Libre, enfin, de tout fardeau,

J'irai tranquillement faire,

Entre mon père et ma mère,

Mon dernier dodo.

Pas d'épitaphe superbe,

Pas le moindre tralala,

Seulement, par-ci, par-là,

Des roses dans l'herbe,

Et de la mousse à foison,

De la luzerne fleurie,

Avec un bout de prairie,

A mon horizon.

Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les _Emaux Bressans_,

indique son vœu d'outre-vie! Le poète était né en 1848. Les _Emaux

Bressans_ virent le jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans.

Cette pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites; aussi,

faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur l'âme du poète par

l'appétit de la mort, la préoccupation du tombeau ou quelque

pessimisme, le souci simplement d'écrire une pièce aimable sur un

sujet triste, ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face de la

Camarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un poème, en apparence sans

façon, au fond très de rhétorique, se rattacher plus fortement au sol

qu'il chantait, en y fixant par avance sa demeure dernière. Ce n'est

point de ces épitaphes comme s'empressent, dès leurs premiers chants,

les poètes romans de s'en confectionner mutuellement; c'est plus

simple de ton, c'est tout de même artificiel. Cela appelle comme

pendant un _hoc erat in votis_, et si nous le trouvons, ce sera, sur

l'esprit de l'auteur, une clarté. Sans feuilleter beaucoup, le voilà

cet _hoc erat in votis_. Il s'appelle Bonheur Bressan. L'auteur

déclare refaire à sa manière le rêve de Jean-Jacques:

Avoir, près d'un pêcher qui fleurirait à Pâques,

Un bout de maison blanche au fond d'un chemin creux.

près des bois, et là vivre en paysan calme et réfléchi, avec quelque

beuverie et ripaille saine, de temps en temps, sous une tonnelle

fleurie.

Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour,

A ne jamais rien faire occupé tout le jour,

Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage,

Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage,

Quelque fillette blonde avec de jolis yeux,

Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.

Il y a là non de la banalité, mais de l'extrême simplicité, avec une

pointe de sentiment. Voilà une des caractéristiques du poète: assez

peu difficile sur le choix de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion,

il sait colorer d'expression son fond un peu terne et il sait dominer,

et concréter sobrement une sentimentalité sans grand raffinement, au

moins à ce début de sa vie littéraire. Le poète dit avoir écrit, loin

des foules, là où l'inspiration le prit, où le désir de traduire une

allure jolie de vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât

dans une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit arrêté,

dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin blanc perfide et follet,

dont il écrivit qu'il est dur au pauvre monde, et que, sous son air

très doux, «il vous mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a

voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis, mais des émaux

tels que les portent, aux jours de loisir et de fêtes, les fermières

cossues de sa Bresse bien-aimée: c'est un tout petit peu d'or qui

fournit le substrat de ces croix ou de ces broches, et tout autour

c'est du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent de ces

couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques, dans le bleu clair

d'un ciel doux, dans le vert d'un verger; il y ajouta des opales qui

font songer «au lait qui court parmi les gaudes». Chemin faisant, non

seulement il regardait fort les belles filles, mais aussi il écoutait

et notait leurs chansons. Il en a retenu de joliettes, qu'il a

répétées en maniant ses émaux. Tandis qu'il chante les louanges de la

petite Annette:

La rose du pays bressan,

Le merle et la bergeronnette

Lui font la conduite en dansant.

La voici fraîche, gaie, alerte,

Ainsi que le furet des bois,

A ses pieds la mousse est plus verte,

Le buisson fleurit à sa voix.

qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se piquer de ridicule

fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui il redit en son style les vers à

Cassandre, de Ronsard, ou telle ballade de Villon:

Que c'était donc chose légère,

Ce cœur joli, ce cœur, bergère,

Dont si gaîment tu faisais don;

Vois, ce n'est plus qu'une amusette,

Rose, Rosette,

A l'abandon.

