Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et la recherche

d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et stérile, l'inassouvissable

recherche de la sensation quand même, l'à rebours des temps navrés,

jusqu'à ce que s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du

malheureux envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du château; et

dans toute une faiblesse, une mollesse qui la fond à la parole du

confesseur à qui naguère elle suggérait sa puissance, dans une douceur

mystique et un anéantissement dévot elle meurt; trop tard arrivent ses

soldats qui ne peuvent que la venger. La femme, malgré toute science,

est retombée à sa misère initiale, au geste de petite fille qui ne

sait; l'effort est rompu et perdu en elle. Les moines qui la

condamnèrent vont chercher le pardon en Palestine, et les soldats vont

par bandes guerroyer et s'anéantir.

L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où perpétuellement il faut

montrer tangible un phénomène psychique et concréter cette réaction de

l'être de façon à ce qu'il semble une action de lui, malgré de

nombreuses pages accomplies, échoue parfois. Dans la partie

décorative, tout émaillée de tournures de phrases et de termes Moyen

Age, elle rappelle parfois de trop près la phrase trop nette de

Flaubert. A part les quelques points du livre où ces défauts se

manifestent, les quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de

décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle forme.

Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres de notations

intéressantes; mais _Soi_ était trop long, et _la Glèbe_ était trop

brève et cursive. _Etre_ nous montre l'arrivée de l'écrivain à la

conscience exacte d'une littérature soucieuse avant tout du phénomène

passionnel ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écrivain

aussi suffisamment muni pour suivre les oscillations du phénomène et

les résumer en de nobles lignes.

A propos de Baudelaire.

M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur ses contemporains,

mais non pas en la formule libre et dégagée de M. de Goncourt. Ce sont

de petits articles qui se suivent sans autre lien que la série de

préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus varié serait de

n'être point uniquement consacré à la littérature et aux littérateurs;

on y rencontre M. de Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un

Edmond About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épisodique, et un

Jules Ferry savamment étudié, présenté comme un phénomène de vulgarité

et de force, une terrible Mme Greville, etc... Comme lettrés, on

perçoit Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un M. Jules Grévy

inconnu, farci de latin et ami de poètes. Il s'y trouve une courte

étude sur Charles Baudelaire, et curieuse comme impression produite

par le grand poète sur un des cerveaux les plus cultivés de la

génération qui nous précéda. C'est d'abord Baudelaire entrevu dans le

détail de la tenue, mystificateur et doux; le Baudelaire conventionnel

nous importe peu; le vrai est dans _Mon cœur mis à nu_, en telles

mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ai eu du talent

parce que j'ai eu des loisirs... dans des vers: Ah! Seigneur,

donnez-moi la force et le courage de contempler mon corps et mon cœur

sans dégoût, dans cette phrase: être un saint et un grand homme pour

soi-même.

S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le malheur des temps

l'en empêchait. Ce poète, M. de Bonnières, qui parle d'ailleurs avec

toute la sincérité et le respect dus, ne nous paraît pas le voir

complètement. Baudelaire, dit-il, n'exprime que des choses rares, et

ce rare de la sensation n'est pas suffisamment expliqué par la forme;

il faut, dit M. de Bonnières, du simple en art et de l'ordinaire pour

enchasser le rare; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du

poème, du poème concentré en ses parcelles purement poétiques, est

difficile à faire admettre; or, le vers ne peut avoir lieu que pour

dire une sensation en sa formule musicale, en sa formule abstraite,

dire tout ce qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expliquer

en prose. La poésie commence aux confins de l'âme humaine; débarrassée

de toute occupation de vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un

instant se bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analyser et le

démontrer, ce qui serait œuvre du roman d'analyse, mais le

concentrer, le dépouiller de tout ce qu'il a d'éphémère et de

circonstantiel, il peut dans un vers donner l'accord qui existe entre

le rythme fondamental de son âme, et les rythmes horaires et

essentiels des choses. Le poème c'est la célébration du mystère qui se

passe en un soi douloureux, ou un soi attendri, et rien d'autre. Ce

qu'il faut demander à cette suprême forme d'art, c'est non surtout la

clarté, mais l'intensité et la musique; la clarté se fait en vers

autrement qu'en prose: en prose c'est par la netteté d'un terme connu

correspondant à des idées connues que vous assimilez le lecteur à

l'auteur; dans un poème, il faut d'abord l'assimiler à lui-même,

mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le groupement des

voyelles et des consonnes, assimiler sa vision intérieure par le

coloris général du poème et ainsi lui imposer l'idée que l'on

développe, idée qui est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont

il faut au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette

destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux poèmes de

Baudelaire, _l'Invitation au voyage_, _la Mort des amants_, _l'Ame du

vin_, _le Vin du solitaire_, _Recueillement_, le poëme en prose, _les

Bienfaits de la Lune_, etc...

