rebelle à toute

prose. Ces recueils de vers, de titres simples et heureux sont

l'_Heure enchantée_, à la _Bonne Franquette_, au _Bois-Joli_, le _Clos

des fées_. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier, une farce

rajeunie, la _farce du Mari refondu_, qui est bien médiocre et une

petite comédie, _Fleurs d'Avril_, où les jolis couplets abondent, et

dont le scénario fin et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de

vers il y a des chansons qui sont charmantes, et des chansons qui ne

sont point assez légères. Il y a ce que Vielé-Griffin appelait des

jeux parnassiens, d'assez inutiles ballades. _A la Bonne Franquette_

s'ouvre par vingt-cinq de ces amusettes; on ne voit pas pourquoi ce

poète ému, à qui l'émotion réussit si bien, s'amuse à rechercher de

ces vers simples et bêtas dont on dit qu'ils sont de bons refrains de

ballades. Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...

Chacun avocasse

En vrai madecasse.

Rions donc un peu.

ou bien le vers refrain est: Je me fiche du reste... A la grâce de

Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville lui-même, avec son

clair génie et ses habiletés de clown, n'a pu rendre une vie

intelligente à ce vieux genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des

sonnets qui n'ajoutent rien à sa gloire; il y a un poème sur la

Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe, mais qui est fort

joliment dit. Il y a un poème: Quatre-vingt-neuf, couronné par un jury

à propos de l'Exposition de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas

s'arrêter; la cantate, c'en est une, n'était pas de son ressort. Il y

a un poème auquel il dut attacher de l'importance, car il le publia à

part, c'est une Marie-Madeleine, contée selon l'imagerie populaire et

comme un conte tout moderne, avec un Christ apparaissant, comme Uhde,

le peintre bavarois, en peignit dans des intérieurs modernes

d'ouvriers et de paysans, tout près, il est vrai, d'Oberammergau.

L'intention était amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on

ne l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant,

au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie, malgré des

alternances de rythmes, par facettes, par plans, par séries du poème,

on dirait par chants, si ce n'était si court; il n'a pas retrouvé dans

le ton voulu artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas.

Il y a, dans cette gamme de recherches du poème populaire, une fort

jolie chose, qui serait exquise, qui serait avec un peu plus de beauté

verbale, un petit chef-d'œuvre. C'est l'histoire de Fleurette:

là-bas, en Bourgogne, Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus

brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV. C'est lui, le

prince, qui l'a rencontrée près de la fontaine où elle gardait ses

moutons; il l'a regardée, elle l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est

donnée, et tout le village a envié sa gloire grande d'être la mie du

roi. Et puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours; le village

alors a retrouvé sa sévérité, le village l'a honnie, et la pauvre

Fleurette est allée à la plus claire des fontaines, celle où elle fut

aimée, pour s'y noyer. Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que

pour courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillardement il

veut montrer à Margot cet endroit où il a été vainqueur, et dont il a

gardé un joli parfum; au moment où il conte sa prouesse, voici le fil

de l'eau qui amène devant le couple amoureux, Fleurette morte, ses

longs cheveux noirs et son corps d'argent; le roi se trouble, Margot

pleure un peu, et Fleurette passe; étant apparue elle retourne au

néant. C'est fort joli et très tendre et très pitoyable, du bon

Gabriel Vicaire. Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en

vers, des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes dans la

manière du XVIIe et du XVIIIe siècle, comme la _Journée de Javotte_,

ils ont quelque élégance, mais ne sont pas très frappants. Il y a

mieux; des recherches dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une

tentative pour tirer de la vieille chanson de geste française un poème

moderne. C'est tout au moins une tentative d'un grand intérêt et un

beau but que le poète s'est proposés; comment y est-il arrivé. Voyons

le dernier des efforts considérables de Vicaire qui soit publié:

_Rainouart au Tinel_.

Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un millier de vers, insérée

au courant des pages du _Clos des Fées_. Rien n'annonce que cette

œuvre fut plus chère à Vicaire qu'une autre; il était d'ailleurs tout

dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance plus ou

moins grande de ses tentatives; seule, une note, toute brève au bas

d'une page à propos d'un nom propre, renvoie au célèbre poème médiéval

d'Aliscans.

