Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de l'Isle-Adam

appartint et fréquenta au groupe dit le Parnasse contemporain; dans

une explication plus large que celle qui enferme cette dénomination de

groupe sur quelques personnalités qui défendent encore, attardés, les

vieux rythmes de la poésie romantique, les Parnassiens de ce temps

étaient, en somme, des novateurs sinon de fait, du moins de goût.

L'Ecole réclamait, contre un modernisme assez lâche, le droit à

l'évocation des mythes, à la résurrection historique, à l'exotisme;

ses alliances allaient vers les peintres symboliques et les

préraphaélites, et aussi défendaient les premiers impressionnistes;

son engouement se précisait musicalement vers Wagner; en prose les

adeptes voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans leur art

de la nouvelle un peu ailée, contemporaine, mais de haut. L'influence

de Flaubert fécondait leurs rêves épiques.

Villiers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de ces points

communs, mais il s'en distinguait éminemment par la possession d'une

philosophie personnelle et par le don d'ironie, rarement départi aux

jeunes écrivains de ce moment, et aussi par une souplesse à manier

différentes formes d'art, rarement exercées dans le cénacle.

Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; poète en leur gamme, il

le fut peu et peu de temps; ces brodequins lui furent-ils trop

étroits, c'est probable, et, en ce cas, il rentrerait dans cette

nombreuse catégorie des poètes français qui rejetèrent le rêche et

strict instrument de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la

prose cadencée. Le poème en prose aux proportions étendues tout au

long d'un conte, souvent aussi le poème en prose pris, laissé, repris

au long d'un conte pour en interpréter les musiques principales et

thématiques, la large phrase rythmée du poème en prose appliquée à la

farce, pour y donner nette la configuration d'un personnage et, en

face, de vives et cursives railleries écrites à plaisir dans

l'impersonnel et presque le plus administratif des styles, tels sont

les deux points les plus opposés, contrastants de la manière de

Villiers. Idéalement des façons d'aborder les sujets aux amples

développements issues de Poe, d'Hoffmann et de Flaubert, des façons de

développer (le premier) les risibilités d'une certaine science

moderne, pratique et opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute

l'invasion d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité de

l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchâsser la

calembredaine, et des façons d'insérer en des pages narratives et

coupées en petits intervalles, des crissements secs de formules brèves

frappées en médailles, déduites en illusoires proverbes et en bouffons

aphorismes. Ces caractères marquent une série d'œuvres diverses,

soit, parmi tant, _l'Amour suprême_, _la Maison du bonheur_, _Véra_,

_le Phantasme de M. Redoux_, _la Machine à gloire_, _le Plus beau

dîner du monde_, _la Couronne présidentielle_, et, dans de plus amples

proportions, mais dans une semblable genèse du procédé, _Tribulat

Bonhomet_ et _l'Ève future_.

_Bonhomet_, _l'Ève future_, _Axel_, sont les trois points élevés de

cette série d'œuvres, de ce laborieux travail de trente ans.

_Bonhomet_ (ici ouvrons une parenthèse); en toute œuvre, si parfaite

qu'ait cru l'ériger l'auteur, si peu vaniteux que fût, il semble,

Villiers, il dut, lui, le correcteur perpétuel, croire des pages

menées complètement à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en

faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait hâter les

publications,--en toute œuvre, se produisent bientôt des fanures,

apparaissent des lézardes, des draperies s'éliment, des ors

s'émincent, des opales meurent. Il semble qu'en le livre ci-étudié une

part surtout souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut

plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle contemporain. C'est la

comédie, ou plutôt l'intermède comique qui s'entrelace aux idées

sérieuses, lyriquement dites; et s'il reste de Bonhomet l'image

puissante d'un Prudhomme, d'un Prudhomme développé, devenu fort, car

son ignorance et son incapacité d'intellect peuvent à cette heure

diriger et utiliser les ressources pratiques de la science,

quelques-uns, beaucoup des _mots_ qui émaillent le texte ont pâli.

Mais il reste une puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt

d'une certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est avec

justesse le représentant d'une science qui est beaucoup plus une

nomenclature qu'une science pure, et qu'il sait d'ailleurs réduire à

la pure nomenclature; il est le médecin fier et ignorant et solennel.