il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu balourdes, de gaies

silhouettes du pays de tous les jours: le curé de chez nous, fort

bonhomme, mais savant incomplet, et toujours écouté avec respect par

ses ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle sérénité il

s'embrouille dans ses allocutions, la mère Gagnoux, l'aubergiste chez

qui tout arrive à point; «la danse, l'omelette» et bien des gens de

Bresse, gras et dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il

chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces bien rondes qui

épuisent leurs nourrices et donnent lieu à ce pronostic, qu'ils ne

seront pas des penseurs, mais de bons vivants. Il chante aussi avec

luxe, variété et précision tout ce qui se mange et tout ce qui se

boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la rusticité, à

décrire les pintes florées, les assiettes où se hérissent des

coquelets, les bassines reluisantes, les marmites aux panses

profondes, il va à l'essentiel, à la bonne chère. Il dit la louange de

la vie facile, et sa morale et son pittoresque il les résumerait:

Que faut-il pour être heureux en ce monde,

Avoir à sa droite un pot de vin vieux,

En poche un écu, du soleil aux yeux

Et sur les genoux sa petite blonde...

Ce serait, avec, en plus, la compréhension et le goût des beautés de

Nature, une sagesse un peu à la Duclos, que nous apporteraient les

_Emaux Bressans_. Un de plus alors, parmi les poètes de la joie

légère, du cabaret, presque du Caveau!

Heureusement que la sensibilité du poète le conduit, malgré un dessein

arrêté de terre à terre, de terre à terre de terroir, à plus

d'émotion, et voici dans les _Emaux Bressans_ une pièce qui élève

singulièrement le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur sens du

mot: la _Pauvre Lise_: c'est rustique, c'est familier, c'est

éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté simple. Lise est une fille

qui aima: la voici dans l'église sous le drap noir. Les amoureux sont

ingrats, ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même dévotion

qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette ou de Claudine les a

tenus absorbés loin de tout souvenir de la petite morte. Aussi pas de

cierges. L'église se vide de gens pressés, qui viennent de se

confesser, et ont hâte d'aller restaurer leur cœur allégé; le curé,

aussi, craint que son déjeuner ne brûle; mauvaise disposition pour

convoquer une âme vers Dieu! et il bâcle sa messe:

Aux malheureux courte prière,

Ça ne rapporte presque rien,

Pas une âme autour de la bière,

On dirait qu'on enterre un chien.

et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car lui, est

venu honorer son souvenir), à ses cheveux que le soleil venait dorer,

A ses yeux bleus de violette,

Si doux lorsque je l'aimais.

et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de Lise, en

pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvières; pour mieux capter sa

bienveillance, il n'offrira pas à la Vierge un _ex-voto_, mais il

donnera au petit Jésus qu'elle porte,

Un moulin aux ailes d'ivoire

Pour qu'il rie en soufflant dessus,

ce qui sera un peu l'image de l'âme légère, pure tout de même, mais

si sensible au vent de tout caprice que fut Lise, et lorsque la

Vierge, la seule peut-être, avec lui, qui se souciera de Lise

désormais, pensera à la pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée

d'un sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et mouillé, et

tendre comme furent ceux de l'amoureuse morte. Tout ce petit poème, en

sa brièveté, est parfait. C'est dans ce livre de débuts où une

personnalité s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page

d'amour qui permet de conclure à un artiste véritable, plus encore que

le _Poème du paysan_, d'ambition plus grande, mais moins réussi. La

_Pauvre Lise_ donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang par

la sincérité et l'émotion parmi les petits maîtres, et que s'il

n'apporte pas une manière de sentir et de s'exprimer toute neuve, il

peut placer, à côté des belles choses du passé, des choses originales,

originelles de lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des

maîtres disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger qui serait

lyrique! Ce n'est pas germain du tout, ce poème de Lise; c'est, dans

une langue rajeunie, un peu de l'esprit de nos vieux auteurs; ce n'est

pas lyrique par expansion mais par concision, marque de bons esprits

de notre littérature classique.

* * * * *

Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et je voudrais

expliquer, car les _Emaux Bressans_ diffèrent fortement des volumes de

vers qui parurent à la même époque. Si éloignés pourtant que ces

Emaux soient, au premier aspect, de la production ambiante, ils y

tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à proprement parler,

des imitations de poèmes d'autrui, définies, des influences

s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel Vicaire débute dans les lettres au