Le poète a voulu traduire la verve héroïque et grossière des anciens

trouvères. Son Rainouart est un Sarrasin pris tout jeune; il

appartient au roi Louis (le Débonnaire) et végète dans un coin des

cuisines, toujours bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains

inoccupées, servant de plastron à la foule des marmitons sans avoir

l'air de s'en soucier. Cette apathie même excite la colère du maître

cuisinier Ansaïs, qui se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien

aller jusqu'à la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart

sort de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La gent

marmitonne se précipite sur lui, et malgré une belle défense il serait

étouffé sous le nombre, si le roi Louis et la reine Blanchefleur,

suivis de Garin de Raimes, du sage duc Nayme, de Salaün de Bretagne,

de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas là. Guillaume au Court-Nez

s'éprend de la belle défense de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis

qui n'aime point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le

comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être battu, Rainouart

se sent un autre homme. Le sang de son père, l'empereur sarrasin

Desramé, et de ses aïeux bouillonne en lui; mais s'il veut, comme ceux

de sa lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est contre eux

qu'il veut lutter et il demande à Guillaume d'aller se battre contre

les infidèles. Guillaume consent; alors Rainouart s'en va dans la

forêt, il avise un magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a

coutume de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûcheron et

lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du bûcheron sont

infructueux, il s'y met lui-même. Survient un forestier qui veut

défendre l'arbre du roi. Rainouart le fracasse et l'envoie se promener

dans les branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un charron, le

fait doler sur sept plans, le fait dorer aux extrémités, il a

maintenant son tinel (levier-massue) qui deviendra son arme, et en

revenant vers Guillaume au Court-Nez, cet hercule terrible et bon

enfant joue abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces

entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la fille du roi

Louis. Aelis est charmante.

Parfois rêveuse, à sa fenêtre, elle se penche,

Elle a l'air de chercher et d'appeler son cœur.

Et la lune folâtre entre dans la tour blanche,

Aux yeux de cette rose elle met sa langueur.

A la vue d'Aelis (le portrait en est délicieux), Rainouart sent de

plus en plus en lui le désir de guerroyer et d'acquérir de la gloire.

L'occasion est excellente. Desramé a envahi le midi de la France.

Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son père Desramé, qu'on

va chercher à table, pour lui dire qu'un ennemi terrible couche son

armée par terre. Ici, se place une assez jolie chose. Rainouart a fort

frappé, le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient que tous

ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une grande tristesse le

prend. Il n'a pas le temps d'y défaillir, car toute une armée est sur

lui.

Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume au Court-Nez et

l'armée vers la cité impériale, vers Laon, la cité de fer; il précède

l'armée, portant le tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au

roi Louis et à Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux; sans rien

demander à personne, il se jette aux pieds d'Aelis, lui dit que c'est

elle qui avait combattu par son bras, qu'elle tait sa force, et qu'il

l'adore; si elle consent à être sa femme, il se fait fort de lui

conquérir un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent; le roi

consent, et voici Rainouart heureux et plongé dans les délices de

l'amour; de temps à autre il quitte un instant sa femme et va voir son

cher tinel qui, dans une chambre haute, repose sur un lit de houx et

de branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pourquoi pas dans

un conte lyrique), lui reproche de s'endormir dans l'oisiveté et

l'amour, et l'accuse de se rouiller, force et courage. Rainouart le

croit et repart combattre l'infidèle.

Là, comme toujours, Vicaire réussit moins dans ce qu'il recherche, les

choses truculentes, violentes, familières, que dans la simple

expression de son don d'émotion naturelle, de tendresse devant la

beauté de la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rainouart au

Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce Aelis.

* * * * *

De cet examen rapide d'une œuvre considérable, il ressort que Gabriel

Vicaire, écrivain doué d'une grande originalité de détails sans avoir

su se trouver un fond propre, écrivain précieux et tendre, qui se

voulut parfois violent, restera par quelques centaines de beaux vers

qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui est

beaucoup) une petite œuvre charmante et achevée, le _Miracle de saint

Nicolas_; cette œuvre plus que toute autre prouve qu'il y eut en lui

l'étoffe d'un primitif, attendri, bien supérieur au rieur ingénieux

qu'il voulut être. Né à une époque où la poésie française se

transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément à sa nature.

Il voulut être un mainteneur de traditions et c'est pour cela que,

malgré d'heureuses trouvailles et bien des jolies choses, il ne fut

pas un écrivain de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs

de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe un des premiers rangs

parmi les Parnassiens; il est un Parnassien (car il se rangeait

davantage à eux en vieillissant) de seconde ligne, de second

mouvement, non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens.

