Les rapprochements entre Tolstoï et Dostoïevski qui s'imposent à

propos de la _Puissance des Ténèbres_ et de _Crime et Châtiment_

seraient nombreux; c'est en tous leurs personnages cette troublante

recherche de la conscience, au fond du moi; Bolkonsky, Besukow,

Raskolnikoff, etc., cherchent leur être intime et le trouvent

difficilement, au milieu des influences étrangères, du spleen natal,

et comme inhérent à leur être; leurs instincts de charité et de

résignation luttent avec leurs instincts de domination; mais chez

Tolstoï, cerveau plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur

rationnel, d'une simplicité conciliable avec la finalité de la vie

humaine et la dignité de l'homme enfantent d'amples et larges

fresques, livres d'une émotion surtout cérébrale, et des livres de

pure théorie. Chez Dostoïevski, plus souffrant, moins équilibré, et

plus attentif aux souffrances et au choc des souffrances sur les

individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent, plus enclin à

dramatiser, les choses prennent souvent ce caractère un peu outré,

qu'on trouve dans _la Femme d'un autre_, etc. De par leur vie, et cela

se reflète en leurs œuvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoïevski

plus mêlé aux misères de son temps et de son pays, d'où ce dernier,

plus nerveux, douloureux et remuant, et moins mental.

Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï parler, et que la

_Revue des Deux-Mondes_ avait autrefois un peu entrebâillé à la

curiosité, Nekrassov, un lyrique fécond (30 000 vers) nous est

présenté par M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice, étayé

de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de M. de Vogué que

Nekrassov fut infiniment malheureux, que son enfance fut dure, sa

jeunesse semée d'épreuves et des plus fortes pour l'orgueil humain;

que les vers irrités du poète peignirent surtout la misère des

pauvres, des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix

populaire; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le put, Nekrassov

s'enrichit par des spéculations sur lesquelles, paraît-il, mieux vaut

ne pas insister, puis que lorsque le servage fut aboli et le paysan

rendu au bonheur, le pli était pris, et il continua imperturbablement

à le plaindre; ceci pourrait s'expliquer en somme, car peut-être

l'abolition du servage ne fut-elle qu'un progrès relatif, et les

douleurs antérieures demeurèrent-elles; le malheur de la race humaine

a ceci d'obstinément caractéristique qu'il résiste aux décrets,

ordonnances et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il raison de

plaindre encore les paysans.

Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon des poèmes

occidentaux, des poèmes allemands surtout. Un paysan meurt, on

l'enterre, défilé des choses intimes, en version triste, à l'opposite

d'Hermann et Dorothée; puis la veuve s'en va dans la forêt, et un

génie du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu le roi

des Aulnes de Gœthe), vient s'étendre sur elle et l'enliser de sa

puissance; elle meurt. D'autres poèmes plus réalistes, mais sans le

quelque charme du premier; mais rien de bien neuf ou de spécialement

russe; non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende dans la vie

courante, que le mélange de ces deux gammes, réaliste et mythologique,

ne produise là un heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en

pratique et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont nous ne

pouvons juger, un artiste, c'est bien; s'il ne fut qu'une voix

populaire, il n'est intéressant que pour les Russes, et ne le sera

pour eux, à un moment encore imprécisable, qu'archéologiquement; mais

laissons les exotiques pour revenir à Paris.

Les Poètes Maudits.

J'aime presqu'autant Verlaine critique que Verlaine poète. N'ai-je pas

en une précédente chronique essayé d'établir: que faute de base

scientifique pour ériger un système de critique scientifique, il

fallait s'en remettre à la divination des écrivains de valeur, qui se

prouvaient tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter

avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions qu'ils émettent

et comme une sténographie de leur conversation. Or, Verlaine étant un

prestigieux lyrique, le cas se présente en toute son ampleur. Aussi

vous dirais-je seulement que ce livre, _les Poètes maudits_, contient

six portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique ceux qu'il

admire et aime. Corbière, Rimbaud, Mme Desbordes-Valmore, Villiers de

l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre

Lélian. C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait le moins

excellent poète, ou plutôt le moins poète au sens réglé du mot; maudit

il le fut bien, plus que beaucoup, car je me souviens, dès la

jeunesse, que non seulement son livre ne fut pas signalé et demeura

peu trouvable, mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance; la

beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu de le mettre

négligemment avec tout le reste, où l'on cherche, et où quelques

lettrés eussent fini par le découvrir, feuilleter, lire et relire, les

_Amours jaunes_ se rencontraient derrière d'infranchissables glaces ou

cachetées, ou encordées solidement; par exemple elles ne bougeaient

pas de derrière la vitrine; et, comme une affiche sans détails,

restait dans les têtes de ceux qui hantaient les rues de Seine,

Bonaparte, etc., ce titre: Tristan Corbière--_Les Amours jaunes_.

Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les Complaintes de

Jules Laforgue, volume dûrement accueilli alors par ceux qui

n'admettent pas encore son auteur et bonne partie de ceux qui le

glorifient maintenant (je ne parle que d'opinions écrites), lors,

dis-je, de l'apparition des Complaintes, un certain nombre

d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique

littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe et s'attribuant

les mêmes droits que Verlaine, mais bien moins douées que Verlaine,

accusèrent Laforgue d'avoir UTILISÉ Corbière. Contre cette hypothèse

militaient deux raisons--c'est que les complaintes attendaient depuis

un an chez Vanier de voir le jour quand parurent les _Poètes maudits_,

et Laforgue ne connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il

le connut, tout particulièrement et mit en bonne place en son Walhall

admiratif; puis une autre, celle-là déterminante pour lui attirer

cette accusation de lecture utile, il n'y avait, absolument, à quelque

point de vue que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les

Amours jaunes. Cette histoire à titre de document. Disons aussi

(encore du document) qu'au moment où Laforgue glissa timidement ses

complaintes, moment où personne, sauf Verlaine, ne publiait et

peut-être n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses amis,

dans une note publiée en Belgique, défendait le libre lyrisme de

Laforgue, en l'excusant: «en ce genre de complaintes, la tenue

prosodique conventionnelle n'était pas de rigueur»; on a marché

depuis.

Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue un poète maudit),

un patient alambic de recherches philosophiques et de quintessences de

cant métaphysique, autant il est soucieux de n'écrire que des femmes

traduites, très traduites de la vie, librement menées en païennes

d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant Corbière est vivant,

vibrant, masculin en ses sonnets aux hasards des rencontres, des

ironies contre les choses, plus que contre soi-même excellent poète au

demeurant; et si, à côté des très beaux vers que cite Verlaine, et

d'autres encore, tels la _Litanie au sommeil_, des pièces graves et

mélancoliques, même des contes intéressants comme le _Bossu Bittor_,

on trouve bien des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent

travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le considérer,

ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé, comme le produit de l'instrument

humain, ce travail n'était pas assez avancé du temps de ce charmant

irrégulier qui professait envers les solennels imitateurs qui

fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le disait.

M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé personne; quant à

lui-même il fut parfois peu compris et on le disait: un certain

moment on entreprit des traductions en prose vulgaire de ses sonnets,

et si cela ne répondait à aucun besoin, cela répondait à de nombreuses

demandes; on avait dit logogriphe, un journaliste qui rédigeait les

passe-temps et jeux d'adresse, simplifia; ce fut rébus. Tous les vers

que cite Verlaine sont choisis en ceux de la première partie de la vie

littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs, comme ceux

de la seconde partie, mais vraiment simples, et pourtant au temps où

Mallarmé publiait ces vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse

Pénultième, dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche

à partout; la Pénultième était alors le nec plus ultra de

l'incompréhensible, le Chimborazo de l'infranchissable, et le

casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et Mallarmé est

admiré; quoi qu'être admiré puisse parfois s'écrire, être en butte à

l'admiration de... et même servir de cible à l'admiration de..., la

position littéraire de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est

certainement estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant moins

qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une langue forte, pour

avoir fréquenté des classiques et doit reconnaître M. Mallarmé. M.

Jules Lemaître lui-même, a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien.

M. France sait; M. Sarcey, ce doit lui être profondément, oh!

profondément égal. C'est bien simple pourtant, du Mallarmé; je ne

parlerai pas du Placet, si on ne comprend pas, on ne comprendrait pas

M. Coppée; mais le sonnet à Edgar Poe! est-il possible de rendre plus

strictement et simplement la pensée, et c'est, justement, cette haute

concentration et cette évidence, c'est-à-dire une seule façon de

comprendre laissée au lecteur, qui vaut au poète cet attribut

d'obscurité, de la part des lecteurs ou critiques pressés, ennuyés de

ne pouvoir en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous les

rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incomplet et ancien; on y

trouve peu les préoccupations dernières du poète et du critique, mais

c'est de vieille date cet essai, et au moment il était bien que

Verlaine écrivît de Mallarmé, et la réciproque le serait aussi.

Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par Verlaine; il

l'est surtout anecdotiquement, et il est largement cité; d'entières

pièces qu'il fallait connaître. Dans certaines qui sont d'un Rimbaud

fort jeune, quelques menues tares, non dans la parfaite technique

symétrique, mais en des détails adventices à la pensée.

En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les _Illuminations_ et

republier la _Saison en enfer_, deux chefs-d'œuvre d'un art qui

rejette le sujet ou le thème étranger à la personnalité qu'on peut

développer avec de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du

soi la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une existence

réelle, mais élargissant tel phénomène intérieur dont le jaillissement

coïncide avec la rencontre du paysage; puis des paysages de villes et

campagnes rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique, en

vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé mais senti, qu'à la

science seule incombe le devoir d'être vraie absolument, que la

littérature peut n'être vraie que d'accord avec le caractère spécial

de l'écrivain, la certitude ne pouvant lui être donnée que par la

sensation franche de sa normalité. Rimbaud probablement pénétré,

intuitivement, de cette idée que nous ne savons nullement quelle est

l'importance de cet agent dans les combinaisons mécaniques ou

humaines, organiques des choses, s'abstient de croire au progrès; le

monde lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul doute pour

lui qu'à travers les atavismes, les tâtonnements, l'homme reviendra

par l'observation des lois scientifiques et de la morale de solidarité

qui en découlera, à régir le chaos humain et ses forces utilisables,

d'après les féeries des premiers paysages et la franchise des

premières races, entre individus infiniment moins nombreux. A travers

ses livres circule la foi à un âge d'or scientifique à venir, une ère

de conscience dont la possibilité lui paraît démontrée par sa foi en

l'évolution de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire

témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le berceau des races: âge

de peu de besoin et de pure conscience intuitive, et de vertu;

faudrait-il en croire les légendes qui attestent toutes que c'est par

les crimes de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent; comme

aussi on peut supposer qu'après n'importe quel cataclysme effondrant

une organisation et lui détruisant ses points de repère et ses outils

de travail, la race frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de

ses fautes l'explication du phénomène brutal et destructeur. Il y a

bien autre chose encore chez Rimbaud. Il y a une sève de pensée, comme

un circulus perpétuel d'intuitions métaphysiques; on sent la pensée de

Rimbaud nourrie des plus pures valeurs de la pensée humaine, et ses

hochets ordinaires de contemplations, les vérités ou les hypothèses

de science, dont la destination est de se révéler plus complètes à de

suivants intuitifs et s'expérimenter par les travaux collectifs des

secondaires; il y a de la désinvolture, une grande bravoure dans

l'exécution, une recherche de suivre les idées par ordre analogique,

et les métaphores par succession intellectuelle, bien plus que de

s'attacher au canon qui emboîte soigneusement un terme à l'autre, et

une proposition à l'autre, exactement comme un jeu de patience, avec

la nécessité de détruire tout bond et raccourci de la pensée,

c'est-à-dire son essence même; car les pensées humaines sont-elles de

telle valeur et de telle complexité qu'il en faille soigneusement

gravir chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier quelques

chaînons évidents du raisonnement par juxtaposition, pour présenter

l'ordre de la pensée, c'est-à-dire la méthode d'intuition, la seule

chose vraiment féconde.

Mme Desbordes-Valmore est un aimable poète, un charmant poète, et

Verlaine explique très bien pourquoi il la chérit. Il cite bien aussi,

pour faire partager sa dilection: il y a vraiment dans ces vers une

absence de cabotinage charmante, et des notes féminines avec une

partie seulement des défauts des œuvres féminines, soit de la

mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais la grosse caisse et

les ouragans des Amazones qui montent sur les grands chevaux de

l'autre sexe. C'est très daté, classique évolutif, se garant des coups

de gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de menues

inutilités, des fables par exemple, auxquelles Verlaine trouve un

grand charme (quand on est le retrouveur, on ne s'arrête pas au

chemin du charme) et puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord,

et pas du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement temps;

et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des poètes maudits n'est du

Midi, Corbière et Villiers de l'Isle-Adam bretons, Rimbaud ardennais,

Mallarmé originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-même

Verlaine messin[4], Laforgue que j'ajoutais à la liste des poètes

maudits naquit à Montevideo[5], ce qui est tellement le Sud...