moment où le Parnasse, après une longue lutte, commence à être reconnu

par le public. Après les plaisanteries du début, Leconte de Lisle et

Banville sont dans la gloire; on prise à leur valeur les vers de

Catulle Mendès et de Dierx et très au-dessus de leur valeur ceux de

Coppée et de Sully Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens,

cas de grands poètes; le dire du lecteur de goût ou de l'universitaire

au courant se synthétise en phrases de ce genre. «Ils ont créé un

merveilleux outil pour la poésie, ils ont aménagé de belles ressources

pour un grand poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux,

c'est sûr», c'est la phrase typique qu'on sert aux groupes de poètes,

à la veille d'une consécration, durant une période plus ou moins

longue, d'une façon plus ou moins générale, et à cela que répondre du

camp des poètes, sinon: «faites mieux que nous». A ce moment, en

général, il y a déjà, parmi l'école, des dissidences, et les

générations plus jeunes sont déjà à la recherche d'un idéal autre que

celui qui guida leurs aînés de vingt ans, et que ces jeunes

générations viennent à peine, en quittant les bancs de l'école, de

cesser d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Parnasse avait

reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean Richepin, et de ses

acolytes: Maurice Bouchor et Raoul Ponchon. «Ils étaient les vivants,

parce que nous étions les impassibles», a dit Catulle Mendès en

précisant la lutte du moment entre ses amis et les nouveaux venus.

Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloignement des Dieux

hindous et tout ce qui découle des Runes, leur animadversion pour

Pallas, leur préférence pour des Aphrodites toutes modernes; ils

désiraient s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les _fortifs_!

Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à la guinguette et à la

flâne dans Paris, des Albert Mérat, des Antony Valabrègue, mais

Richepin voulait des promenades plus truculentes, et le voisinage des

gueux, et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs siestes,

de leur langue. Il donnait le modèle, assez souvent repris depuis,

d'une poésie argotique. Il voulait être robuste et se servir d'une

forme plus libre, plus forte, plus frondante que celle des

Parnassiens.

Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on s'attardait sous des

tonnelles et on faisait attention aux refrains de la route, aux

complaintes des chemineaux, aux rengaines des compagnons. Les poètes

voulaient de la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des

aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin du trimardeur. Richepin

disait les _Gueux_, Bouchor chantait les _Chansons Joyeuses_, et

modulait des odelettes shakespeariennes, Ponchon s'extasiait devant la

truffe, la poularde et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le

même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de côté le

Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites terres cuites des

Mimi-Pinson d'après Musset.

Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Gabriel Vicaire, et le

décidèrent à un rythme doué d'abandon, à une langue qui recherche le

savoureux plus que l'élégant, ne se refuse pas une trivialité

pittoresque, vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le

quotidien; ils le guidèrent vers une enquête sur le tout ordinaire à

mettre en valeur, vers le chemin des fermes, près des haies où

murmurent les oiselets, vers la chanson populaire et le vin qu'on boit

en la chantant, et dont on chante aussi l'agrément.

C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète éphémère, déduit

de Flaubert moderniste, qu'il appartient; il est de ceux qui louèrent

avec joie le _Ventre de Paris_, et la symphonie des fromages, comme on

disait alors; il fut un des poètes réalistes, il fut un poète de

terroir, parce qu'aussi à ce moment on découvrait de ce côté; on

formait les bibliothèques du folk-lore, on écoutait, publiait et

compilait les belles fleurs des champs des provinces françaises; il

choisit la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le goût

d'alors et sa propre inclination, il se trouva une sorte de patron

bressan, Faret, qui crayonnait de ses vers les murs d'un cabaret,

Faret, l'ami de Saint-Amant, ce qui est son meilleur titre de gloire.

En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il fraternisait aussi avec

Richepin, dans le présent, et dans le passé avec les maîtres aimés de

ce nouveau groupe de poètes, Mathurin Régnier et les vieux auteurs de

fabliaux, Rutebœuf, et les anonymes dont la gloire s'est marquée en

un trait, en un dicton, sans éclairer leurs noms. Il y eût, certes,

influence; il gardait une personnalité parce qu'il se délimitait; sa

personnalité était de chanter sa province, et aussi cette petite note

de sensitivité brève, tout de même un peu contemplative, dont il

resserrait l'expression à la fin de ses poèmes à la bonne chère et à

la joie de vivre. Ses deux qualités n'étaient point disparates. Il y

avait en ce moment-là plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu

auparavant; maintenant, après un intervalle, le même phénomène se

renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nombreux. Mais n'est-ce

point choisir, pour chanter la province natale, le moment où elle va

cesser d'être particulière et tranchée, de par les communications

nombreuses, et la centralisation des intelligences à Paris. Il semble

que si les poètes mettent grand souci à conter les villes et les

campagnes d'autour de leurs berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore

d'un dernier regard des choses qui vont disparaître; la campagne

natale leur apparaît avec cette absolue netteté que prennent les êtres

et les décors à l'heure d'un peu avant le crépuscule. Il n'y a plus là

d'ensoleillement qui rend confuses les fortes poussées des

frondaisons. Tout devient calme, tout prend sa stature exacte; c'est

un bon moment pour inventorier; et puis arrivent les premiers

attendrissements de la sensibilité du soir; dans le silence qui apaise

toute la contrée, il y a une marche dolente des gens qui ont laissé le

labeur, et une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se

simplifier dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers tombent,

on va ne plus percevoir qu'une silhouette générale; c'est alors que

les poètes pieux recueillent toutes ces particularités vieillotes,

émouvantes et charmantes, et loin du soleil de la grande ville, et du

disque de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils se

hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les pourpres du

couchant vont ensevelir leurs visions, et que rien n'est moins sûr que

d'espérer les retrouver à l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je

crois, que la gauloiserie de Vicaire tient de fort près à cette petite

et aimable sensitivité qui fait le grand mérite des meilleurs poèmes

des _Emaux Bressans_, que même ce sont là deux faces du même sentiment

qui vibre sous la truculence de l'ode à la victuaille.

* * * * *

L'évolution marche toujours, et l'évolution de la poésie lyrique, dans

le dernier quart de ce siècle, fut plus active en transformations

qu'en aucun autre temps; à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète

en un genre, non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles

nouveautés, de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se déclaraient

vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée notoire en pleine lumière

de l'art, coïncidait avec un sursaut d'activité et d'admirable

production de Paul Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de

tristesse, redonnant des éditions épuisées, les _Fêtes Galantes_ et la

_Bonne chanson_ et les _Romances sans paroles_, et _Sagesse_, publiant

_Jadis et Naguère_, et formulant un art poétique qui voisinait avec

certaines des recherches de ses admirateurs. La jeunesse avait à payer

à Verlaine un arriéré de gloire, elle le fit; la presse s'en exagéra

l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux aimaient aussi

à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage dû à sa belle vie

contemplative, toute dédiée à l'art pur, dédaigneuse des besognes. Ils

admiraient la beauté verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il

esthétisait, et son exégèse du beau difficile, du rare, de l'absolu.

Le poète berné de la «Pénultième» devenait le visionnaire radieux de

_l'Après-midi d'un Faune_. Gabriel Vicaire ne comprit pas. Il eut été

digne de mieux accueillir un effort d'art très élevé que par des

quolibets. Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit qui lui

dicta l'idée des _Déliquescences_ d'Adoré Floupette, chez _Lion Vanné

à Byzance_, plaisanterie d'ailleurs courtoise et inoffensive. Vicaire

ne se donna pas le temps de voir, d'apprendre, de savoir; lui et son

collaborateur Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles, partirent

sur quelques détails d'extériorité. Ils firent des confusions parmi

les écrivains, prenant un peu légèrement les uns pour les autres,

mêlant pour ainsi dire bousingots et romantiques et de là ce petit

volume, pas méchant, pas amusant non plus, qui fit en son temps un

assez joli bruit. On préféra croire que d'aller voir et l'on fut

d'accord pour admettre, sans examen, que les parodies de Floupette

étaient presque des calques. Ce n'était que farce légère précédée

d'une préface. Le titre en était presque tout le piquant: _Lion Vanné

à Byzance!_ Vanné était un mot populaire, récent, il avait passé par

les petits théâtres, par le langage populaire, il était expressif et

vrai; Vicaire eût pu le recueillir dans une chanson de Paris, ce mot

qui dit le vide de l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse

vide le cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes de

Laforgue, employé dans son sens d'argot demi-mondain,

Ah! vous m'avez trop, trop vanné,

Bals blancs, hanches roses.