La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une vue très lasse de

la vie, et des antinomies profondes qui ne permettent le bonheur qu'en

quelques minutes d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et

qu'on peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant

ensuite de terribles abattements; il y a dans son œuvre la force de

l'habitude qui gâche jour par jour la vie et éternise le mal, le

manque de l'extase intellectuelle, de ce qu'il a dénommé la santé

poétique, aussi cette vision triste de la femme égoïste et futile,

animal cruel ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de l'homme

accagnardé à des actes identiques, dont il connaît la sottise, mais y

revenant par la puissance de l'heure; il pense que l'être, qui

pourrait aller vers le clair et le sain, se sent comme tiré vers

l'obscur et le putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à

travers les mots religieux de péché, de Satan, et les apostrophes à un

Dieu; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était au contraire plein

d'amour, et l'amour dut se taire devant les voix indifférentes ou

mauvaises des choses.

De Victor Hugo à M. Lavedan.

_Toute la lyre_: encore deux lourds in-octavo qui viennent grossir la

bibliothèque inédite laissée par Victor Hugo; énorme anthologie, sans

lien entre les poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des

circonstances, essais dans des notes familières, chansons inattendues

de la part du solennel poète, et aussi la note politique (Corbière eût

dit la note garde-nationale?), toutes les utilisations de la poésie et

des versifications admises ou créées par Victor Hugo. Il y a de tout

dans ce livre, des saynètes, des chansons, des ballades qui évoquent

celles des premières années, des pièces contemporaines des

_Châtiments_, des notes naturalistes comme aux _Contemplations_, des

strophes qui sont des conseils, débitant d'une voix large des

préceptes connus, de purs développements oratoires soutenus par la

connaissance des mots et l'habileté rythmique d'Hugo dans le métier

qu'il fonda; aussi des vers qui font trou, aussi des pièces

crépusculaires, aux saisissantes brièvetés, puis brusquement le nom

inutile de M. Thiers, aussi le Dieu perpétuel d'Hugo, le Dieu bon,

calme et large, Dieu sourd et contemplateur, des califes qui viennent

de la _Légende des Siècles_, des cheiks qui ont voisiné avec _les

Orientales_, des Suzon émigrées de _la Chanson des rues et des

bois_...

Ah! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère,

Un de ces bonzes là pérorait dans sa chaire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La vie et la mort, qu'est-ce? abîme

Où va l'homme pâle et troublé.

Est-il l'autel ou la victime,

Est-il le soc, est-il le blé?...

Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme qu'il excita, qu'il

excite encore chez certains écrivains, et comprendre aussi le refus

d'obéissance et d'inclinaison absolue devant cette gloire dont on

voulut faire une religion, d'écrivains plus récents (encore que Beyle

déjà parmi les contemporains lui fût carrément hostile), il faut se

figurer la double et divergente direction des cerveaux capables de

littérature, et de progrès, l'évolution si l'on préfère, la décadence

si l'on veut,--ces trois mots ne sont que des opinions contraires,

désignant un phénomène inéluctable, qui serait la course à la vie de

la littérature, sa course vers une intellectualité plus entière; il

faut aussi se demander quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la

littérature avec le sentiment de sa force, les besoins de rénovation

les plus urgents, le rôle que lui créait son ambition d'être le

réformateur et le régénérateur de la poésie française. Or, on sait:

plus de théâtre, plus de poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins

didactiques occupaient la vie des poètes; aux intervalles, ils

excellaient dans la poésie fugitive; en somme, rien; en prose, la

grande voix d'orateur de Chateaubriand se dévouait à la politique;

donc rien que Stendhal et Benjamin Constant, travaillant dans un ordre

de recherches autres, issues du besoin de science et de conscience du

siècle précédent. Hugo, lui, ressentait surtout qu'une langue flasque

recouvrait des banalités identiques depuis trente ans, et qu'il

fallait remuer les vers immobiles et mettre sur les scènes du

mouvement et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans

l'antiquité régulière et trahie des classiques; plaquer de la couleur,

faire virer des personnages espagnols, Moyen Age, Louis XIII, de tous

les styles et de toutes variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de peplum,

et qu'ils puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer, rire dans la

même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre eux, au lieu de

s'avancer à deux, vers l'avant-scène et parler à la salle; en somme,

une foule de réformes, celles indiquées et ce qu'elles englobent, et

qui étaient radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes.

Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthétique, contient

une modification de la pensée même et des besoins de civilisation de

l'époque qui la perçoit. Hugo apportait plus de pitié, une foi

panthéiste qui mettait en doute la philosophie courante en se bornant

au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu; il créait des

sensations de bois, d'ombre, de rivières; aussi il cherchait à rendre

en des rythmes des sensations de musique et d'orchestre entendus. Les

préoccupations des premiers poèmes sont complexes; c'est de créer

comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui entend venir les

révolutions, d'être la voix revendicatrice de tout un peuple, aussi un

peu l'arbitre, et de pouvoir dire au flot des révolutions quelle est

son heure; le poète conçu comme une sorte de voix tendre et magistrale

de toute la foule contenant la plus grande somme d'amour et de gravité

et de naturisme que puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle

du Vatés, ou chantre populaire unissant dans sa personnalité Homère,

Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle et Aristophane. Les événements

modifièrent cette conception du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo;

la forme du roman s'imposait; la poussée des romans de langues

germaniques et anglo-saxonne, leur fantastique que l'on ne connaissait

guère que par ses pires adaptateurs anglais, le roman à couleur

historique qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de

Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions de

Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au roman. C'est aussi

aux milieux d'une histoire romanesque qu'il emprunta ses sujets de

drame, ou plutôt les cadres, où des porte-paroles déclament, mais non

plus froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais violemment, en

vers hachés, martelés et parfois bouffons, des drames qui sont plutôt

des comédies d'intrigues revêtues d'une phraséologie large et munis

d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout un orateur

sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste tantôt naturiste, tantôt

historique. Dès _les Misérables_, son roman devient un roman à base de

pitié, aux ambitions sociologiques et surtout politiques; les

événements, l'exil, les ambitions déçues feront longtemps prédominer

Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de la seconde manière; rien n'est

changé dans la forme; la phrase de prose, la tirade de vers procèdent

par accumulation, la phrase poétique tantôt une tirade, sorte de

longue phrase en prose, coupée et rimée avec rejets, tantôt la

strophe, une strophe dont les parentés s'accusent souvent avec celle

de J.-B. Rousseau et des lyriques classiques, ou bien avec les poètes

du XVIe siècle. Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré en

France, sa parole politique pourra se satisfaire par des discours, il

donnera des œuvres surtout empreintes de ce spiritualisme

panthéistique vague, conviction ou foi bien plus qu'opinion, qu'il

professa sans cesse.

A travers ces variations, cette évolution sur les mêmes rythmes,

toujours ce caractère fondamental du prédicateur sociologique,

religieux ou historien; ce caractère principal dans la forme, du

développement, ce qui le constitue rhéteur, et des plus doués.

Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement selon un canon

indiqué; Hugo développe tout par amas de métaphores beaucoup plus que

par association d'idées; il a besoin d'une volute large et pleine de

la phrase revenant à son point de départ, pour repartir en une phrase

nouvelle; ne développant à la fois qu'une seule idée, idée de

littérature ou de politique, et non sentiment, il saisit cette idée

par ses contours extérieurs et donne les analogies avec d'autres

contours extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de

l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à creuser le sens

intime du sentiment et par conséquent de l'idée. C'est ce qui donne à

son œuvre ce caractère d'extériorité, soit qu'on la compare à de

vastes séries de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et

délicat, série de frontons et de façades s'étendant sur toute la

largeur visible d'une grande plaine, mais frontons et façades derrière

lesquels on ne découvre qu'une plaine exactement semblable à celle

qu'on vient de traverser, soit que, comparant dans un ordre plus

immatériel, vous ayez la sensation d'une voix large, énorme, apportant

dans la nuit toutes les rumeurs connues mais avec une infinie variété

de sons de gongs, de cuivre, de vents dans les harpes qui la font

exceptionnelle et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo très bon,

car il y a dans ses œuvres, et dans _Toute la lyre_, des fantaisies

oiseuses; il y a des plaisanteries inutiles et lourdes comme dans la

_Chanson des rues et des bois_; il y a, comme dans _la Légende des

siècles_, la banalité générale des thèmes; il y a les pires

incorrections de pensée et des monotonies de formes perpétuelles, mais

il y a parfois, souvent l'accent magnifiquement amplificateur, la

pompe rhétoricienne déjà entendue en France de la chaire de Bossuet.

Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible du luxe de l'art,

cerveau des fondateurs et des poètes, cerveaux entraînés dans leurs

rythmes ou purement récepteurs des vrais lecteurs, diverge en deux

essentielles séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies

extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et des paillons,

essentiellement décorateurs, et préparant toujours, et toujours bien,

la salle des fêtes, en installant et décrivant les arcades et les

tentures, sans que jamais le cortège qu'on attend, le cortège des

idées fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire, accouru

sur la foi des renommées, par des parades, des entrées de danse, et

des discours qui résorbent une de ses opinions antérieures. Les

autres, ambitieux de moins creux, négligent tous ces lumineux

préparatifs, dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse, et

cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes, à trouver la trace

de ce cortège des idées, sachant bien que la première obtenue et

vaincue attire à soi les autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés

en eux, souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les maisons

maures, le jardin éclatant, plein de vasques, d'enfants en pourpre,

d'eaux jaillissantes, de mélancoliques mélopées de guitare, de parfum

de roses, est au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par

un quadrilatère de murs grisâtres: la foule impatiente se porte vers

le prédicant et vers les prestigieux jongleurs, et seuls quelques

délicats entrent à la maison réservée.

Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo, quelque

prédominance qu'on veuille ajouter à ses qualités sur ses

infériorités, Hugo est de la première de ces races d'hommes, la plus

puissante en contemporanéité, mais la moins haute, la moins

métaphysique, la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de

pensée me ramène aux différences d'enthousiasme entre les

contemporains de Hugo et aussi entre les écrivains ou publics des

générations succédantes. De son temps; très nettement, Nerval fut

vaincu, c'est-à-dire obscurci. Stendhal fut également obscurci, et

Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême développement, n'a

pu faire école et lutter; il aimait peut-être Hugo, mais Stendhal,

différent, opposé, déclarait nettement l'œuvre de son rival de

mauvais goût et inférieure. Or, le mouvement qui a porté aux nues

Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament opposé, représentait

en tout l'antithèse même des opinions de Victor Hugo, et la mort

empêcha une consécration égale.

Voilà bien les éléments principaux de la littérature du commencement

de ce siècle, se refusant à admettre les méthodes de pensée et

d'écriture et l'apparence de doctrine d'Hugo: les éléments de la

génération suivante l'admirent-ils plus complètement? Voyez

Baudelaire; ses premières admirations positives vont à Gautier; son

art est l'ennemi de la conception Hugolâtre; autant son devancier

s'épand, verbalise, entasse le vocable sur le terme, et le nom propre

sur le mot rare, autant Baudelaire est froid, retenu; autant son

devancier joue de tous les tams-tams politiques et anecdotiques,

autant il se les refuse sérieusement. Son âme recherche les grands

synthétiques, Poe ou Quincey, l'admirable reporter de l'état

pathologique d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller

à la prédication; au lieu du décor des bois en massifs d'ombre, des

gerbes, des drapeaux, des chevauchées de héros, ce sont, en des soirs

frémissants d'un cœur élargi, des sanglots de fontaines et des

désespoirs intimes d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est

rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est solide,

serré; toute son œuvre porte un caractère de protestation du nouveau

maître contre l'ancien; Baudelaire comme Nerval est mort de l'art.

Demeurèrent en présence, le réel principat de Baudelaire étant périmé

dans la vie, deux poètes, MM. Leconte de Lisle et Théodore de

Banville.

M. Leconte de Lisle paraît, dès ses œuvres de début, avoir obéi à une

des préoccupations qui hantèrent le plus Baudelaire, et par contraste

avec celui qui remplissait l'horizon, il a voulu être bref, serré; son

terrain, il le choisit comme en un tertre élevé; d'une baguette

magique, il dirige un cortège de fresques impersonnelles et pâles;

soit que ces effigies d'esprits émanent du Nord Odinique ou de l'Inde,

ou de la Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est constituée

patrie), ces effigies sont amples, décoratives, plausibles; elles

disent d'un ton monotone, mais si grave, le doigt levé comme pour

imposer le respect auquel elles ont droit. Dans _l'Apollonide_, son

œuvre récente, comme dans _les Erinnyes_, comme partout, d'une grave

voix de baryton, dans une langue douée de splendeur, des personnages

rigides comme des marbres éginètes parlent et s'infléchissent, un peu

raides. A chaque vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez _Kaïn_

ou _Midi_, ou _le Manchy_ ou _l'Apollonide_, on sent une protestation

contre toutes les qualités de héraut populaire de Victor Hugo. M.

