psychique, intérieur, personnel à Poe.--Dans un décor saturé d'une
tristesse sombre et comme sulfureuse, un château crevassé d'une
imperceptible lézarde comme une âme tombée au deuil profond,
contagieux, emmurée en son existence de rêves anormaux--le visiteur
rencontre un très ancien ami qu'il a peine à reconnaître et dont il
dépeint les intimes phénomènes, la perception de silence et de
conscience, comme d'un autre lui-même; cet être à la fois si semblable
et différent du visiteur occupe un château dont les murs sont ornés de
décorations qui sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés
par le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensation; une
femme passe grande, supra humaine, MUETTE--on ne la reverra plus;
cette âme incluse en l'âme du visiteur, évoquée par ces circonstances
du château, de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme
délimitée par ses facultés de perception extraordinaire, extatique, et
le don de bizarres perversions de thèmes musicaux connus, il faut la
faire entièrement vivre et pour ainsi dire marcher; ici Poe place le
poème du _Palais hanté_, donnant en symbole l'état exact de cette âme
supérieure, autrefois régie d'une belle conscience sans regret,
maintenant proie de la foule des sensations mauvaises résurgentes en
joies inutiles; puis à travers cette âme hantée, à travers telle
contemplation, à travers telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme
s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient remourir sur le
cœur de l'amant, et tout s'écroule, et bien des fois s'écroulera. Le
rôle exact ici du _Palais hanté_ ce serait à la fois de concrétiser et
d'affiner l'idée principale de Poe: la concrétiser en la présentant
sous un symbole plus simple, plus facile à reconnaître, car
l'introduction de ces vers est un appel, un avertissement à l'âme du
lecteur prévenu par la tradition que le lyrisme est la traduction des
vérités essentielles: l'affiner en ce que la vérité qui fait l'objet
du récit, de l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les
apparences et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce court
poème dépouillée des laborieux apprêts sous lesquels le premier état
de cette vérité se présente. J'emploie ici le mot de vérité, après
avoir dit précédemment que Poe excluait de la poésie toute vérité;
c'est affaire de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait
l'apparence d'une démonstration didactique de la vérité, aussi ce qui
serait le sec développement d'un principe scientifique ou
philosophique où ses contemporains croyaient tenir la vérité; il
utilise ce terme en un sens relatif comme celui de longueur, quand il
bannit les longs poèmes et dit avec raison que _le Paradis Perdu_ ne
peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il est inutile de
construire ainsi de longues épopées que la cervelle humaine ne saurait
apprécier, l'effort fait pour en prendre connaissance blasant l'esprit
au bout d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est
essentiellement relatif et veut dire ici didactique et enseignant, car
il est difficile d'admettre que l'auteur d'_Euréka_ ne fût sensible à
l'attrait des réelles vérités jusqu'à se passionner pour leur
recherche. Si, incontestablement, le poète n'a pas à se préoccuper
d'apporter un règlement des questions pratiques et sociales ou des
opinions fixes et neuves sur la thermo-dynamique, du moins lui est-il
nécessaire de connaître les vérités mentales et personnelles qu'il
contient, pour réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise
en œuvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré du milieu et
des ambiances qui sont des causes d'erreur; or, chercher à isoler un
sentiment de ses causes d'erreur, qu'est-ce sinon en poursuivre
l'exacte et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le connaître en
sa vérité. De même pour la moralité de la poésie, c'est le caractère
didactique et prêcheur de la morale courante et philosophique que Poe
lui interdit, car qui dit vérité dit moralité, le bien pour l'individu
comme pour l'espèce consistant simplement à mettre de la logique et
de l'accord entre sa destination perpétuelle et les phases momentanées
de sa vie. Or, étudier les phénomènes de conscience comme en _William
Wilson_, _le Cœur révélateur_, _l'Homme des foules_, _la Double
Boîte_, etc..., c'est faire œuvre de moralité. Des exemples extraits
d'une conférence de Poe, où il présente aux lecteurs de ses extraits
favoris des poètes anglo-américains qu'il préfère, le démontrent; la
jeune fille de _Thomas Hood_ est comme un plaidoyer social, mais
fondée sur un fait humain et concluant à l'émotion; autant le petit
poème de _Willis_, la cantilène citée de Shelley est une sorte de
sérénade d'amour, etc...
