En ces mêmes temps d'où date le _Concile féerique_, Laforgue terminait

les _Moralités légendaires_. L'essence en est semblable à celle de ses

poésies, mais ici, au lieu que le poète parle, supposant à peine

parfois comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de bonne

foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri de métaphysique et

discuteur (avec la bonne terminologie) qu'il a inventé et qu'il faut

mettre à côté des autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et

celui de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est Salomé,

Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan, le socialiste Jean-Baptiste

qui se jouent dans les événements, parmi les décors de rêves ou de

réalité transposée.

Oh! l'adorable livre de variations personnelles! C'est Laforgue qui se

transfigure dans ce capricieux Hamlet dont l'idée vitale est à tous

moments balayée par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite

facette de son chagrin; c'est lui encore, le bon monstre d'Andromède,

dont l'âme s'éveille en belle parure, dès que les caresses de la jeune

Andromède, enfin apprivoisée, l'ont débarrassé de sa forme extérieure

et gauche; c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expliquant

son rêve de vie; et les silhouettes féminines qui y passent

représentent sa notion de la femme, à partir de l'idée un peu trop

effarouchée et _a priori_ qu'en dessinent les _Complaintes_ et le

_Concile féerique_. Salomé est un futur petit Messie féminin, la femme

qui a abordé les hautes sciences; son boudoir est une coupole

d'observatoire, son piano une lyre pour accompagner non des romances,

mais la traduction lyrique de ses hauts concepts philosophiques; c'est

la femme qui sait, non pas d'après les manuels, mais se confronta avec

les sciences biologiques et astronomiques; quoi d'étonnant que cette

jeune fille à la si suprême beauté soit savante comme un savant de

vingt ans doué de génie, et que ses points de comparaison elle les

établisse, non avec les autres petites filles, mais avec les

nébuleuses qui se créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la

compagne due au prince Hamlet, une union qui serait collaborative et

pensante.

Elsa, la petite Elsa, n'est qu'une jeune fille de la foule, parée

seulement de beauté. Sa science de la vie, précoce quoique sommaire,

sa prescience plutôt, non documentée mais si bien aiguillée vers les

routes des sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bureaux de

Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles poussées en pleine serre

chaude du monde étonnent le bachelier encore engourdi d'humanités. Et

Ruth, du Miracle des Roses, joint Salomé et Elsa. Elle n'a pas les

pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le calme et les

obstinations, et la dernière figure, la plus douce, est celle de la

Syrinx si fière d'elle, de son intangibilité, qu'elle préfère

s'évanouir au miroir des eaux pour laisser entier le rêve de Pan, lui

soustrayant la désillusion du tous les jours en le hantant de la

musique de sa voix.

Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel admirable décor

tout d'invention, depuis la fête à l'Alcazar des Iles Esotériques,

avec ses clowns philosophes et ses acrobates sentencieux, jusqu'au

triste Elseneur, jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de

printemps.

Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés Laforgue. Cela

et ses poèmes suffisent à constituer sa physionomie, à nous faire

regretter les développements des idées consignées dans les notules

fragmentaires publiées après sa mort.

Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé un style d'une

extrême souplesse, sa phrase a l'allure d'un bel entrelacs. Point de

parures ni de surcharge. Elle chemine très vite, pressée d'arriver à

une autre idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous les

mots essentiels; ces mots sont choisis de façon à provoquer dans

l'esprit de multiples rappels d'idées analogues; des parenthèses sont

indiquées, contenant le germe d'un alinéa que le lecteur peut se

construire; cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique, mais

une plastique perpétuellement mobile, perpétuellement évocatrice,

parfois des allitérations, des rappels de sonorité, mais toujours pour

le sens. Voyez le commencement de Persée et Andromède, la cérémonie de

Lohengrin, les monologues d'Hamlet, et le chant à l'Inconscient, les

conseils de Salomé, et pensez que le maître alors qui dominait toute

prose était Flaubert, et qu'il fallait chercher, chacun de son côté,

une formule qui n'eût pas cette implacable beauté, et cette trop

résistante certitude, cet absolu de netteté incommode pour exprimer

les nouvelles idées complexes dont c'était l'heure de naître à la

littérature.