Il n'est pas l'homme de la science; il est le fétichiste des résultats

grossiers de quelques spéciales méthodes; il est à la science ce que

les perroquets des _plagiaires de la foudre_ (_Histoires insolites_)

sont à la littérature.

Aussi dans _l'Ève future_, ce rêve de si loin, qui peut venir, comme

le raconte M. du Pontavice, d'une anecdote touchant quelque lord

anglais dont le singulier suicide fut frappant, du propos un peu

étonnant au moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou

plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour Edison, mais

qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit préoccupé longtemps du

joueur d'échecs de Maelzel aussi ayant longtemps sondé le mystère de

quelques-unes des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il existe

le mythe de Coppélia), dans _l'Ève future_, dans cette production bien

nouvelle les fanures sont la place presque maintenant vacante qu'y ont

prise les lazzis, aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord

toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues préparations

scientifiques, par où Villiers veut donner à son songe les allures de

la vraisemblance et de la probabilité (soin inutile), tandis que

s'ajeunit le long développement de l'idée mère «Ah! qui m'ôtera cette

âme de ce corps» dont l'incantation s'étend en longues et lentes

musiques captivantes dans les chapitres _Par un soir d'éclipse_,

_l'Androsphynge_, _l'Auxiliatrice_, _Incantation_, _Idylle nocturne_,

_Penseroso_.

A quoi doit-on attribuer ces légères tares de _l'Ève future_, cette

inutile démonstration de la machine de l'Andréide, et les quelques

vains soliloques d'Edison, et même le superflu de quelques dialogues

avec lord Ewald; à côté des chapitres précités, à côté de cette

définition de l'Andréide «dont le propre est d'annuler en quelques

heures, dans le plus passionné des cœurs, ce qu'il peut contenir pour

le modèle de désirs bas et dégradants, ceci par le seul fait de les

saturer d'une solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut

imaginer l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé». A côté de «il

nous est permis de réaliser, désormais, de puissants fantômes, de

mystérieuses présences mixtes... cependant ce n'est encore que du

diamant brut, c'est le squelette d'une ombre attendant que l'ombre

soit», pourquoi les inutiles descriptions de la chair artificielle,

etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus claire, c'est que

Villiers, peu confiant en l'intelligence philosophique des lecteurs à

qui il s'adressait, a cherché à créer pour eux un livre philosophique

et lyrique qui fût en même temps amusant; de là le découpage des

chapitres; de là des contrastes et des moyens de dramaturgie facile;

de là la concentration superflue de toute l'idée du livre en tout ce

récit des aventures de Mme Any Anderson, aussi le portrait-charge de

Miss Alicia Clary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé de mots

d'une condensation plutôt apparente. Villiers a voulu être amusant, et

dépasser, sur le terrain de la littérature fantastique, les

adaptateurs heureux, comme il espérait en égaler les maîtres réels;

les taches de l'OEuvre d'art métaphysique, de la légende moderne dont

il avait conçu l'idée, appartiennent en propre autant au milieu

ambiant, au milieu qui ne sait tolérer l'idée pure qu'enguirlandée

d'anecdotes plaisantes, qu'au tempérament de l'auteur et à son

penchant vers la raillerie.

II

L'esthétique particulière de Villiers de l'Isle-Adam quelle est-elle?

«Le génie pur est essentiellement silencieux, sa révélation rayonne

plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime; pour se

rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir

pour passer dans l'accessible.

«Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fiction, une trame,

une histoire dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de

sa puissance et à laquelle il reste complètement étranger; il ne

dépend pas, il ne crée pas, il transparaît.

«Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en

lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument

admirable lorsque la lumière se produit... Le génie n'a point pour

mission de créer mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné

aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, sépare et

dispose les éléments aveugles, et quand nous sommes enlevés par

l'admiration devant une œuvre sublime, ce n'est pas qu'elle crée une

idée en nous, c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée

qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée comme la fille

de Jaïre, au toucher de celui qui vient d'en haut (Hamlet, _Chez les

Passants_, p. 40, un article déjà paru dans la _Revue des Lettres et

des Arts_, vers 1863.)

Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véritable artiste ne

chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que

ce qu'il pense; car ceux-là qui mentent se trahissent en leur œuvre

dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir œuvre

d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité.

Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et transfigure

ces deux dons indissolubles dans la science et la foi. (Souvenir,

_Chez les Passants_, p. 43.)