Leconte de Lisle n'est pas, n'est nullement issu d'Hugo; il est

contraire comme tempérament, et Olympien à la façon des grands poètes.

M. Théodore de Banville à première apparence semblerait procéder

davantage de Victor Hugo; mais ce n'est guère applicable qu'à

certains livres de vers, pas ses meilleurs, comme les premiers et

récemment _le Forgeron_; c'est visible, mais parodiquement, dans les

étonnantes _Odes Funambulesques_, surtout les _Occidentales_, un

chef-d'œuvre de farce phraséologique et de sonorités; dans son

théâtre on percevait des analogies, mais ce théâtre contient tellement

la note particulière de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me

faut admettre que si, dans _la Forêt mouillée_, on trouve des

ressemblances avec _Riquet_, c'est que c'est du Banville qu'on trouve

dans les volumes ultimes d'Hugo, comme on y voit parfois du Leconte de

Lisle.

En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce caractère qu'on

dénommait au XVIIIe siècle inimitable; c'est-à-dire que la série des

idées de détail qui composent la façon d'écrire de M. de Banville met

en harmonie l'idée générale développée dans les brefs contes auxquels

il se complaît d'une façon complète, adéquate et toujours originale.

Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi immatérielle;

c'est comme une poussière de pensées, de décors, d'encadrements

micaçant les parois d'une cassette bien ouvragée; le contenu de la

cassette (c'est l'idée première) est parfois un peu balzacienne, mais

toujours douée de cette atmosphère particulière, heureuse et sereine

qui est le propre de M. de Banville nouvelliste. _Les Belles Poupées_,

son dernier recueil, ont toutes les qualités des _Contes féeriques_,

et en relisant ces histoires qui se suspendent au fil ténu de

la fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot,

par un Coppelius débonnaire, on a la sensation d'un suspens

d'oiseaux-mouches, à quelque branche d'arbre de crépon japonais.

Parmi les Parnassiens--sans compter ceux qui, rapides, s'affranchirent

de toutes tutelles, pour la création d'un art indépendant, MM.

Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine--très peu gardèrent en eux

l'influence de Victor Hugo; la dilection de ceux qui restaient des

disciples se portait plus généralement sur Baudelaire ou M. de

Banville; des vénérations saluaient M. Leconte de Lisle. Victor Hugo

était l'ancêtre respecté et moins relu; la facture de M. de Heredia se

rapproche plus des souvenirs de Gautier; aussi M. Renaud; M. Coppée

rappelle la _Légende des Siècles_ en quelques-unes de ses poésies

inférieures et dans son théâtre; la facture grise de M.

Sully-Prudhomme se rapproche seulement de l'Hugo didactique; presque

seul, M. Dierx, dans quelques pièces philosophiques, semble se

souvenir des _Contemplations_; encore les beaux poèmes de M. Dierx

sont-ils des sensations de nature rendues en des rythmes à lui

spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui la technique oscille et parfois

évoque l'idée d'Hugo, comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et

d'un ordre de recherches différent. Techniquement même, ses pièces

orientales ont, dans la monotonie de l'ancienne strophe, de

personnelles variations de forme, M. Jean Lahor est imbu des Hindous,

imbu aussi des philosophes allemands, des poètes anglais; il apporte

en des pièces brèves (les longues sont souvent des déclamations en

vers isolés de sens et s'agrafant mal en la strophe) des notations

curieuses. En outre, sur les littérateurs plus jeunes, il faut

reconnaître que M. Jean Lahor ne fut pas absolument sans influence,

et que beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que telles

autres œuvres plus bruyantes, _l'Illusion_ et le _Livre du Néant_.

Mais M. Jean Lahor, esprit distingué et cultivé, curieux, comme le

prouve son _Histoire de la littérature hindoue_, n'a pas le sens

absolu de l'écriture, soit en prose, soit en vers.

Symbolistes et Décadents · 第 6 / 24 段