Sa perte est irréparable dans notre évolution littéraire, car il fut

avec nous un de ceux de la première heure, un de ceux qui fondèrent le

mouvement poétique actuel. Et sa manière de hardiesse philosophique et

de libre style, qui pourrait dire l'avoir reprise? Je lui vois des

lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne lui vois pas de successeur,

dans cette note moyenne entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de

grandes échappées de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors fort

peu nombreux, la perte d'un d'entre nous diminuait fort notre

effectif, et nous nous comptâmes facilement en l'accompagnant jusqu'au

cimetière perdu, quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son

ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthétiquement parlant,

et mon regret contre l'injurieuse sottise de la destinée s'accroît,

quand je songe aux affections nombreuses dont l'entoureraient

maintenant tant de jeunes écrivains de talent.

Georges Rodenbach.

Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des Flandres. La

terre arable s'y enchaîne aux dunes sablonneuses, et la plaine

continue par la rive mobile de l'Océan. Des tours d'église, des

chapelles de couvent éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau

des maisons basses, individuelles, au plus familiales qui se pressent

autour d'elles, ouailles, comme autour d'un doigt levé, initiateur et

guide; et dans ce pays tout prairies et champs, jardins et

maraîcheries, la race ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde,

prudente et avocassière, oscille des frairies aux prières, des

kermesses aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle contient

peu de types qu'on pourrait se représenter méditant, comme dans les

panneaux des primitifs, aux fenêtres à croisillons d'où s'entrevoit un

long canal rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée

par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde barque, ou bien

le bateau de voyageurs, fumeux et poussif, glissant à travers les

traînes recourbées que jettent, d'une rive à l'autre, les nénufars et

tant de plantes d'eau.

La Flandre est restée nationalisée, ses communes ont résisté à la

poussée d'un gouvernement central, mais la machine et l'industrie

l'ont profondément modifiée. Si le ciel de Flandre est demeuré cette

chose prodigieusement sensible à toutes variations de couleur et dôme

encore le paysage d'un successif kaléidoscope, varié de toutes féeries

de l'humidité, la tuile a chassé le chaume; des cubes blancs de

briques crépies ont remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques

triviales et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces provinces

est dès longtemps en déchéance. Il n'y a plus guère de bons peintres

flamands; il n'y avait plus, dès longtemps, de poètes.

Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la Muse qui dormait

en ce pays. Elle sortait d'un long hiver de songes, quand elle revit

autour d'elle le vieux décor, la huche, le rouet, l'alcôve profonde

dont le mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et le métier

de dentellière, où elle écrivait jadis de si douces arabesques. Elle

se frotta les yeux et sortit, pour regarder la façade de la vieille

maison qui se répercutait encore, comme en un miroir d'étain poli,

dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de bois, fouillée

industrieusement, comme par un taret artiste, était d'un gris plus

noirâtre, et les fleurs polychromes s'étaient fanées. L'ornement d'or

emblématique était vert-de-grisé au pignon. Cela tenait pourtant

encore, mais tout autour de sa propre demeure des teintes crues

s'étaient peintes sur toute la face des maisons voisines. Les

heurtoirs ouvragés avaient disparu. Au lieu des mariniers et des

bourgeois riches, en file heureuse, des pauvresses en longues mantes

noires, des paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient

sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne Muse avait

vu tant de richesses sur les galiotes, tant de velours et d'or sur les

femmes et de si belles plumes à la toque des hommes; et la Muse avait

les cheveux gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien

manteau de fête, et triste se remit à son métier de dentellière, et

quand elle rechercha en elle-même les vieux refrains populaires, elle

ne les retrouva plus. On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel,

mais si peu! L'usine fumait, les artisans chantaient des grossièretés;

aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait amoncelé ses toiles,

et la pauvre Muse vit bien que le passé était enterré sans autre

survie qu'elle, et ne pouvant guider les hommes par l'ancienne mélopée

dont ils avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le

présent, elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant à petits

pas sur le gazon des béguinages, en parcourant lentement les églises,

fermant les yeux aux bondieuseries de plâtre peint, pour ne les

rouvrir qu'à de vieilles toiles familières. Elle rêva sur son propre

silence, sur sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près la

rue frigide et calme comme la neige de la nuit au premier éveil du

matin. Elle se perdit à suivre les méandres des broderies. Elle ne

chanta plus, elle parla, d'une voix précise, mais lointaine, comme

atténuée. Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses

vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et qu'elle réunit

en rêvant, tristement et doucement.