La littérature proprement dite, n'existant pas plus que l'espace pur,

ce que l'on se rappelle d'un grand poète, c'est l'impression dite de

sublimité qu'il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt

que l'œuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des

langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires (_La

Machine à gloire_).

La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au long de son œuvre en

quelques phrases.

«Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la dimension, pour ainsi

dire, des oreilles humaines, ne saurait toutefois augmenter de _Ce_

qui écoute en ces mêmes oreilles--... Quand bien même j'arriverais à

faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes semblables,

l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tympan les existences modernes,

le sens intime des rumeurs du passé (sens qui en constituait encore un

coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en d'autres âges

leurs vibrations, celles-ci ne représenteraient plus aujourd'hui, sur

mon appareil, que des sons morts, en un mot que des bruits _autres_

qu'ils furent, et que leurs étiquettes phonographiques les

prétendraient être, _puisque c'est en nous que s'est fait le silence_.

Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de toutes les

réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous sommes perdus, et dont

l'inévitable substance en nous n'est qu'idéale (je parle de l'infini)

n'est pas seulement que raisonnable. Nous en avons une lueur si

faible, au contraire, que nulle raison, bien que constatant cette

inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée autrement

que par un pressentiment, un vertige; ou un désir.» (_Ève future_).

«Maître, je sais que selon la doctrine ancienne, pour devenir tout

puissant, il faut vaincre en soi toute passion, oublier toute

convoitise, détruire toute trace humaine, assujettie par le

détachement. Homme, si tu cesses de limiter une chose en toi,

c'est-à-dire de la désirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle

t'arrivera, féminine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui

offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être réel de toutes

choses en ta pure volonté, et tu es le dieu que tu peux devenir.

Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-toi comme eux par

la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi dans ta lumière astrale, surgis,

moissonne, monte. Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu

penses, pense donc éternel...

Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle? Qui peut rien

connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu crois apprendre, tu te

retrouves, l'univers n'est qu'un prétexte à ce développement de toute

conscience. La loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la notion vive,

libre, substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut,

anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs. Tout en

palpite. Te voici incarné sous des voiles d'organisme dans une prison

de rapports. Attiré par les aimants du désir, attrait originel, si tu

leur cèdes, tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La

sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en chaînes de

plomb. Et toute cette vieille extériorité, maligne, compliquée,

inflexible--qui te guette pour se nourrir de la volition vive de ton

entité--te sèmera bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses

chimismes et ses contingences, avec la main décisive de la mort. La

mort c'est avoir choisi. L'impersonnel c'est le devenir... Ayant

conquis l'idée, libre enfin de ton être, tu redeviendras, dans

l'Intemporel, esprit purifié, distincte essence en l'esprit absolu, le

consort même de ce que tu appelles une déité... Saches, une fois pour

toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que la conception même qui

s'en réfléchit au fond de tes pensées... Si, par impossible, tu

pouvais, un moment, embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore

une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change comme tu

changes toi-même et qu'ainsi son apparaître, quel qu'il puisse être,

n'est en principe que fictif, mobile, illusoire, insaisissable... Tu

es ton futur créateur... Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue.».

_Axel._

Partout, dans l'œuvre de Villiers, contes ironiques, contes

philosophiques, drames à longs pans allégoriques, cet hégélianisme

poussé au nihilisme presque vis-à-vis du monde extérieur.

Présentée, ironiquement, en charge, en longues phrases

grandiloquentes, partout la même idée; dans un monde d'ombre et

d'illusion, des passants vont, irresponsables, sans lumière, sans

bâton, sans guides, emmurés dans leurs sens, la sottise humaine

n'étant que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes et

immuables vérités; les passants circulent autour de rares initiés, qui

se doivent reconnaître seuls en leurs cerveaux, seuls en leurs

volitions, et dont le devoir est de se créer sans cesse supérieurs par

l'affinement de leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens

d'élite portent dans leur âme le reflet des richesses stériles d'un

grand nombre de rois oubliés (_Souvenirs occultes_); si vous

élargissez le sens de cette phrase, vous aurez l'idée-mère d'_Axel_.