[4] Ardennais de race.

[5] Origine Tarbaise et Bretonne.

M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente comme poète maudit,

est, à l'étiquette, surtout, un prosateur. Des vers tout anciens, très

anciens; depuis longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu

partout et parfois tout le long de l'œuvre un large style aux solides

accords, pleins de dessous musicaux; bref ce n'est pas le moment de

parler d'_Axel_, ou des _Contes Cruels_. Les vers de M. de Villiers de

l'Isle-Adam sont très nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y

a peut-être plus de musique dans un autre poème connu, où «la lourde

clef du rêve, etc...» dans un Parnasse, mais M. de Villiers, malgré

cela et la strophe solitaire de l'_Ève future_, est un poète en prose;

ce n'est pas le seul poète qui se trouve en ce cas; quant à la

proposition que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil du poète, celui

actuellement de M. Leconte de l'Isle, à M. de Villiers, cette

proposition d'abord est prématurée, et puis un peu perfide, à un temps

où, sauf en la plupart des milieux, siéger à l'Académie est quelque

peu notant, déprimé, et trop gaulois.

Pour finir cette série qui pouvait être innombrable des poètes

maudits, mais que Verlaine a dû borner et a bien fait de borner, il

clôt la série, c'est lui le mélancolique Pauvre Lélian, un nom d'une

bonne comédie de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et brillant

et un peu vaincu prince, cheminant sous déguisement forcé à la

conquête de son royaume. Il y présente un Verlaine, doux poète, et qui

se met en peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes

catholiques et païennes; il nous semble que le catholicisme de

Verlaine se compose du fort mysticisme inhérent à tout poète, surtout

qui a pratiquement et virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé

de tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon socialisme,

chez ceux qui ne tiennent pas à appeler Dieu cet état de croyance à

des entités philosophiques. Verlaine, qui admet la sanction, une main

tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensément personnelle,

pouvant s'appesantir sur lui ou le ménager, a tout naturellement

(génie à part) le lyrisme plus tendre que des résignés n'attendant

rien dans la vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur

nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit nullement l'empêcher

de développer et traduire des côtés plus jeunes et frivoles, ou plus

charnels, qui sont la vraie voie aux mysticismes par les repentirs;

mais nous avons développé cela ailleurs.

Les Poèmes de Poe.

TRADUITS PAR STÉPHANE MALLARMÉ

La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes dévoués à la

gloire de ses idées s'achève, et quelques pages d'esthétique et de

critique, seules manquent encore. Après Baudelaire voici M. Stéphane

Mallarmé. La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une

luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un profil de corbeau,

orné d'un intellectuel portrait par Manet; et, dans un calque aux

lignes hiératiques et comme d'ébène, voici la transposition des rares

poèmes, des rares poèmes en vers--car que serait-ce qu'_Ombre_ ou

_Silence_, sinon des poèmes en prose--qu'a laissés la vie brève de

Poe.

Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé serait chose

singulière. Pour un artiste tel que lui la traduction est quelque

chose comme un hommage rendu à une glorieuse mémoire, et aussi comme

un soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à trahir un des

génies préférés. La traduction est faite en prose, en calque, d'un

vocabulaire qui rend les lignes comme d'horizons nocturnes de

l'original, et souple aussi, assez pour noter les quelques passages

ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère en termes

familiers qui s'y trouvent imbriqués; on entend comme un rappel

d'harmonies autres, que l'on pressent distantes et formulées d'un

différent syllabaire avec de diverses notations.--La gloire de cette

traduction est en somme qu'on la peut lire avec la joie que donnerait

un livre original, et qu'on ressent la communication quasi directe

avec l'artiste créateur.

Sur le seuil le célèbre et classique sonnet:

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change...

qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des œuvres actuelles, dont

la réputation d'intelligibilité repose sur ce monstrueux pacte que le

lecteur croit comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de

sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur communiquer un

sens quelconque, quand ces œuvres seront défuntes et porteront à

juste titre le titre de livres de décadence dont on a fustigé en ces

temps ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres.