et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut comique. Byzance

synthétisait les accusations de décadence. Cela avait un reflet des

paroles tonnantes de politiciens flétrissant les bleus et les verts,

ceux qui discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs

étaient aux portes de Constantinople, et appariant à ces Grecs des

gens de Paris. L'affabulation de ce livret est simple: elle rappelle

assez une partie de _Jean des Figues_, un roman de Paul Arène, qui

alors était sur la rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était

aussi très Rive-Gauche,) un des champions violents de la clarté, de la

simplicité, de l'atticisme opposé au byzantinisme; c'était, cette

préface, l'arrivée à Paris d'un provincial mis en présence des jeunes

poètes du temps, par un autre provincial arrivé à Paris un peu avant

lui, pour pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une pharmacie

ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus des nouveaux et

déplorables principes. Plaisanterie légère! cela soulignera par

contraste une date; qu'importe que Mallarmé ait été pris à partie sous

le nom d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie plaisantée

ait eu la vie plus dure que la plaisanterie et l'ait vue, tout de

suite, se faner. Vicaire, d'ailleurs, depuis, avait échangé des

sonnets dédicatoires avec Verlaine, il en avait subi l'influence

rythmique. Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies, et,

à cette époque même, il faisait mieux. C'était une petite chose très

jolie, très touchante, une très aimable fleur d'art, le _Miracle de

saint Nicolas_, son œuvre maîtresse.

* * * * *

Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé à ce qui fut son fond le plus

ferme, la légende aimable et jolie; souvent, lorsqu'il s'agit pour lui

de poésie populaire et de chansons populaires, il se trompe; sa

fidélité, à des refrains entendus, est trop complète; il lui manque

sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme, on tenterait de

se mettre au point de vue même des auteurs de chansons populaires et

d'extraire l'essence du dict qu'on leur _supposerait_; il faudrait

donner le charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps, sans en

traduire les rides, sans reproduire les tics. On a agité cette

question dans le camp symboliste et sans grande justesse. Certains ont

cru que se réclamer de la chanson populaire, c'était rééditer, et

rafraîchir; il ne s'agit point de cela: on a fait un chant populaire,

lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de jet et la

généralité d'inspiration est suffisante pour que, si elle n'était

datée et si elle n'était signée, on la pût croire un lied ou une

chanson populaire écrite en style moderne. Vicaire, trop souvent (en

dehors de ces discussions) a écrit des chansons populaires en en

reproduisant les refrains; tantôt ce refrain est joli, «vole, mon

cœur vole», et rien à dire à ce qu'il y enguirlande des variations,

tantôt il est nul, c'est des drelin, din, din, et autres onomatopées

qu'il est bien inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à

la strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont ainsi

alourdies.

Dans le _Miracle de saint Nicolas_, il a tenté ce que nous venons de

dire être le devoir, la tâche du poète qui s'inspire de la chanson

populaire; il a voulu donner l'essence d'une légende en une œuvre à

lui d'un ton personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est

avant la lettre, un Hænsel et Gretel français qu'il a créé là.

La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie, et bien d'autres

après lui en donnèrent des variations. Saint Nicolas, c'est dans tout

l'Est, en Flandre, en Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le

Jura jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la date de sa

fête, vers décembre, avec les premiers froids, avec les premiers

givres, tout couvert de beaux habits et menant avec lui un grand train

de cadeaux. Il précède de quelques semaines le bonhomme Noël; il a le

même rôle que lui; c'est un peu le même. Comme saint Michel a terrassé

le Dragon, saint Nicolas a bâillonné Croquemitaine; il est l'ami de

l'homme au sable qui est utile, mais lors de ses visites dans le

monde, il lui donne tous les ans un jour de repos; c'est un bon saint

chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès qu'il s'agit de

fabriquer des jouets. Nulle n'excelle comme lui à enfermer de beaux

moutons dans une petite bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à

Paris du côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne se

régularisassent devant les progrès de l'esprit moderne qui l'a un peu

cantonné, il parcourait les contrées pour porter remède aux peines des

enfants. Il semble qu'il alla toujours à pied, respectant la charge de

jouets de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa sept

ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué avant de mourir

et que tua le méchant Cagnard, la dernière formule de l'ogre, dans le

poème de Gabriel Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de

doux rêves.

Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce mystère si l'on veut;

c'est le los du vieux moine enlumineur qui mettait sur le parchemin

des clartés de verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et

naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé

«mélancolique ami du pauvre monde» et contribué à dresser ce décor de

rêve où

Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses,

L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel,

Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel

Et la maison des morts s'éveille dans les roses.

Symbolistes et Décadents · 第 13 / 24 段