sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils comprennent un

arrêt pour l'oreille que ne motive aucun arrêt du sens.

L'_unité_ du vers peut se définir encore: _un fragment le plus court

possible figurant un arrêt de voix et un arrêt de sens_.

Pour assembler ces unités et leur donner la cohésion de façon qu'elles

forment un vers, il les faut apparenter. Ces parentés s'appellent

allittérations (soit: union de voyelles similaires par des consonnes

parentes). On obtient par des allittérations des vers comme celui-ci:

Des mirages | de leurs visages | garde | le lac | de mes yeux.

Tandis que le vers classique ou romantique n'existe qu'à la condition

d'être suivi d'un second vers ou d'y correspondre à brève distance,

ce vers pris comme exemple possède son existence propre et intérieure.

Comment l'apparenter à d'autres vers? Par la construction logique de

la strophe se constituant d'après les mesures intérieures et

extérieures du vers qui, dans cette strophe, contient la pensée

principale ou le point essentiel de la pensée.

Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes, soit les plus

anciennes, et des strophes libres, serait la répétition de ce que je

viens d'énoncer à propos du vers fixe; il est aussi inutile de

s'astreindre au sonnet ou à la ballade traditionnels que de

s'astreindre aux divisions empiriques du vers.

L'importance de cette technique nouvelle (en dehors de la mise en

valeur d'harmonies forcément négligées) sera de permettre à tout vrai

poète de concevoir en lui son vers, ou plutôt sa strophe originale, et

d'écrire son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un

uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que l'élève de tel

glorieux prédécesseur.

D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne poétique reste

souvent loisible. Cette poétique avait sa valeur, et la garde en tant

que cas particulier de la nouvelle, comme celle-ci est destinée à

n'être plus tard qu'un cas particulier d'une poétique plus générale;

l'ancienne poésie différait de la prose par une certaine ordonnance,

la nouvelle voudrait s'en différencier par la musique. Il se peut très

bien qu'en un poème libre on trouve des alexandrins et même des

strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur place sans

exclusion de rythmes plus complexes.

M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses perpétuelles

accusations d'incompréhensibilité, que le vers se trouvera ainsi

libéré de règles tyranniques et inutiles; cela prouve que s'il ne

comprend pas tout il comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il

me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans défaut; si j'émettais

le vœu qu'il me prouvât son excellence de critique par un bon article

à la mode de La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant.

Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les formules reconnues de

la poésie, encore doit-on consentir à ce que les poèmes soient

strictement construits sur les seules bases esthétiques et

scientifiques que le poète admet.

M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des notes de voyage et

des portraits d'écrivains. Pour étudier des livres ainsi faits en un

long espace d'années, il faudrait une place aussi vaste que le livre

lui-même. Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel: un

paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très auparavant, fut dite

par M. Mallarmé; elle fait le fond de l'art de Poe; _l'harmonie du

Soir_, de Baudelaire, n'en est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier.

M. Bourget aime l'Angleterre et le dit. Il y a dans ses croquis de

Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffisamment rythmés,

un désir d'ailleurs et de plus large. Les curiosités intelligentes qui

font le fond du talent de M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa

critique, et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien

n'est concluant, et nulle part dans ses deux volumes, sur quelque fait

de vie ou quelque écrivain, une page définitive. On croirait que M.

Bourget se garde d'être définitif. Il est le protagoniste et le maître

de toute une école dont feraient partie MM. France et Loti, par

exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré. Après le grand

coup de voix de M. Zola, les écrivains intellectuels en recherche

d'originalité inaugurèrent une patiente enquête du Moi. Ils suivaient

en cela la voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse d'êtres

différents se concentre en somme en une étude des reflets des

personnalités sur lui. Ils se rattachaient ainsi à la sévère et belle

lignée des Nerval, des Constant, etc... Mais à ces écrivains a fait

défaut le lyrisme. Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de

traditions et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus

sensationnel et plus emballé que même la _Physiologie de l'Amour

moderne_.

* * * * *

M. Francis Poictevin manque également d'énergie. Dans tous les livres

de M. Francis Poictevin on pressent comme un très beau drame de

conscience, patiemment fouillé, de conscience intéressante, parce que

conscience d'art et devant aboutir à quelque drame. Or, le drame ne se

passe pas.

Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa conscience à

l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de contemplation du

paysage, et même de fusion presque avec le paysage; une des

caractéristiques de cette recherche du mot et de la notation de ses

alliances avec les choses c'est l'absolue sincérité de cette

recherche; tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand fonds

de cabotinage et un certain plaisir à étudier et revivre les aimables

fleurs que les psychologues regardent abonder dans leurs vergers

intérieurs, M. Francis Poictevin est peut-être plus préoccupé des

choses que de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du midi, le

mystère d'une matinée marine, l'essence de rêve d'une fleur pâlie;

l'écrivain tend surtout à se considérer comme un reflecteur.

A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on perçoit qu'il sait ne

pas s'exagérer l'importance, il apporte le même sentiment de

douloureuse abnégation; c'est la méditative promenade d'un seul en une

terre de brume en pâles floraisons.--Comme beaucoup des grands

écrivains de la ligne desquels il est, mais dont il exagère le

procédé, il diminue et simplifie à la fois l'importance de sa

personnalité.--Je m'explique: comme un comédien, l'écrivain d'ordre

secondaire, qui se sent plus pauvre de ressources propres que de

recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage et le fêter

d'une toilette; son rôle et son ambition étant de tirer de peu de

fonds le plus possible de moissons, ou au moins le plus possible

d'illusions, il étudie les petits moyens de l'art, et tente le plus

possible de les accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout

de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il est que nul

autre de la provenance de ses originalités, il tente d'ériger une

personnalité en trompe-l'œil, au premier abord et pour les yeux

ignorants, personnalité bien tranchée et à vous arrêter--c'est bien

tel et non tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une menue

scène.--Chez l'artiste de premier ordre, au contraire, quelle que soit

sa force de production ou sa franchise d'exécution, la certitude

existe que ce moi profond, dont il est déjà doué et dont il n'a nul

besoin de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences, champ sans

limites, où certes il trouvera longtemps à inventorier, et à glaner;

il sait que toute transposition de son âme amènera sans qu'il y tâche

un autre décor d'imagination, et que son originalité se renouvellera

de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne fera qu'en éclaircir

le flot, sans en être entièrement le créateur. A ces âmes sûres de

jaillissement inattendu, peu importe le factice de l'attitude, et les

facilités des silhouettes affectées.

Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr des analogies de

sensation de ses âges, les prend un à un, et son but serait de les

bien détacher et faire transparaître en un rythme écrit, tandis que ce

qu'on attendrait de lui maintenant qu'il a montré sa finesse

psychologique et son intelligente attention des phénomènes

physiologiques, ce serait quelque œuvre plus entière et plus debout.

Au moins est-il naturel de constater que si chez cet artiste l'œuvre

n'aboutit pas absolument, c'est par l'intensité même de son amour de

l'art.

PORTRAITS

Ces portraits parurent à la _Revue Blanche_, à la _Société Nouvelle_,

à la _Nouvelle Revue_. Les uns datent de 1895, d'autres de 1897, le

dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu divers du

symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du volume déjà gros,

nous restreignent à suivre surtout la ligne générale que nous y

voulons donner, des origines du symbolisme pour la préface, et de ses

possibilités, pour les articles qui suivent.

PORTRAITS

Paul Verlaine.

Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul Verlaine,

l'expression de nos regrets et notre affection pour le grand poète

prématurément enlevé à son œuvre. Si c'eût été, à notre sens, le lieu

d'une explication de sentiments, nous eussions pu développer que la

fin de sa présence réelle impose aux hommes qui ont dépassé la

trentaine et qui firent du vers français l'instrument de leur musique

intérieure, le sentiment d'une disparition brusque dans leurs

souvenirs de jeunesse littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une

fois de plus, la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de

Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore, puisqu'il

voulut se nommer ainsi, et que ce titre demeurera à ce groupe puissant

d'écrivains, étiquette pour l'histoire littéraire, comme celle de

Romantiques ou de Parnassiens--épithète un peu emphatique, mais qu'il

voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sourie plus tard,

lorsqu'on aura oublié leurs droits à se plaindre, c'est possible; le

mot pourra rester un des meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé

qui est autre).