A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,--à savoir

qu'il n'est nul but que l'existence même, à condition qu'elle soit

cérébrale,--pour adoucir le dur chemin solitaire, Villiers offre la

foi, la foi en des êtres de limbes, semi-existants vers la limite du

monde réel, fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut

apercevoir. «Impénétrable à des yeux d'argile, la face du messager ne

peut être perçue que par l'esprit. Efflux et assises de la nécessité

divine, les anges ne sont, en substance, que dans la libre sublimité

des cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce sont des

pensers de Dieu discontinués en êtres distincts par l'effectualité de

la toute-puissance.

--Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase qu'ils suscitent

et qui fait partie d'eux-mêmes.»

Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à ceux qui ont su

garder le libre état de leur conscience et de leur sens, dans le

sommeil, dans la vision, dans des minutes rares et brèves

d'exaltation; les contacts qu'ils font subir étant de nature toute

spéciale, et n'engendrant que des vibrations tout intellectuelles, il

faut, pour éprouver le choc et ne le point laisser passer comme une

léthargique minute, y être préparé, pour le comprendre, il faut y

avoir, dès l'abord, réfléchi, savoir que tout dans la matière est

complexe, que dans la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce

point fixe auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un

Dieu.

C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet comme constat de

la vie, avec ses troubles et ses lacunes, et comme solide bâton

d'appui, il offre la foi en Dieu, sous les auspices du christianisme.

Il aime le christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses

martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses ministres. Grands

ils sont à ses yeux comme consolateurs, grands comme impeccablement

obéissants à des maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien

comprendre que de les connaître supérieures à leurs cerveaux par

l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs propositions; si l'homme les

pouvait comprendre, seraient-elles d'origine divine, Villiers ne le

croit pas. Donc, en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est

qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve (_Véra_), sa

douleur est déception (_La Torture par l'espérance_), et son éphémère

existence, si elle n'est celle d'un _passant_, ne peut se résoudre que

dans l'affirmation par le talent ou la vertu d'une identité du vivant,

ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers une belle

minute d'éternité, c'est-à-dire une minute de Dieu.

Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en ses œuvres,

éparses. Descendant de ses principes, Villiers, s'il considère le

monde vivant, le traduira dans les _Contes cruels_, et sous ce titre:

_Chez les Passants_. Des fantaisies politiques alterneront avec des

peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là, pour le

contraste, émaillées de belles apparitions d'âme. Son découragement se

traduira par _l'Ève future_, nœuds d'impossibilité sur impossibilités

dénouées par un impossible savant, pour un homme taxé à l'avance

d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé, plus près de la raison

pure et de l'éternelle passion, ce sera _Axel_.

L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science et tous ses

infinis de connaissances, l'or fantastique en ses puissances et ses

quantités les plus hautes, si démesurées «qu'il en devient un

sceptre», l'amour de deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus

qu'uniques, fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre

aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient, les

traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté, ne peuvent

aboutir qu'à un dialogue et à la mort--l'or et l'amour n'auront pu

servir par leur échec qu'à créer un signe nouveau; les deux

renonciateurs qui se seront trouvés par la prédestination, et la

féerie du devenir, exposeront ainsi la désertion des Idéals.

Cette œuvre d'_Axel_, ce beau poème dramatique (car fût-il avec ses

larges développements du discours conçu pour quelque scène?), on nous

la présente volontiers, comme le testament littéraire et philosophique

de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures s'y représentent

revêtues de plus mystiques et plus ouvrés vêtements, ses symboles y

apparaissent plus détachés de la trame anecdotique; nous la devons

donc accepter ainsi comme œuvre capitale et caractéristique, surtout,

seulement même parce que la mort est venue interrompre le défilé des

œuvres; ces tables de promesse en tête des livres, et des phrases

éparses dans les textes démontrent clairement qu'_Axel_ n'était pas

l'expression de sa pensée définitive. Au moment du duel, Axel dit au

commandeur: «Vous avez, j'imagine, entendu parler d'un jeune homme des

jours de jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur ce

plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait les rois

lointains à lui payer tribut. On l'appelait, je crois, le vieux de la

Montagne, eh bien... je suis, moi, le vieux de la Forêt.»

Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué comme en préparation, à

tel début du livre, n'eût apporté, parallèlement à Axel, une autre

note, et nous eût démontré dans l'âme de Villiers de l'Isle-Adam plus

encore de complexité.

Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les résultantes par ces

quelques phrases qu'échangent Hadaly et lord Ewald, Maître Janus et

Axel, phrases poussées nécessairement à la pompe du drame, et quoique

explicites non très développées, nous en eussions eu le commentaire

dans ces trois tomes: _De l'Illusionnisme_, _De la Connaissance de

l'Utile_, _L'Exégèse divine_. Evidemment, d'avoir lu, on peut

s'imaginer quelles idées ce seraient, sous ces trois titres,

construites et expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir

que si des notes ou des fragments de ces livres sont un jour décelés à

la curiosité.

III

La formation intellectuelle de Villiers, la date de ses œuvres,

l'heure des influences et quelles sur sa pensée et sa production; nul

n'en ignore; récapitulons qu'après les premières poésies déjà deux

drames: _Elen_ et _Morgane_, affirmaient un auteur dramatique, et que

le faire d'_Axel_ s'y trouve embryonnaire. Dans _Elen_, drame de cape

et d'épée, avec les romantiques pourpoints et les épées des étudiants

du Tugendbund, s'isole, fragment égal à des œuvres futures, un rêve

d'opium. _Isis_, l'œuvre interrompue, amène, avec un art complet et

complexe, tout le livre, vers une très large et belle scène finale;

_Bonhomet_, qui fut long à paraître en librairie, la _Revue des

Lettres et des Arts_ en donnait déjà _Claire Lenoir_, le fragment le

plus important, et non dépassé par les additions postérieures; les

_Contes cruels_ s'éparpillaient depuis cette date au long des revues;

puis ce fut _L'Ève future_, plusieurs fois réécrite, puis

_Akédysseril_, puis _L'Amour suprême_, les _Histoires insolites_ et

_Axel_.

L'influence la plus profonde qu'on puisse déterminer est celle d'Edgar

Poe. Dans les hautes conceptions de ses personnages féminins, d'une si

stricte élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des souvenirs de

_Ligeia_. Aussi, dans le tour plaisant des contes grotesques, Hoffmann

lui fut inspirateur par cette double vision de la personnalité

humaine; des âmes pures presque invisibles, circulant au milieu de

caricaturales et presque animales apparences. De Baudelaire sans doute

sont venues à lui de belles visions de nuit, et de tristesse sous les

étoiles, et de Wagner, la méthode symphonique de ses dernières œuvres

et le culte de la cadence dans les phrases initiales des tirades.

Certaines sont scandées, développées, rythmées comme de la musique. Le

procédé éclate surtout dans _l'Ève future_. Dans _Axel_, la recherche

de la cadence musicale est moins profonde, et fait place le plus

souvent à une recherche de proportions serrées dans les répons

dramatiques et les scènes antithétiques les unes aux autres. A côté de

cette influence sur la façon d'écrire (car il n'en est guère trace

dans l'intime pensée que reflètent les livres), Wagner eut encore pour

l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son œuvre,

toute son œuvre, grâce au concours des circonstances et de sa volonté

(voir la _Légende moderne_, _Histoires insolites_), et peut-être

l'exemple du réformateur allemand arrivé, après transes, au fate de

toute gloire, soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire,

Villiers, et l'aida-t-il vers la force qui permet les œuvres de

longue haleine.

La langue de Villiers est pure et son style ample; sa nouveauté en

français est sa rythmique musicale, non pas neuve en son existence

même, puisque _Les Bienfaits de la Lune_ l'indiquaient, mais en son

harmonieux arrangement, sur la longue surface d'un livre ou d'un

drame. S'il fallait, en faisant la part des influences citées plus

haut, du temps et des matières de pensées nouvelles, que Villiers

apporte, évoquer l'écrivain duquel il dresse le souvenir, nous

penserions à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières œuvres,

_Les Mémoires d'Outre-Tombe_, et le _Discours à la Chambre des pairs_,

et ce n'est pas la rythmique seule de l'éloquence qui les réunit, en

l'esprit du lecteur, mais là les rapprochements sont si évidents et

d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner à juxtaposer ces

deux noms.

Gabriel Vicaire.

J'ai vu le cimetière

Du bon pays d'Ambérieux,

Qui m'a fait le cœur joyeux

Pour la vie entière.

Et sous la mousse et le thym,

Près des arbres de la cure,

J'ai marqué la place obscure

Où quelque matin

Quand, dans la farce commune,

J'aurai joué mon rôlet

Et récité mon couplet

Au clair de la lune,

Symbolistes et Décadents · 第 12 / 24 段