Si nous étudions _Ligeia_, une construction analogue à celle de _la
Maison Usher_ apparaît; comme un burg reculé en pays de merveilleux,
avec de lourdes draperies non attenantes aux murs et non essentielles,
de lourdes draperies d'un précieux métal où des arabesques forment à
l'œil qui les voit d'un angle différent de divers et dissemblables
entrelacs de monstres; des sarcophages de granit noir forment les
angles de la salle; et là se passe le phénomène de la présence
toujours renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia. Quand allait
mourir lady Ligeia, après que les circonstances de la rencontre et de
l'amour ont été rendues suffisamment énigmatiques, et que le lecteur
est prévenu qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et
extraordinaires va disparaître, l'horreur s'augmente du poème qui rend
ce cas de disparition si général, humain, ordinaire, que des anges
d'espérance ne peuvent que se voiler et se lamenter quand
d'inéluctables lois de destruction s'accomplissent. Encore là,
concrétion et affinement du symbole qui sert de thème au conte de
_Ligeia_.
La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, grâce à quelques
rentes, plus homogène, eût certes fourni une évolution du poème. Chez
lui et chez Baudelaire, conséquemment, on trouve ce que Baudelaire
appelait les minutes heureuses, les minutes d'altitude de conscience,
de la conscience en elle-même, écho des phénomènes passionnels, de la
conscience acceptant l'influence des phénomènes de paysage et les
adaptant à sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur puisque
tel est ce temps et ces circonstances qui réduisent la littérature
digne de ce nom à n'être que de la pathologie passionnelle; on y
trouve un art savant, savant en lui-même et non riche d'exemples
antérieurs (ce qui est le point pour toute technique poétique); il n'y
a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des désuétudes; les
poèmes de Poee arrivent à être des poèmes purs; mais cette utilisation
spéciale du vers, dans les contes, qui pouvait être le début d'une
série d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste fort
préoccupé des tendances générales du rythme poétique et sur ce point
spécial, au bord de découvertes qui se sont ensevelies, de même qu'il
est impossible d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose,
n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme poétique de
ses contemporains et leur certitude en des cadences simples qu'ils
poursuivent en les déclarant les seules bonnes, mais en réalité faute
de mieux, et par ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur
métier.
Le socialisme du comte Tolstoï.
Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la nécessité de l'art
et de la science, leur destination, leur utilité dans cette humanité
qui semble entièrement dédiée à chercher, les uns à se guérir, les
autres à préserver leurs richesses acquises, des revendications
populaires? Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander plus
profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les deux livres: _Que
faire?_ et _Ce qu'il faut faire_, sont la traduction d'un manuscrit
autographié qui s'appelle le _Recensement à Moscou_.
C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se délimitant par le
contact des autres, que le comte Tolstoï est parti pour se créer un
principe de recherche et une méthode qui le mène à l'idée de justice
et à la science de la justice.
Il a vu des mendiants demander avec précaution l'aumône; ils feignent
saluer; si on s'arrête, ils tendent la main, sinon ils passent en
continuant quelque geste machinal et indifférent; tandis que son
attention est sollicitée par ce manège, il en voit qu'on saisit et
qu'on arrête.
A sa question, «pourquoi arrête-t-on ceux qui demandent au nom du
Christ?» on lui répond que c'est par ordre et que ce que l'on fait est
bien fait probablement, puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens
de sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de
l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède une aussi belle
misère, aussi complète. On lui indique où sont les refuges, les
quartiers misérables, les hospitalités de nuit; il s'y rend. Au
premier abord il est navré de la vue de ces dénuments.
Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours de ses amis et
des autorités, pour arriver, grâce à leur aide, à vêtir et habiller
ces êtres. L'occasion de se bien renseigner sera le recensement.
Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des gîtes de nuit et de
la foule qui y grouille, lui démontre que peu de ces gens sont
absolument dénués de ressources, et que ce n'est pas tant d'argent,
mais d'éducation qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités,
leurs manies; quelques mésaventures de sa charité personnelle le
convainquent, de plus en plus, que ces êtres sont surtout malheureux
de par les maladies morales et intellectuelles, déshabitude du
travail, inclinaison à l'ivrognerie, à l'union grossière des sexes;
d'où vient ce mal? de la contagion émanant des classes riches.
Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient péniblement mais
dignement vivre, pour venir dans les villes, vivre des miettes de la
corruption des raffinés.
Il voit les humains partagés en deux castes; ceux de la caste
supérieure, dont l'ambition est de vivre du travail d'autrui, le
payant et ainsi l'avilissant, créant autour d'eux les domestiques et
les vices inhérents à cette condition; ces gens de la caste supérieure
occupent des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des mœurs,
qui créent entre eux et les déshérités une infranchissable barrière.
Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont qu'un but,
arriver, par un moyen quelconque, par une similitude dans les
vêtements, les bijoux, la facilité du travail, à ressembler à ceux de
la classe supérieure. Donc le branle est donné autour d'une idée
vicieuse, et, comme des cercles concentriques, toutes les classes
gravitent autour de cette ambition: échapper à la loi du travail. Le
travail physique, c'est l'exercice libre et attrayant des bras et des
jambes dont la nature a doué l'homme pour qu'il s'en serve; le laisser
sans exercice est, pour l'homme civilisé des classes supérieures,
aussi grave que, pour le populaire, laisser dépérir son intelligence.
Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les efforts de son
intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï considère comme fausse, de
la division du travail, tout art et toute science sont combinés de
façon à légitimer le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les
systèmes les moins fondés, étayés sur quelques apparences
scientifiques, séduisent pour des demi-siècles les générations.
Un pédant incapable, Malthus, enseigne qu'il faut sacrifier la
génération humaine à l'aggrégat du capital: il plane sur son temps un
demi-siècle. Hegel, qui ne sait pas les sciences, professe que tout
marchant vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifestation
humaine et empirique est sacrée, que tout se légitimera plus tard, et
que tout est ainsi parce qu'il n'en peut être autrement: voilà pour un
demi-siècle de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce
populaire, qu'a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne s'adresse
pas à lui? Que signifie cette prétendue abolition des castes, qui crée
des riches et des ilotes et ceci au nom de sciences qui, sous leurs
noms de sophisme, mysticisme, gnosticisme, scholastique, Kabbale,
Talmuds, n'ont rien su créer? Cette science purement d'érudition,
accessible aux riches seulement, cette science qui étouffe les voix de
la conscience, est-ce vraiment la science? et cet art de mandarins,
est-ce l'art? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et
encombrement d'inutilités, à quoi sert-il? En cette société affaiblie
par le mauvais emploi des ressources intellectuelles, que faut-il
faire? La guérir; et comment? car on sait que la charité individuelle
ne guérit pas la pauvreté, et que la prédication n'entraîne pas les
riches au renoncement.
Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène et par
conséquent la connaissance de leurs besoins et de leurs sentiments; le
meilleur moyen apparaît au comte Tolstoï le travail physique; il s'y
est mis lui-même, d'abord parce que sa conscience l'y induit, et que
l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord quelques adeptes,
puis par ceux-ci un nombre plus grands d'adhérents, transformer l'état
de choses existant.
De ces théories sociales, dont on doit d'abord accepter la justesse
des intentions et ce grand point reconnu qu'il faut soigner l'humanité
et non la révolutionner, que reste-t-il acquis?
Les lecteurs du livre devront, dans les points de détail, se souvenir
que l'auteur est russe, profondément russe, que son champ
d'expériences a été la ville et la campagne russe. Non point que je
veuille dire que nos classes supérieures vaillent mieux, et que nos
classes inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu voir;
mais dans sa médication à l'ordre de choses, pour la possibilité
d'élever des malheureux à une idée plus haute d'eux-mêmes, il compte
certainement sur des éléments de mysticisme et de religion plus
profonds en des races plus neuves que nos races occidentales.
Sa solution du travail personnel est applicable surtout en Russie,
pays énorme avec infiniment de petits centres; appliquée en France,
elle n'arriverait qu'à de la surproduction. Cependant remarquons qu'à
l'inverse du courant actuel qui favorise les grands centres et divise
à l'infini le travail dans les industries, chose à quoi ces grands
centres sont favorables, des théoriciens ont déjà opposé l'idée de
création de petits centres ruraux et manufacturiers, de villages
ouvriers qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la question du
transport de la force sera résolue. Savoir si consacrer une partie de
la journée à un travail physique entraverait l'art et la science en
leur développement chez un cerveau, peut se résoudre en un sens
favorable aux idées de Tolstoï; si vous remplacez le mot travail, qui
implique fabrication ou soins réguliers et toujours les mêmes
apportés à une profession, par le mot exercice, vous découvrirez que
l'opinion est vraie.
Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occupant pas toute sa
journée, le temps libre est donné soit à des plaisirs qui
compromettent l'œuvre possible, soit à des nécessités financières;
l'écrivain y subvient avec de la copie, le savant avec de
l'enseignement.
Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un épouvantable
gâchage de copie, que cette copie est en général dévolue aux pires
écrivains, que le succès de certains, qui y trouvent leur pain et leur
plaisir, dévoie vers la littérature un tas de gens dont la place
serait derrière quelque appareil télégraphique ou quelque machine à
écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent ou de franchise, la
copie rétribuée est un leurre; il a donc tout intérêt à chercher dans
quelque travail autre le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans
l'exercice physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à se
vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de franchise, et dont
les nombres incalculables s'amplifient tous les jours et se recrutent
soit de victimes de l'Université, soit de gens sans autre aptitude que
l'émission des idées d'autrui, ce serait pour eux seuls qu'en un état
bien policé, on pourrait, pour une fois, légitimer la déportation
coloniale. Les savants, eux, enseignent; un vrai savant est une
rareté; ils sont une vingtaine au maximum épars en divers pays et
diverses spécialités; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent au
courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à la page ce qu'ils
ont appris en leur enfance. Voyez dans de solides maisons
universitaires, inattaquables sur leurs bases de dictionnaires,
thesaurus, manuels, favorisés par les programmes, toujours identiques,
les thesaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un tel, remis au
courant par MM. tels et autres, le tout pour la plus grande prospérité
commerciale des éditeurs et des fortes maisons.
Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous que fasse la science
dont la mobilité est la loi, tant qu'elle n'aura pas trouvé
d'indestructibles assises. Pour ces professeurs et savants, le travail
manuel ou l'exercice, l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus
profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font. Qu'on
n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse, privée de ces
Mentors, ou tout au moins les possédant moins près d'elle; la
jeunesse, sauf les bons moutons de Panurge dont on fait le calque d'un
programme et que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils
remplissent mal, perd un temps précieux à se défarcir la tête des
opinions erronées, définitions falotes, admirations mal motivées, et,
ce qui est plus grave, méthodes de recherches qu'on lui a inculquées.
Qu'y a-t-il d'essentiel dans une méthode d'éducation qui habitue
sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même, petit effort
de traduction, petit effort d'ornement et d'élégance, sur des
bases indiscutables et axiomatiques, avec interdiction de
généralisation--heureusement d'ailleurs, car que généraliseraient-ils?
Donc Tolstoï a raison; la civilisation et l'évolution est ligottée de
paralogismes et de parti-pris où l'on s'arrête avec complaisance,
parce qu'ils légitiment l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à
attaquer les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout à
rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la réputation d'être
progressistes, l'hegelianisme, le positivisme, la façon dont on a
appliqué Kant, l'étude expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la
lumière d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne dirigeant des
soins vers la guérison spéciale des classes riches, il eut pu dire
vers la transmutation de leurs maladies. A l'art il demanderait plus
d'émotion et de vie, et non point la fourniture donnée aux loisirs ou
aux besoins de comparaison de telle classe assez riche pour acheter
les livres, et certes il a raison.
Il en est jusqu'ici de tout système sociologique comme des théories
littéraires et scientifiques; on ne peut qu'approuver le théoricien
quand il montre énergiquement les vices de l'état social, la part que
l'homme prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa
cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la science et à
l'art. Tant qu'on signale le mal, tous les réformateurs, et ceux qui
sentent la nécessité des réformes, sont d'accord sur la nature du mal
et ses diagnostics; les divergences se montrent quand il s'agit
d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par quel moyen
les y habituer, car nous savons que rien de ce qui se fait violemment
n'a de durable existence; il faut que l'humanité vienne à son meilleur
devenir. Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion, tout
malade est porté à accomplir spécialement les actes qui peuvent
empirer son état, jusqu'à ce qu'un choc réveille sa volonté et
l'incite à remonter le courant de la vie nuisible. Toute réforme ne
pourra s'établir que sur de complètes bases scientifiques, et c'est
ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils offrent du mal
d'émouvants tableaux; son instinct d'artiste éminent lui a bien
indiqué le mal social et ses phases délicates, et c'est d'un très bel
instinct de réformateur qu'émanent ses vues.
