M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, reflet très intéressant

tantôt de l'influence de Victor Hugo, tantôt de celle de Leconte de

Lisle, de Gautier, etc., paraît s'être dévoué à la prose. Outre des

recueils de poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large) ou

plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte annuellement son

contingent de romans. M. Mendès paraît professer le roman romanesque.

Sur une intrigue d'une tessiture immobile--des natures vicieuses que

l'accélération de leurs vices pousse aux crimes--il mène des

variations, et parsème ses livres de strophes amoureuses. Parfois

quelques phrases écrites rompent la monotonie de la diction grisâtre

du livre. La plupart de ces tomes doucement exaspérés sont des succès

de librairie. _Grande Maguet_, son dernier roman, est un succès de

librairie. Un être fantomatique et irresponsable accomplit une

vengeance d'artiste sur une jeune femme passablement innocente mais

qui appartient à un mari criminel et peut-être excusable parce que

passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est dépourvu de

qualités d'art; pas plus que les précédents, il n'est une grande

œuvre d'art.

Si le hasard des publications du mois a groupé dans le début de cette

chronique un certain nombre des représentants d'écoles lyriques qui

se réclament d'Hugo, les adversaires apportent bon contingent de

volumes. Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague et

indistinct comme toute étiquette et s'applique à des esprits de

tempéraments très différents, autant que les mots romantiques et

parnassiens couvraient d'ambitions d'art ou d'habiletés différentes.

Je disais tout à l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et

deux classes de lecteurs; ces deux classes, je les déterminais pour

les lyriques; elles existent à un étage différent pour les écrivains

naturalistes qui se baptisent aussi réalistes ou humoristes, selon des

différences d'esprit et de tempérament. Si les principes même du

réalisme, ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et

expliquer un décor réel sans le transposer, sont la forme la plus

expresse de la haine de l'art, si les fondateurs du réalisme, M.

Champfleury par exemple ont, sans relâche, donné des preuves de cette

haine de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont suivis dans

cette voie ont absolument modifié les manières de voir des initiateurs

et de prédécesseurs tels que Furetière, Restif, Fielding, Dickens,

etc.; il faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes animateurs

de symboles, admettre que M. de Goncourt, dilettante, s'est surtout

préoccupé de traduire les choses élégamment et intensément; les

paysages de M. de Goncourt et la transfiguration des _Frères Zemganno_

ne sont pas du naturalisme; il faut admettre que chez M. Daudet une

préoccupation de faire un ensemble en tradition avec les habitudes des

lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité; que chez

M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et à son grand regret,

des échappées de lyrisme s'évadent, et que ce livre imprégné de

soleil, _la Fortune des Rougon_, n'est pas d'un pur naturaliste. Le

type du livre réaliste resterait _l'Accident de M. Hébert_, comme le

type de la pièce naturaliste serait _la Fin de Lucie Pellegrin_ que M.

Paul Alexis a fait représenter au _Théâtre-Libre_. Après _Renée_ et

_Germinal_, avant _Germinie Lacerteux_, la tentative était

intéressante.

M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une situation

scabreuse de la vie, une situation qui, habituellement, se revêt

d'élégance, mais qui, dans certains quartiers de Paris, à Montmartre

par exemple, apparaît avec une certaine désinvolture: cette situation,

prise à un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame, il l'a

racontée simplement, sauf quelques phrases prédicatoires et

humanitaires. L'indignation a été assez profonde, et je la conçois

chez de purs artistes épris de lyrisme, qui jugent la réalité un

simple élément d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont

quelques-unes peuvent permettre de faire de l'art; mais je ne saisis

pas bien la pudeur générale des critiques. Est-ce parce que dans toute

pièce moderne l'adultère étant le sujet général, on a été dérouté? Que

la pièce de M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas; mais puisqu'on a

accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le laisser évoluer

dans ses strictes conséquences. La partie semble perdue par le

naturalisme au théâtre; _Germinal_ déversait un sinistre ennui;

évidemment dépouillées des coins d'art qu'introduisent, de par leurs

virtualités poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes dans

leurs œuvres, elles sont, en tant que reproduction de la vie,

insoutenables.

Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passionnés de poésie, se

sont voués à la nouvelle et au roman, ont dû remonter les origines et

s'orienter d'après un symbolisme discret, ou une étude minutieuse de

la vie, des décompositions de mouvement, des études précises d'allures

fugaces, ou d'informations sur des milieux peu connus.

M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles, _Deux Plaisanteries_,

analyse d'abord avec une aimable cruauté un duel de gens du monde

compromis vivement par leurs témoins; puis il nous fait assister aux

heureuses mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères (Bureau

adjoint des services supplémentaires) que des sottises mènent malgré

lui à une vie plus intéressante que son antérieur avatar. C'est, en un

art de pince-sans-rire, nourri des écrivains anglais et des

caricatures anglaises, aussi possesseur d'une optique pessimiste et

froide, d'une gaieté documentée et d'une plaisante amertume.

L'irresponsabilité des fantoches humains conçus comme machines

pensantes, sceptiques et cramponnées à la lutte pour la vie,

l'irresponsabilité de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit

de petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la conscience

satisfaite, car les idées directrices de leur conscience les mènent

là, produit le très amusant effet de pantomimes où des clowns

d'intellect accomplissent, comme malgré eux, le rôle de leurs

fonctions physiques et d'une petite âme spécialement fabriquée pour un

service de relations et de mutualités, tandis que quelqu'un

expliquerait simplement leurs gestes et leurs substances de faits.

C'est de la littérature spirituelle.

M. Jean Ajalbert, dans _le P'tit_, ne témoigne non plus pour les êtres

une estime extraordinaire; mais avec un nonchalant recueillement, il

se console en admirant les quais, les bateaux et les soleils

couchants; les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais

très sincères chez le P'tit, s'encadrent, comme d'un chœur antique,

de propos rythmés sur son passage par les dames de son quartier: les

douleurs du P'tit ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite

ville. Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie; c'est,

dans cet art aux menues proportions de la nouvelle, un aimable livre

de sceptique attendri. Pour ses débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert

fait preuve d'un style agile et artiste; dans sa voie de romancier on

peut prédire une interprétation très fine des humbles conçus en leurs

sensations rares et leurs sentiments délicats;--mais M. Ajalbert est

bien loin d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réalisme.

M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de M. de Villiers de

l'Isle-Adam; quoique son sujet, sa manière de développement, son mot

de la fin, tout cela soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait

preuve, la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles des

contes de M. de Villiers. Dans un mode cruel de concevoir la vie, s'il

n'a ni une forme encore personnelle, ni le haut sang-froid de M.

Hervieu, ni la discrète émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre

de l'habileté à faire tenir, dans l'étroit cadre d'une nouvelle, de

curieuses anecdotes, de jolies silhouettes, des passages de vie

élégante dans les sites urbains, et un grand sérieux à manier

l'imprévu de ses plaisanteries.

Crime et châtiment.

C'est sans doute le désir de populariser _Crime et Châtiment_ et

Dostoïevski, assez peu connus des foules, qui a décidé MM. Ginisty et

Le Roux à adapter le fameux roman; les lettrés le possèdent et point

ne serait besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scénique

des adaptateurs, si les opinions soulevées sur _Crime et Châtiment_ et

les idées sociales contingentes à sa fabulation ne nous paraissaient

erronées, et si le caractère de Raskolnikoff ressortait nettement de

l'adaptation scénique qu'en de suffisants décors et quelque musique

l'_Odéon_ a représentée.

L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de longues rêveries

dans une chambre désolée, affamé, fiévreux, hypéresthésié, se

familiarise avec l'idée théorique du crime: pour un homme pauvre et

puissant d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un acte

social comme la guerre suivie de pillage; et si le crime, ou plutôt

l'acte de guerre, accompli, lui donne les moyens de travail dont il a

besoin, ce ne sera nullement une mauvaise action, ni socialement, ni

moralement; puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un être peu

intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses qui sont une des mille

tumeurs de l'état social dont elles ankylosent le mouvement et

paralysent les états intellectuels; et cela, dogmatiquement pensé, il

l'écrit; l'avoir écrit ne lui cause aucun regret; sa certitude

philosophique a résisté à cette première épreuve: le concept à l'état

pur d'une révolte violente de l'individu contre l'état social,

aboutissant à la destruction d'un autre individu; cela pensé, il en

arrive à la conception particulière d'un crime. Il existe, dans le

cercle humain qui lui est contingent, une vieille usurière, fille

desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute difformité morale. Il

la tue.

Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les terreurs causées

par les moindres coïncidences et la maladie survient, dénouement fatal

d'un état de crise intellectuelle. Il est soupçonné, sans preuves, il

est vrai; très à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier,

se persuade avoir commis le crime, et dans un état d'exaltation

mystique, une soif de mort, il vient se livrer. Une réaction se fait

dans l'état d'esprit de Raskolnikoff, et l'idée de justice vient se

poser à lui dans un autre état; car s'il a pu discuter en lui-même

s'il était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière,

légitime ou non d'utiliser à son élévation vers le travail les

ressources acquises sans but par la rapacité de la vieille, il est

évidemment injuste que le prolétaire Mitka soit pendu à sa place;

l'acte ou le crime appelle dans la conscience de l'étudiant

d'irréductibles responsabilités. S'il s'est cru le droit de tuer en

espérant que l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni

témoin ni confident que sa conscience, et que sa conscience resterait

calme devant les vagues perquisitions de la justice humaine, il ne

s'était pas attendu à ceci, qu'il lui faudrait accomplir tacitement un

nouveau crime, celui-là crime social d'abord et puis crime particulier

et odieux, parce qu'il reposerait sur un mensonge.

De là des perplexités; s'il se livre, c'est le déshonneur sur son nom

rejaillissant sur des innocents, sa mère et sa sœur, c'est sa vie

écroulée sur un faux raisonnement; sinon c'est un second crime

indéniable; et, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords

que lui donnent les comparses du roman, il est irréparablement

troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à faire un aveu qui ne

s'attire comme réponse qu'un conseil, et ce conseil il le demandera

presque instinctivement à un être faible, Sonia, une pauvre petite

prostituée, vivant dans cet état illogique, de faire son métier pour

nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue physiquement. Elle le

pousse à l'aveu, parce que l'aveu soulage puis à chercher toute

l'expiation; elle le suivra, le consolera et l'aimera; tous deux

pouvant renaître heureux de leur commune chute par la connaissance

vraie qu'ils auront d'eux-mêmes, et le mutuel pardon qu'ils auront

obtenu et de leur conscience et de la société.

Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le châtiment visible et

complet, concept qui dérivait autrefois de l'idée religieuse basée sur

la sanction, et qui voulait que l'âme se mit en état de grâce devant

les hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au nom d'une

morale indépendante. Mais le fait et des tortures qui mènent

l'assassin à l'aveu, et de l'aveu même dérive du remords purement

humain. Sonia, peut-être, pense à l'idée religieuse, et non

Raskolnikoff. C'est la différence à constater entre l'issue de _Crime

et Châtiment_, et celle de _la Puissance des Ténèbres_; Nikita est

hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées de crainte de

Dieu se mêlent à son cas, il fait pénitence; Raskolnikoff avoue, pour

ne pas être complice d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel

vulgaire et ne plus se taire; le fantôme du remords est directement de

conscience et d'incertitude. Ce n'est pas absolument une tare dans _la

Puissance des Ténèbres_ que de représenter le moujick croyant encore

entendre piauler le petit être qu'il a tué; c'est une faute dans

l'adaptation de _Crime et Châtiment_ que cette scène où Raskolnikoff

croit voir le fantôme de l'usurière, comme Macbeth le spectre de

Banquo. Dans _Crime et Châtiment_, les hallucinations de Raskolnikoff

finissent avec sa maladie; même son délire ne fut pas délateur, au

moins gravement;--c'est de propos délibéré, presque hors de danger,

qu'il se livre, comme Nikita, alors il était presque sûr d'échapper à

la sanction.

Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est de faire

disparaître presque toute l'action psychologique et physiologique du

roman russe, et de n'en conserver que la carcasse et pour ainsi dire

l'imagerie; or, cette carcasse est la part la moins intéressante, tout

va trop vite, tout est à peine indiqué, et nulle part ne se pose la

question capitale du roman, la responsabilité envers soi-même: les

deux crimes, l'un accompli, l'autre à permettre.

Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite Raskolnikoff, soit

le remords en son sens théologique, ou son sens pratique, le regret;

c'est le désespoir d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un

raisonnement à faire du même ordre, de la même essence de faits, mais

se présentant tout autrement; ce serait bien une preuve de l'erreur

des écrivains qui, comme les dramatistes, ramènent toute pensée ou

tout mouvement humain à quelques grossières catégories, peu

nombreuses; le fait est le même, un assassinat, mais le premier se fit

comme irresponsablement, parce que le criminel sait la victime peu

intéressante, et que là il est personnage agissant, intéressé (je dis

intéressé au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde vivre

et il vit, les deux plus puissants éléments d'intérêt de la vie. Dans

le second cas il n'agit pas et il ne connaît pas Mitka; le fait seul

s'impose à lui d'une erreur sociale, dont il serait le principe. Or,

toute sa vie le pousse à être un révolté--donc ce premier crime est

l'exagération logique de lui-même--le second est le démenti à toutes

ses croyances; il ne peut le commettre; mais alors la solution qui

serait l'aveu devient pénible parce qu'il faut lutter contre

l'instinct de conservation, ce qui est difficile pour tout être; la

question se repose fatalement: «La vie d'un élément sans intérêt

vaut-elle la vie d'un cerveau?» Et Rodion pense souvent la négative;

il y vient lentement, parce que ce retour cyclique des quelques idées

logiques qu'il contient, aboutissant, en leurs différences

essentielles, à des manifestations semblables, le met en état

d'indécision; or, l'indécision est une halte imposée, plutôt une

série de mouvements divers, poussés à droite et à gauche, dans des

sens différents, c'est de l'effort ou de la force perdue sur les mêmes

lignes opposées, mieux sur les deux directions intellectuelles de la

même ligne de pensée, donc piétinement sur place et fatigue mortelle;

aussi, par suite de cette fatigue, affaiblissement; c'est alors que

Rodion, devenu d'autant plus débile qu'il s'est cru ou a été plus

fort, est contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quelque

dynamique.--Où la trouverait-il, chez des hommes, des Marmeladoff?

intelligences déchues; ses amis? de gros garçons qui vivent heureux en

s'en tenant aux nomenclatures; ceux qui l'ont aimé? pour être aimé il

faut aimer en état de franchise, et, quand ils sauront, l'aimeront-ils

encore? s'il dissimule, l'aimeront-ils, car ils peuvent soupçonner

quelque secret en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste

l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le choix de par

sa misère; Sonia l'attire parce qu'il voit en elle comme un problème,

ou plutôt l'énigme qui vient aussi de ce que ses actes, inspirés de

ses principes, sont la complète raillerie des dits principes, et puis

parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il trouve cela

dans Sonia; Sonia, comme beaucoup de femmes, est courageuse, mais

élémentaire d'idées; elle conseille de s'en remettre au consentement

universel, avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans

l'état d'indécision de Rodion, n'importe quel déterminant peut

suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment, naturellement ils ont

eu un instant confiance, puis ils se rencontrent dans des

circonstances extraordinaires, cela suffit pour faire un amour; pour

le perpétuer, il y a ceci, que Sonia devra se dévouer; or, la femme

adore se dévouer; elle y passe sa vie, surtout quand c'est inutile; là

ce sera fort utile, car pour les forçats et les opprimés rien n'est

meilleur et plus nécessaire que la présence d'une femme; ils peuvent

être maîtres ou égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère

basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le groupement des

hommes en un rythme supérieur à eux, sous l'impulsion de la force.

Cet amour naît logiquement, en des circonstances extraordinaires, et

se développe dans la tristesse; donc il paraît aux contractants

légitime et sera solide. Telle, cette idylle. On a éprouvé le besoin

de rappeler la Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un

Eugène Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les portières, et que

quelques-uns admirent encore pour sa roublardise à avoir vendu des

trucs démodés et des coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de

reconnaître dans les œuvres d'intellect, complètes ou partielles, ce

caractère d'intelligence qu'elles ont; l'allégation que tel pourrait

faire, qu'il n'était encore que comateux lorsque florissait Sue,

suffit à expliquer son dire mais non à légitimer son parallèle.