* * * * *

Depuis _la Jeunesse blanche_ l'estime de ses confrères a donné à

Rodenbach ses grandes lettres de naturalisation française; c'est un de

nous. Le causeur qu'il est, fin, abondant en notations aiguës, est

vivace de notre terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour

ceux qui l'écoutent que comme un fond discret qu'il évoque ou dissipe

à sa guise. L'écrivain est resté fidèle aux voix d'autrefois, aux

horizons plaqués sur les yeux de son enfance. Il est, ce qui est assez

peu fréquent chez nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un

vieil évangile, d'un commentaire vivant, où prient des recluses, de

scolies, où chante un contemplateur. Dans sa terre d'exil, des

personnages taciturnes se définissent le silence et leurs rares

mouvements, et se perfectionnent entre eux les idées fines que leur

inspire l'assiduité presque monacale de leurs réflexions sur l'âme des

choses; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré, d'une chapelle à

la Vierge où pendent les ex-votos de pèlerins selon l'Inconscient. Les

humbles croyants qui lui parlent rencontrent un confesseur un peu

bouddhiste. Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un

Chéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la cellule où il

soupèse, sur une balance à lui, les infiniment petits de la rouille

des choses. Le glas du Voile, les mains lunaires d'Ophélie et ses

cheveux inextricables, il les rencontre partout parce qu'il les porte

en lui. Il sait les vies brillantes et fanfarantes, mais

volontairement il entoure d'une étamine ou d'une mousseline brodée de

dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu terre d'évocation

Bruges, la ville aux carillons, la ville mi-déserte, la ville où les

Memling brillent comme châsses d'améthyste dans le silence propre d'un

hôpital. Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un

Bruges-Musée qui est à lui et qu'il développe.

Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges-la-Morte s'en va

pour laisser place à une résurgence, à la venue, à l'infiltration

d'une vie plus moderne à travers les vieilles pierres, et tel est le

sujet du _Carillonneur_.

Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire de l'art, des

gens de vrai bon sens, curieux de beauté, amoureux de mélancolie, qui

adorent les pierres saures, l'encens dans l'église silencieuse, la

douceur résignée d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour

par le brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de sobres

pompes de cloches et de processions, et la joie d'une quiétude

encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent désiré qu'il y ait

chez eux, un point spécial en Europe, une ville évocatoire, galerie

d'architectures, avec une vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée

par toutes les boiseries et les meubles d'antan; et ce beau qu'ils

eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de pèlerinages de

sages. Les arts graphiques et la pensée des philosophes se fussent

éjouis de cette ville-asile, de ce havre de tranquillité. Quelle belle

chose en notre Europe financière et militaire, où la meilleure

hypothèse de demain ne nous offre que la vision horrible d'une armée

industrielle, d'un peuple de comptables mâtés par la machinalité du

calcul et d'ouvriers peinant près des hauts-fourneaux, quelle belle

chose qu'un train stoppant dans une gare dénuée de wagons de

marchandises, tranquille comme une station de petit village, et qu'on

entrât dans une cité, où tout serait «luxe, calme et beauté» et aussi

rêverie près de l'ombre du passé, ville vivotante sauf les voix amies

de l'art, ville-chronique, fabuleuse presque d'irréalité par le

contraste avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des

minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes, et qu'un

exemple fût d'une cité de recueillement.

Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le perceur d'isthmes,

le combleur de rivières, et l'on trouve plus facile de transformer que

d'aller créer au loin. Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique,

poursuivent une résurrection, le retour des nefs sous forme de

steamers, et la création du monstrueux cabaret qu'est un port de

commerce. Comme ils promettent l'or, ils entraînent l'acclamation de

la foule. Donc Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre

Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des ballots, toute la

broussaille sale des docks s'installera; les bordées cosmopolites des

matelots s'éjouiront de l'orgue mécanique à côté des grossières danses

des paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite encore, mais

elle est commencée. C'est l'effritement d'une tranquillité pieuse que

considère Borluut de cette cage de carillonneur, où il entreprit de

désapprendre aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho des

antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rêverie, de la

méditation, l'heure longue du repliement sur soi-même qu'il écoute à

la cadence voilée des vieilles horloges que collectionne Van Hulle.

Mais cette chanson menue comme la sonorité d'une vieille argenterie

délicatement maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nouveau

de fanfares, d'orchestrions, de clameurs de bourse. Son rêve se

démolit sur la terre; cependant qu'il s'isole de plus en plus haut

jusqu'à la dernière plate-forme du beffroi les formes parentes de

celles à son image ne vivent plus que dans les nuées; sur le pavé des

places on fait des affaires. Le carillonneur est le seul habitant

mental de la ville qu'il s'est créée. Non! il a trouvé son analogue,

l'Ève de ce tiède milieu de mémoire réfléchie. Mais si l'étreinte du

songe laisse Borluut brisé, elle la rejette, cette douce Godelieve,

dans la file des pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un

proche couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur. Les âmes

fidèles sont broyées, les âmes de passé se cloîtrent, dans le

monastère ou l'abdication du bonheur, car elles ne peuvent vivre,

froissées de bourrades, insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la

ville qui se rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et

Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout acte une foi

sérieuse et haute, et l'amour leur semble, quand ils se rejoignent

hors la légalité quotidienne, les divines épousailles. Godelieve pour

Borluut, c'est la femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve,

c'est le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les

vibrations de la pensée; ce seraient les amants heureux dans les

Vérones où a parlé l'Esprit, les blancs catéchumènes enchaînés par

leur mutuel regard, dansant nus et innocents devant les phalanges

célestes. Mais quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de

commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses, et les tenailles

acharnées à déballer les lointaines épices, et la voix des crieurs

d'additions. Borluut et Godelieve peuvent être la vraie vertu; comme

ils parlent une simple langue d'extase, ils ne pourront passer

inaperçus dans une Babel du chiffre. Godelieve pleurera, Borluut

mourra, un poète entendra leur élégie.

Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie des Saints pareille à

l'ancienne, en ce sens qu'elle enregistre les miracles de

désintéressement, et la vie simple de ceux qui ne sont sensibles qu'à

l'Infini se manifestant en eux et autour d'eux. Les lentes prières

accompagnent les quenouillées dans les veillées des naïfs émus, et

quand la prière est finie, avant de recommencer, une voix douce conte

une illustration de l'acte de foi, d'un accent d'amour et de désir,

une histoire trempée de larmes. Un très court détail des circonstances

accompagne le récit probant comme un apologue, un peu mystérieux comme

un lied. On cherche à faire saisir la nuance des âmes dont on parle,

prochaines de celles des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur

vie. Ce sont narrés semblables à celui des amours de Borluut et de

Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il commande, une part

de vérité générale le réunit aussi à la longue complainte des âmes

sentimentales et crucifiées, à cette grande laisse qui commence aux

amours de Tristan, à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit

une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux que les

circonstances brutales modifient en martyrs.

Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité où les moteurs et

les dynamos vont faire irruption. Le carillon de Borluut est comme

l'orgue d'un vieux maître de chapelle, qu'on taxe de folie, parce

qu'il se souvient toujours de quelque fulgurante apparition de sainte

Cécile descendue sur des rayons de mélopée, pour ajouter l'ivresse de

la beauté entrevue à celle des vingt ans sonores du musicien. Et la

pauvre Godelieve aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de

la famille de ces douces femmes closes dans une quotidienne

simplicité, enrichissant de profondeur tout détail de vie qu'elles

touchent, à travers qui les peintres primitifs ont effigié les saintes

femmes, celles qui pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu

lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement, auprès de qui

l'enfant Jésus tourne les pages d'un livre? Elle est d'une tendresse,

sans élans de paroles, profonde et victorieuse comme l'habitude, avec

des ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées de tiges

de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est une passionnée aux

mains jointes, mais si ardente que les feuillets de l'Evangile lui

apparaissent semés des lettres pourpres de l'amour, et sa logique

extase la mène aux portes de fer rougi de la passion.