Quant à l'œuvre, il n'est nullement trop tôt pour la caractériser et

en fixer les traits principaux, Verlaine étant déjà dans la gloire,

d'un consentement, diversement motivé, mais unanime, de tous les

poètes.

Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse adaptation de

son genre à des faits actuels, elle n'est pas prouvée par des succès

de pièces de théâtre, qu'une reprise pourrait démolir. Elle est parce

qu'il fit de fort beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire,

qu'il l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle fut

sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la généralisation

qu'il faut, est moins entamable aux outrages du temps, que toute autre

œuvre littéraire.

Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles et de pages

complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat tant de massifs romans

(quoi qu'on accusât ce poète, comme tant d'autres, de ne publier que

des plaquettes), deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop

catégoriser, car les _Poèmes Saturniens_, par la pièce célèbre «Mon

rêve familier», les _Fêtes Galantes_, par leur merveilleux finale,

préparent déjà les vers de _Sagesse_ et _d'Amour_ Dans _Jadis et

Naguère_ les deux façons d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce

alternent. Les différences dans ce dernier livre sont justes assez

importantes pour nous faire assister à cette évolution du vers

parnassien parfait jusqu'à un vers modifié, libéré, assoupli, qui

n'est pas le vers libre, mais qui s'en rapproche.

La rythmique de Verlaine s'affranchit d'autant que le sentiment à

traduire est intime, et aussi qu'il le veut aborder directement. Quand

il se sert, et c'est son droit, d'un personnage quasi-dramatique qui

apparaît un moment dans le tissu de son livre pour montrer son geste

essentiel, sa forme est serrée, très rapprochée des vers classiques.

Ainsi les jolis personnages des _Fêtes Galantes_ et de _les Uns et les

Autres_, n'ont pas besoin qu'on leur invente des strophes nouvelles:

par exemple ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens rythmes

de toute leur légèreté, ils les tendent, ils accumulent les

dissonances avant d'arriver à la résolution de l'accord; ils

choisissent aux _Fêtes Galantes_ les plus coquettes des petites

coupes, ils errent dans _les Uns et les Autres_ au long de

l'alexandrin, cherchant un peu à s'évader, puis préférant en somme

montrer que, s'ils sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y

fait consentir. Mais quand Verlaine veut se montrer lui-même, parler

en son propre nom, sans voile de fictions, généralement le vers et la

strophe s'élargissent plus musicaux encore et débarrassés des petites

méticuleuses préoccupations; généralement, mais pas toujours, car le

dialogue avec Dieu dans _Sagesse_, un de ses plus beaux poèmes, est

construit à l'aide de sonnets, ou plutôt de jeux sur le sonnet; mais

c'est encore libérer le vers que d'utiliser une forme fixe à une

destination jusqu'alors non signalée.

Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait Verlaine; ceux qui le

disent se trompent, c'était autre chose, c'était l'assertion que le

poète doit assouplir la langue poétique à son génie propre et

dédaigner d'y plier son génie; c'était de préférer nettement une

hérésie au code poétique accessoire de la rime et de la symétrie, à

une faute contre l'essence poétique, à une déviation de la phrase

chantée; c'était la trouvaille de procédés pour peindre l'intime de

l'âme humaine sans déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant

les plus frêles nuances.

Considérez cette même tentative de faire aboutir la Muse pédestre et

familière, chez M. François Coppée, et comparez: mieux que toute

explication la confrontation des œuvres indiquera de quel art

Verlaine sait ennoblir le sujet en y touchant avec de menues

ressources, mais avec son rythme particulier d'une ligne si noble que

toute vulgarité est impossible; ce n'était pas seulement la vulgarité

qu'il chassait du vers, mais la pointe, mais l'éloquence ou, mieux, la

rhétorique, et la rime folle et ce qui n'était que littérature.