Puis le _Corbeau_, _Hélène_, le _Palais hanté_, _Ulalume_, des

romances les unes déjà publiées (en cette même traduction) aux cours

des revues mortes de littérature, et les Scolies inédites, à

l'érudition et la vérité desquelles on n'a qu'à souscrire.

Le poème--et le poème anglais est depuis bien longtemps plus affranchi

que ne l'était le nôtre avant les derniers efforts--avait tenté bien

souvent Poe. Il est quelque part un regret de ne s'être point plus

obstiné en ce genre de traduction rythmique et synthétisée et

suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui-même, regret un peu

semblable à celui de Nerval publiant ses excellents sonnets et se

plaignant de n'être plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la

poésie mourait en l'homme après un certain automne de la vie;

peut-être plus justement cette sensation lui était venue qu'il est

difficile et inutile à un homme de pensée de faire concorder les idées

qu'il veut traduire en leur luxe de décors et leur intérêt de

circonstances, avec les règles d'une étroite tabulature établie

toujours par une individualité sans mandat et d'autant plus écoutée

qu'elle est plus dénuée de mandat et plus encore draconienne. Poe

s'étonne, en une page théorique, que personne n'ait osé toucher à la

forme du vers; et n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de

l'évolution perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des

négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un perpétuel

renouvellement du langage tel qu'un grammairien intitule quelques

essais _la Vie des mots_ (conforme en ce sens à Horace), seul le vers

reste en général immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes

populaires et des invasions de barbares et dix mille maux pour qu'il

se modifie. Serait-ce que les grands esprits comme Poe, Nerval,

s'écartent du métier d'esclaves, que de vrais poètes comme Flaubert

fuient loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite recherche

une forme de poème en prose plus musicale et moins thème à menuiserie

que le vers de son temps, dont il tirait le possible; quelles que

soient les raisons de ces successives ankyloses, il a fallu, après

l'émancipation romantique, une cinquantaine d'années pour que des

poètes eussent la franchise de leurs sensations et pussent s'énoncer

en relatifs annonciateurs.

Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas encore

l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'œuvre de Poe, des

contributions. D'abord la Genèse d'un Poème déclarée plus tard par

lui-même une fantaisie, puis une Conférence sur la poésie et quelques

poètes anglo-américains. De ces deux textes--car si Poe a désavoué la

forme dogmatique de cet essai, il ne l'a pas moins écrit--il

résulterait la conception suivante:

La poésie n'a que médiocrement et même nullement à se soucier de

vérité; elle n'a pas non plus à se soucier de passion--naturellement

donc, ni moralité, ni sentimentalité; elle a comme essence l'amour.

Pour différencier la passion et l'amour, Poe évoque les images de la

Vénus Uranienne et de la Vénus Dionéenne.

Plus loin il développe quels sont les éléments constitutifs de la

poésie; il énumère les calmes nocturnes, les hasards crépusculaires,

les splendeurs visibles de la femme, la vie et les parfums que

dégagent ses allures et ses vestitures, les instants où l'on s'éveille

au bord du souvenir, comme aux confins du rêve, etc... Ce qui,

développé, indique une recherche de traduction de la sensation pure,

de l'amour sans les contingences qui le déterminent pour tel ou tel

être, avec l'évocation de toutes courbes et tous aspects y

correspondant et pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature

vraie et dans les aspects des choses dites civilisées; le devoir du

poète consisterait à épurer sa sensation des petits rythmes

passagers, colère, jalousie, agréments, etc... qui forment le fonds

habituel des petits élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu

nécessaire, au moins d'après les contingences de la vie, des facultés

et des robustesses de l'homme. Cet amour, il l'étudie en ses phases

essentielles, soit, comme dans _le Corbeau_, en son aspect le plus

définitif et le plus complet, le regret de la perte définitive d'une

femme aimée, soit dans la forme que reprend cette femme dans la pensée

de l'amant (_Ulalume_), soit dans la suggestion émanant d'un paysage,

dont les mélancolies s'alliant au souvenir immanent, imposent à

l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et provoquent une douleur

physique, cardiaque.

Deux de ces poèmes, _le Palais hanté_ et _le Ver_, se trouvent

enchassés dans les contes _la Maison Usher_ et _Ligeia_; voyons

l'utilisation du poème considéré là comme facette d'un récit.

Symbolistes et Décadents · 第 8 / 24 段