A M. Brunetière.--Bourget.--Un sensitif: Francis Poictevin.
Les différentes manifestations littéraires groupées, si l'on veut,
sous les vocables du symbolisme et de décadence, deviennent fait
accompli pour la _Revue des Deux-Mondes_. Sans m'égarer dans une
discussion de détail, je voudrais donner à M. Brunetière[6] une idée
plus nette des tendances techniques de ce mouvement, et surtout de la
tendance vers la littérature du vers, au moins en mon avis spécial.
[6] M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, parlait
du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore que ce fut
par haine du Naturalisme et du Parnasse, il fallait lui tenir
compte de cette même bonne intention.
Il faut bien admettre que, ainsi des mœurs et des modes, les formes
poétiques se développent et meurent; qu'elles évoluent d'une liberté
initiale à un dessèchement, puis à une inutile virtuosité; et qu'alors
elles disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés préoccupés,
ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par conséquent plus difficile à
rendre au moyen de formules d'avance circonscrites et fermées.
On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes demeurent comme
effacées; leur effet primitif est perdu et les écrivains capables de
les renouveler considèrent comme inutile de se soumettre à des règles
dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci est vrai
pour l'évolution de tous les arts, en tous les temps. Il n'y a aucune
raison pour que cette vérité s'infirme en 1888, car notre époque
n'apparaît nullement la période d'apogée du développement
intellectuel.--Ceci dit pour établir la légitimité d'un effort vers
une forme nouvelle de la poésie.
Comment cet effort fut-il conçu?--brièvement, voici:
Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque de tentatives
antérieures et se demander pourquoi les poètes s'étaient bornés dans
leurs essais de réforme. Or, il appert que si la poésie marche très
lentement dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé de
s'enquérir de son _unité_ principale (analogue de l'_élément_
organique), ou que, si on perçut quelquefois cette unité élémentaire,
on négligea de s'y arrêter et même d'en profiter. Ainsi les
romantiques, pour augmenter les moyens d'expression de l'alexandrin,
ou, plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10, 12),
inventèrent le _rejet_ qui consiste en un trompe-l'œil transmutant
deux vers de douze pieds en un vers de quatorze ou de quinze et un de
neuf ou dix. Il y a là dissonance et brève résolution de la
dissonance. Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique
avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le varier, ils
eussent vu que dans le distique:
Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel,
Je viens selon l'usage antique et solennel...
le premier vers se compose de deux vers de six pieds dont le premier
est un vers blanc:
Oui, je viens dans son temple...
et dont l'autre:
adorer l'Eternel...
serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr de trouver la
rime au vers suivant, c'est-à-dire au quatrième des vers de six pieds
groupés en un distique.
Donc, à premier examen, ce distique se compose de quatre vers de six
pieds, dont deux seulement riment. Si l'on pousse plus loin
l'investigation on découvre que les vers sont ainsi scandés:
3 | 3 | 3 | 3
Oui je viens | dans son temple | adorer | l'éternel
2 | 4 | 2 | 4
Je viens | selon l'usage | antique | et solennel
soit un premier vers composé de quatre éléments de trois pieds, ou
ternaires; et un second vers scandé: 2, 4, 2, 4.--Il est évident que
tout grand poète ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les
conditions élémentaires du vers, Racine a, empiriquement ou
instinctivement, appliqué les règles fondamentales et nécessaires de
la poésie, et que c'est selon notre théorie que ses vers doivent se
scander. La question de césure, chez les maîtres de la poésie
classique, ne se pose même pas.
Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le _nombre_
conventionnel du vers, mais _un arrêt simultané du sens et de la
phrase sur toute fraction organique des vers et de la pensée_. Cette
unité consiste en: _un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes
qui sont cellule organique et indépendante_. Il en résulte que les
libertés romantiques dont l'exagération funambulesque se trouverait
dans des vers comme ceux-ci:
Les demoiselles chez Ozy
Menées.
Ne doivent plus songer aux hy-
Ménées.