Je discute rarement dans cette chronique les opinions émises au

courant des quotidiens; mais en cette occurrence quelques-unes

méritent l'attention et d'abord voici Bruscambille. L'opinion de

Bruscambille vaut par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres,

et par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or, Lorrain, vous

lancez dans le monde une forte erreur; vous dites que Rodion est un

schopenhauerien, et que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez

même un néologisme d'allure picaresque et cambronnesque. Mais d'abord

Rodion n'est pas schopenhauerien; un disciple de Schopenhauer ne tue

pas, ni personne, ni lui-même. Tout au plus renonce-t-il. Son appétit

de la mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il attend et

n'avance guère), n'a rien de violent; au contraire, prévenu que tout

est malheur et que tout est néant ou apparence, ce qui est à la fois

le contraire pour un temps donné et la même chose en somme, il peut

s'éviter bien des heurts, passer entre les catastrophes et prolonger

ainsi une vie que son indifférence pour les choses transitoires peut

rendre plus féconde pour les phases sérieuses de l'évolution de

l'apparence, soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur

évocation artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe de choses

pratiques, sociales, il croit au développement de l'individu, au

devenir de la volonté, mais au devenir social surtout; il a pu être

Hegelien, tous les disciples allemands d'Hegel, beaucoup du moins,

sont partisans du développement de la force, et même brutale au nom de

leur concept de justice; il a pu lire Malthus, dont le remède, ou du

moins la prophylaxie contre l'assassinat, en restreignant le nombre

des facteurs possibles de cette sorte d'opération, est assez spécieux.

Malthus ignorait Schopenhauer, il viendrait de Hobbes; or, si vous

voulez vous souvenir de _Que faire_ et _Ce qu'il faut faire_, du comte

Tolstoï, vous verrez que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait

été envahie par les hegeliens, que pendant quarante ans on a cru

aveuglément aux systèmes précités (hegelianisme, malthusisme). En plus

Raskolnikoff est pénétré des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien

à voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est ému aussi de

_Crime et Châtiment_, déplore: «Voilà la question du droit au crime

posée.» Ce qui est faux, car Dostoïevski résout au contraire cette

question, en prouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit

au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste pas; pour parler

vulgairement, un homme même bien trempé manque d'estomac pour le

crime. Puis je relève, en passant, une erreur grave de M. Fouquier:

l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la science légitime

un peu, par ses lois prouvées de sélection naturelle, etc... Mais non.

1º Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt par

dégénérescence et mort naturelle;

2º Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la vie, que

fait-elle? elle constate avec toutes les formes du raisonnement, et

l'uniforme de la vérité, qu'il y a en cette période de l'humanité,

lutte brutale pour l'existence, soit en une période de l'humanité,

dont elle est impuissante à déterminer la durée dans le passé,

relativement à ses âges antérieurs, et dont elle ne peut déterminer la

durée future; moins encore affirme-t-elle que les choses doivent se

passer ainsi, que ce soit ou légitime ou définitif; la science

constate simplement que nous sommes dans une période de force brutale,

et ceci constaté, appelle en général de ses vœux une période

meilleure, période de conscience douée d'une morale de solidarité,

basée sur cet axiome: «ne faites pas aux autres ce que vous ne

voudriez pas qu'on vous fît», qui s'ornerait de ce corollaire: parce

que transgresser ce principe est défavorable au développement de

l'espèce, que ce qui est défavorable au développement de l'espèce est

peu hygiénique et dangereux pour l'individu.--Voici ce que dit et dira

la science, et pas autre chose. Si elle émettait une opinion sur le

meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre parce que personne ne

doit, de son autorité, détruire un organisme, puis elle prouverait à

Rodion qu'en détruisant la vieille, il s'impose le remords,

c'est-à-dire une hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et

le détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit comme homme

intérieur et comme homme extérieur.

Symbolistes et Décadents · 第 7 / 24 段