I

Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son droit. Il s'est remémoré

la terre natale et l'a démaillotée de l'oubli. Une partie de son

talent vient de ses solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il

a exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se fondant

dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature française et on peut y

évoquer les Flandres au même titre que les villages cévenols), une

grosse influence. Il a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la

chartre de l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses

compatriotes. Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent. Et

songez qu'il fut seul en cette province immense et décuplée par

l'indifférence littéraire que fut la Belgique. Si un homme a triomphé

de son milieu, c'est bien lui. Le seul De Coster avait écrit là-bas,

au milieu d'académiques patoisements, bouffons, comme si de beaux

esprits de canton avaient pratiqué la littérature française, ou

qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût brillé dans les

cérémonies officielles. Sans doute Paris n'était pas loin, mais,

intellectuellement, aussi éloigné qu'au temps des plus somnolentes

diligences. Rodenbach a rapproché les distances et donné aux siens un

salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites, mais c'en est un,

et actuellement, je tiens à le dire, nos lettres et nos lettrés n'ont

pas, lorsqu'il quitte Paris pour retourner là-bas, d'ami plus chaud,

plus sincère, plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos

défauts, à vanter haut et ferme ce que nous pouvons avoir de qualités.

Villiers de l'Isle-Adam.

_Notes à propos d'un livre récent._

I

A un temps convenable après la mort de Villiers de l'Isle-Adam, M. du

Pontavice de Heussey met au jour un volume anecdotique touchant la

biographie de l'écrivain disparu, et quelques dates de production de

ses œuvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux en ce

qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier, curieux en ce

qu'ils dissipent plausiblement les ombres que quelques contestations

laissaient planer sur ce droit aux aïeux dont il fut si jaloux,

intéressants parce qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse

sur lesquels peu de documents, sauf celui le plus intéressant, du

commencement de l'_Avertissement_ (_Chez les Passants_, p. 287). Après

ces bonnes pages sur les années d'apprentissage, le biographe entame

l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à glaner d'inédit,

rien qui n'eut été conté par le maître ou quelques-uns de ses vieux

amis, et rien de saillant à relever, que quelques erreurs légères et,

il est vrai, sans nocivité pour la mémoire du biographié.

La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar ont ensablé le

souvenir de cette vie, n'est de nul intérêt; fondée sur tels passagers

avatars imposés à l'écrivain par sa détresse, tels récits de

concessions à la grande presse déterminées par ce même urgent motif,

sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines œuvres,

naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces œuvres, sa vie même,

cette légende est puérile et, à vrai dire, ne narre rien.

Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt, mais celui-là

se retrouve en la vie de presque tout écrivain d'exception, serait

d'énumérer et d'expliquer quels furent les éditeurs, inconnus,

besogneux, fantastiques parfois, éphémères presque toujours qui

osèrent seuls risquer les responsabilités financières de ces livres,

et démontrer que sauf vers la fin de la vie de Villiers, ce furent

dans les plus jeunes et les moins pécuniaires des revues, dans des

papiers de lettres aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés

contes, romans et drames, dont ils comptèrent parmi les meilleurs

ornements et sacrifices, dont ils demeurent pour les bibliographes les

plus efficaces curiosités.

Ainsi _passim_ existent ces pages dans la _Revue fantaisiste_, la

_Revue des lettres et des arts_, revue fondée par Villiers, la

_République des lettres_, devenues classiques, et d'autres si

inconnues comme le _Spectateur_, revue franco-russe où parut par

exemple l'_Inconnue_ (des _Contes cruels_).

Symbolistes et Décadents · 第 11 / 24 段