En cela il se ralliait au grand mouvement poétique où passèrent Poe et

Baudelaire, dont le but fut de resserrer les attributs de la poésie,

de ne lui permettre de chanter que des instants vraiment dignes d'un

style d'apparat. Les minutes heureuses de Baudelaire sont les mêmes

que les minutes de tremblement, devant la divinité ou l'amour, de Paul

Verlaine. Qu'on n'objecte pas que Baudelaire contribua plus que tout

autre à édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. Lui aussi

cherchait à s'évader, il n'osa toucher au vers et choisit le poème en

prose; s'il eût vécu, peut-être eût-il élargi ses tendances de

liberté.

Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolution du vers chez

Verlaine; prémisses et principes d'élargissement dans le fonds et dans

la forme, voilà ce qu'il apportait: ce qui est plus important, c'est

qu'il fut toute une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions

sombres à faces d'assassinés, pleines de vierges Marie long-voilées

et de Christs aimables et s'inclinant vers sa faiblesse d'homme,

abondante en masques variés et clairs, avec les voix si mélancoliques,

dans des Trianons que menace l'automne, et que cette âme resta

toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en plus de douze

recueils de chansons, où le temps fera peu de déchet (sauf quelques

pièces de circonstance en _Sagesse_), sans défaillance d'artiste, sans

redites, avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur

qu'occasionnellement, de quelle jolie allure s'en va sa phrase,

butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de réflexions,

dans les coins de Paris qu'il affectionnait. C'était une âme très

sensible, très diverse, très vibrante, non pas une âme femme, comme

dit M. Zola, mais capable de recueillir l'écho des plus fines

sensations, ce que doit être l'âme d'un poète.

Jules Laforgue.

C'était un jeune homme à l'allure calme, adoucie encore par une

extrême sobriété de tons dans le vêtement. La figure, soignement

rasée, s'éclairait de deux yeux gris-bleu très doux, contemplatifs.

Nul n'apparut avec un geste moins dominateur et un langage plus uni;

nul ne fut moins comédien, moins personnage littéraire; ce qui

n'empêcha la littérature d'être toute sa vie. La littérature, il la

concevait non pas comme une chose par elle-même existante, mais comme

un reflet, une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût

jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût jamais prêté à

plaider une thèse; il existait, à son sens, il existait dans sa nature

d'âme, un art, un besoin de saisir la philosophie comme une chose

vitale; les phénomènes et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de

l'être ou du devenir se ramenait à des questions personnelles, et les

grandes inquiétudes sur la destinée étaient ses problèmes de tous les

jours et la matière de ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette

tendance lui assura comme un bonheur; aux dernières années, il en

vécut anxieux.

Après les premières recherches, il avait trouvé les fondements de sa

doctrine dans les livres de Hartmann. Sa joie d'ailleurs était de

vivre par le regard. C'était un fidèle du Louvre et du Cabinet des

estampes, un dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes le

tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apostolat. Il eût

aimé enseigner, instruire, prouver par de la pureté les bonnes

intentions du grand Tout qui se crée lui-même; il était adepte du

bouddhisme moderne,--comme un apôtre, du christianisme. Mais sa

dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent des âmes, et

sa curiosité à tout ce nouveau décor de Paris que la vie lui offrait

libre à parcourir, puis il fut conquis par l'art exquis de Watteau et

ses fêtes aux discrètes mélancolies, de sorte que sa première œuvre

imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la littérature

l'emporta en lui sur la philosophie.

Après un volume de vers philosophiques qui fut peu montré, qui fut

annulé, voici les _Complaintes_; la préface des _Complaintes_ peut

donner une idée du ton du volume détruit, c'en est, pour ainsi dire,

un peu de la substance; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume par

lui jugé insuffisant. Pourquoi ce titre et cette forme chez le moins

anecdotier de nos poètes?

Ceux qui savent, en leur âme, saisir l'étendue et la variété des

phénomènes sont exempts d'orgueil ou de vanité. La complexité des

choses finies et le silence de l'infini leur imposent une voix claire

et distincte, mais sans cris. Ils hésiteraient à émettre des

hypothèses, à tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers

degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On ne peut, dans

la quête du vrai, prendre à son compte le langage des héros

grandiloquents.