La place n'est pas énorme; sa stature, quoique bien prise, n'est pas

très élevée.

Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra tenir compte, non

seulement des lignes essentielles du développement de la poésie

française, mais des beautés principales qu'elle contient, on devra

donner la _Pauvre Lise_, le _Cantique de Marie_, du _Miracle de saint

Nicolas_, le Portrait _d'Aelis_ et peut-être _Fleurette_; c'est déjà

un joli bagage qu'on pourra augmenter de quelques légères chansons et

Vicaire sera un poète d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître.

Il n'aura point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le plus

noble, le plus généreusement desservi, et il fut, pour citer un de ses

poèmes et non des moindres, le beau page qui servit la Reine Poésie,

n'ayant d'yeux que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en

échange, sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais et

joyeux, un brin du vert laurier.

Arthur Rimbaud.

Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les vers et les proses

d'Arthur Rimbaud, il parut simple à la critique littéraire de

circonscrire un peu le sujet; il fut de mode de considérer Rimbaud

comme uniquement le néfaste auteur du _Sonnet des Voyelles_. Rimbaud

devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il était l'homme qui

avait perpétré le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers.

Certains, plus éveillés, négligèrent l'œuvre avec une prudence

respectueuse et préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna

généralement qu'un homme qui avait eu de la facilité eût négligé les

belles heures du succès, qu'il eût certainement obtenu, sitôt assagi,

ce qui n'eût été évidemment qu'une question de peu d'années

d'apprentissage. Pour quelques-uns, les plus futés, il parut certain

que, Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que Verlaine,

tout en faisant la part de l'affection, se fût tout à fait trompé sur

la valeur d'art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facultés

perdues dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et

gongorismes à contre-poil, _Les Effarés_ et le _Bateau Ivre_. Et puis,

chez des gens même un peu lettrés, on préféra lire la notice de

Verlaine dans _Les Poètes maudits_ que l'œuvre même, ce qui n'a rien

d'étonnant dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition

est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.

M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait (et il est le mieux

informé) sur les détails de la vie de Rimbaud, vie d'ailleurs prédite

théoriquement dans ses œuvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu,

malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement sur la pensée

d'Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourné le dos à la vieille

Europe. Il n'est pas impossible que, grâce à son activité, des

manuscrits soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les

accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en quittant

l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet esprit visionnaire,

qui n'avait pas besoin de l'écriture pour se formuler ses propres

idées complètement, pour se manifester soi-même à soi-même, ait

dédaigné d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à son

retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette fascination du grand

silence qui tombe à rayons droits du soleil d'Orient, leçon de mutisme

que donne aussi l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire

de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un certain dégoût,

il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres coutumes, notre in-12

courant et toutes les habitudes de littérature, tirée à la ligne et

développée pour le libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une

autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud, ayant donné

l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas de se reproduire avec plus

ou moins d'amélioration ou de développement. J'aime mieux croire que

l'Orient fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame et de

l'écritoire.

En tout cas, l'œuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu'a

publié le _Mercure_; l'édition, très soigneusement faite, est fort

sobrement présentée; s'il n'y avait parmi les lecteurs que des poètes,

tout commentaire serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement

risibles ceux qui déclarent ne rien voir en cette œuvre, nous

admettons qu'à certains égards Rimbaud est un auteur difficile; de

plus, il y a peut-être quelque chose à dire sur la genèse et sur les

buts de ces poésies, de ces _Illuminations_ de cette _Saison en

Enfer_, bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le vers admirable

de Stéphane Mallarmé:

_Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change._

I

LES PREMIÈRES POÉSIES

Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud, celles que ne

contiennent pas les _Illuminations_ et la _Saison en Enfer_, sont fort

inégales, précieuses toutes, parce qu'elles permettent d'étudier les

influences littéraires qui se reflètent dans le début de cet esprit si

rapidement original. D'abord, fugitive, indiquée par un petit poème

intitulé _Roman_, assez mauvais, et par _Soleil et Chair_, où déjà se

trouvent de belles strophes chantantes et de vraiment beaux vers,

l'influence de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement dans

_Ce qui retient Nina_. Voici, dans _Le Forgeron_, du Hugo

grandiloquent amalgamé avec du Barbier ou du Delacroix (celui du

tableau des Barricades de Juillet); du Hugo des _Pauvres gens_, ou

même de certaines pièces, les moins bonnes, des _Feuilles d'automne_,

dans _Les Etrennes des Orphelins_. Et, tout de suite, ces traces

effacées, dès le _Bal des Pendus_ et la _Vénus Anadyomène_, voici que

Rimbaud entrevoit l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la

manie satanique et le pessimisme anti-féministe de certaines pièces,

il se hausse bientôt jusqu'à l'essence même de l'œuvre. Au regard du

_Voyage_, voici le _Bateau ivre_, et c'est dans _les Paradis

artificiels_ qu'il faut chercher l'idée première du fond des

_Illuminations_, de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire

correspondent des lignes d'_Une Saison en Enfer_, de même que le

_Sonnet des Voyelles_ a des similitudes avec «la Nature est un temple

où de vivants piliers», de même aussi que l'appareillage constant des

mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-être déposé chez

Rimbaud son goût des soleils d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez

un enfant prodigue qui sans doute lisait _les Fleurs du Mal_ à l'âge

où les autres ont à peine fermé _Robinson_ ou ses innombrables

transcriptions?

Quelle ne devait pas être la séduction de l'œuvre de Baudelaire sur

un esprit de cette vigueur; le vers mentalisé, spiritualisé, d'une

matière presque minéralisée à l'exécution, des strophes où, comme sur

un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent:

_Adonaï, dans les terminaisons latines,

Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils._

a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit:

_Léonard de Vinci, miroir profond et sombre

Où des anges charmants, avec un doux souris.

Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leur pays._

La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale, réinventée,

poussée--de l'estampe fantaisiste et linéaire, harmonieuse sans doute,

de Bertrand--jusqu'à la beauté musicale des _Bienfaits de la lune_, et

le rayonnement d'une intelligence large comme celle d'un Diderot,

analytique comme celle d'un Constant, intuitive à la façon d'un

Michelet, une intelligence sagace à découvrir Poe, claire à serrer en

trente pages les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois

Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une technique

poétique pourtant si améliorée par lui-même, tels étaient les titres

de gloire de Baudelaire, tout récemment mort, alors que Rimbaud

commença à écrire. Joignez que la destinée du grand homme était

tragiquement interrompue, qu'il n'occupait point sa place parmi les

réputations, qu'on sentait l'œuvre admirable non terminée, que la

tombe s'était fermée et qu'avant elle la maladie avait mis le sceau

sur peut-être des pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et

vous comprendrez ce que _devait_ évoquer à cette heure-là, à un jeune

homme génial, le nom de Charles Baudelaire.

Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence de Paul

Verlaine.

Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de Verlaine, je ne

veux nullement dire que Rimbaud fût un esprit imitateur; bien loin de

là. Mais il entrait dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la

distance et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points de

contact. Si le _Bateau ivre_ rappelle en intention l'intention du

_Voyage_, cela n'empêche pas l'œuvre d'être personnelle, d'être

jaillie du fond même de Rimbaud et d'avoir en elle l'originalité

inhérente et nécessaire au chef-d'œuvre. Là, Rimbaud est comme sur le

seuil de sa personnalité: sorti des limbes et des éducations, il

s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes, d'un coup. C'est

évidemment de beaucoup le plus beau de ses poèmes, des quelques-uns

destinés à vivre, avec _les Effarés_ si indépendants et si jolis de

ton, des quelques féroces caricatures, _Les Assis_ et _Les Premières

Communions_. Et, à côté de ces quelques poèmes, déjà si étonnants dans

une œuvre de prime jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent

intéressantes au point de vue de la formation du talent de Rimbaud: la

pièce réaliste _A la Musique_ (encore baudelairienne); _l'Eclatante

Victoire de Sarrebruck_, une amusante transcription d'imagerie, qui

n'est pas la seule dans son œuvre; _Mes Petites Amoureuses_, d'une

langue paradoxale et cherchée, indication d'une préoccupation de

Rimbaud vers une traduction à la fois argotique et précieuse des

truandailles, (_Fêtes de la Faim_), qui précèdent toute une série de

poèmes en la même note libre et paroxyste.

Et _Oraison du Soir_, et _Les Chercheuses de Poux_? J'avoue les moins

apprécier que le _Bateau ivre_ et _Les Effarés_, c'est d'une

désinvolture un peu trop jeune, d'amusant contraste avec la sûreté de

la forme, mais pas plus.

Et le _Sonnet des Voyelles_?

Le _Sonnet des Voyelles_? ceci demande quelque développement.

Symbolistes et Décadents · 第 14 / 24 段