D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont saisissables que

par leurs contrastes qui sont, dans la vie, les douleurs, les misères,

les ridicules. Un sentiment qu'un personnage de drame trouvera grand

et exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non à cause de

son essence, mais par la forme brève et incomplète qu'il prend en

lui-même, en face de l'idée qu'il se forme de l'essence même de ce

sentiment. Le philosophe ne peut oublier les contingences et les

relativités et les points de contact cosmogoniques qui, à la

rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes (il y en a

toujours). Puis, tant qu'on ne peut conclure, et produire une vérité

nouvelle forte d'évidence et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux

ne pas faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer en

souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et passionnel,

contrastant avec le Paris quotidien et d'affaires, que Laforgue va en

méditant, en écoutant, en répétant. Lors sa complainte est tantôt une

sérénade à l'impossible, ou la parade du clown qui pourrait expliquer

le sens des choses du cirque, mais ne veut qu'y faire réfléchir par un

trait topique, encore un bilan de recueilli qui rentre en sa chambre

de travail, et récapitule, d'une ironie un peu triste, les

disproportions (d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit tout le

jour.

C'est étudier la disparate entre le possible et le réel que composer

ainsi; cette disparate est source d'effets comiques, oui, au premier

degré; mais elle est aussi tragique ou, mieux, triste, triste pour le

contemplateur; la nécessité de traduire ces deux nuances exigeait un

ton spécial, à créer; donc, pas ou peu d'élans d'éloquence, des vers

très soucieux de l'allure du langage contemporain, des strophes

nettes, calquées, non sur la durée rythmique, mais sur la durée de la

phrase qui saisit un fait, une sensation; le livre devait être comme

un ensemble de chansons mélancoliques; pourtant comme Laforgue voulait

faire voir, et non chanter, il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des

_Complaintes_. Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux

passants, en langage populaire et poétique, avec des refrains, des

faits, et il appuie son dire en exhibant une image populaire. Tel est

le personnage principal qui se détaille dans ces _Complaintes_ qui

demeureront et comme une date et comme une œuvre.

_L'Imitation de Notre-Dame la Lune_ est une multiforme élégie

cosmogonique. C'est l'étude des reflets de la Lune à la Terre dans

l'âme d'un songeur. C'est l'étude de sentiments modernes semblables,

quoique diminués, à ceux des anciens pour Phœbé ou Tanit. Ce n'est

jamais Hécate. Le règne de l'astre nocturne est pacifiant. Le plus

révolté de ses sujets, c'est le poète rêvant qui la considère, comme

autrefois l'astrologue, mais sans plus y chercher le chiffre de son

mystère. Elle est là,--elle est diverse, pourquoi? et comment le

savoir. Elle se mire dans des blancheurs à son image, âme pure ou

cœur de romances, Pierrots mélancoliques et malins, sceptiques sauf

vis-à-vis la blanche existence dans des carrières de craie, où ils

passent le temps à figurer sans parole des représentations du monde.

Elle se mire dans les profondeurs sous-marines, son reflet est comme

un blanc cierge sortant des silencieux laboratoires où les êtres

glissent ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, recouverts

de l'onde opaque, près des polypiers, des assises madréporiques de

mondes en formation. Elle sait tout, et elle ignore tout, puisque

éteinte, puisque déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon

pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu! comme il est dit dans _le

Concile féerique_.

Si l'_Imitation de Notre-Dame la Lune_ dépeint le décor de la nuit, et

décore les vitraux de la Basilique du Silence, le _Concile féerique_

met en scène ceux qui viennent détruire cette paix des choses par

leurs vouloirs et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de

sensations. La Dame cherche le décor de gala et de fêtes amusantes

qu'elle exige autour d'elle, et le ciel absolument nu se pare pour

elle de toute son animation intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui,

que le monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en ce monde

sans allées réelles, sans imprévu que les frêles embûches de

l'illusion? rien de mieux que de les croire réelles, et tous deux y

croient à demi, se comportent comme s'ils y croyaient tout à fait;

c'est le destin des philosophies que d'être oubliées dans la pratique

de la vie; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont ornements

et parures, et les deux protagonistes reconnaissent que la Terre est

bonne, en acceptant simplement les multiples conseils du Chœur et de

l'Echo. Vivre en toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la

bonne franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie de la

Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour ne plus laisser voir

que des déserts gris.

Symbolistes et Décadents · 第 10 / 24 段