Le premier jour où un pâtre arya modula une onomatopée admirative ou

joyeuse ou éclata en sanglots, le poème était fondé, et le poème ne

servit depuis qu'à développer le cri de joie et le cri de douleur de

l'humanité. Or, les sérénités pures se traduisirent habituellement par

les architectures théoriques des Moïse, des Pythagore, des Platon,

etc., les besoins de certitude par les Euclide, les Galilée, etc.

Toute l'expérience, toute la science des formes tangibles s'analysa.

Le poème fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concrétion

des aspirations d'une race) ou son cri d'amour joyeux ou triste.

Ajouter à cela qu'alternativement ce poème fut en son écriture

abstrait et quasi blanc, soit que le mysticisme humain fût, dans le

plus large sens du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit

qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste); au premier cas la

recherche d'une forme fluide, libre, musicale et vraie, car en

l'essence même de là poésie elle s'adresse à l'oreille tout en

cherchant à fixer des attitudes; en l'autre cas, souvent rocailleuse

et dure un peu, préoccupée de figer de simples et élémentaires

polychromies. Mais ces deux formes d'art qui parfois en des époques

troubles peuvent être maniées par le même poète, sont surtout et avant

tout différentes et de la forme expérimentale de la science courante,

et de l'allure explicative de la littérature courante. En somme, la

marque de cette poésie serait d'être purement intuitive et

personnelle, en opposition aux formes traditionnelles, qui sont

simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or, le lyrisme

est exclusivement d'allure intuitive et personnelle, et la poésie va

dans ce sens depuis cinquante ans (Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire,

Heine), et rien d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse

paraître le poète comme chantant pour lui-même, tandis qu'il ne fait

au fond que syllabiser son moi d'une façon assez profonde pour que ce

moi devienne un soi, c'est-à-dire l'âme de tous; et si tous ne s'y

reconnaissent pas tout de suite, c'est peut-être que les formes

sensationnelles perçues par le poète ne se sont pas encore produites

en eux, que peut-être il fallait que le poète les perçût le premier

pour qu'une génération nouvelle inconsciemment s'en imprégnât et finît

par s'y reconnaître. En face, la littérature traditionnelle continue

son train-train, de concessions en concessions, et détient

l'intelligence populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des œuvres

d'apparence renouvelée.

Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être condensées

expliqueront-elles à M. Lemaître la prétendue obscurité de certains

vers? Faut-il ajouter qu'en un art serré, une technique bien comprise

du vers, il faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile,

et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de se placer

d'abord, par une première lecture, en l'état d'esprit du poète, et de

ne comprendre complètement qu'à une seconde lecture.

Quant au symbole, très justement le critique remarque sa perpétuelle

utilisation; tout beau poème est un symbole; une tragédie de Racine

peut, étant une étude du jeu des passions, être considérée comme

symbolique. Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais genres de

poème qui ne sont pas symboliques et que l'évolution de la poésie

ébranche, on a vu disparaître l'épître, le conte, la satire; M. de

Banville n'admet plus, en somme, qu'une ode multiforme; Baudelaire

n'admet plus que la notation brève de multiples sensations concourant

à former un livre de poèmes écrits dans les mêmes tonalités.

J'inclinerais à ne plus admettre qu'un poème évoluant sur lui-même,

présentant toutes les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée,

mais étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une idée

unique.

Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentiellement Verlaine. Il

n'est ni décadent (personne ne l'est), ni symboliste au sens actuel du

mot (si ce mot n'est pas pure inutilité). Il est avant tout lui-même,

un élégiaque, un spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il

n'a point cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un plan

de drame ou de poème unique; il interprète, il cliche ses sensations

au passage en toute sincérité; et son critérium est sa sincérité même.

Toute idée qui traverse son cerveau est à ses yeux une idée humaine et

naturelle: autrement d'où la percevrait-il? or, il l'écrit, et son

seul devoir est de la nettifier, de la clarifier le plus possible, et

quoi qu'on en puisse dire il y arrive toujours. Rien de plus net, de

plus joli, comme un Watteau, que _les Uns et les Autres_; rien de plus

charmant que les _Fêtes Galantes_. M. Lemaître l'accuse de ne point

rappeler Bernis et Dorat; mais que sont au XVIIIe siècle Bernis et

Dorat? Voyez dans les lettres de Mlle de Lespinasse l'admirable

épisode de Mme de la Moussetière, toute la vie de Mlle de Lespinasse;

voyez dans Casanova l'épisode de la Charpillon; regardez les Watteau

et croyez ce siècle autrement complexe dans sa sensation amoureuse,

que ne le traduisent les petits poètes comme Bernis. Verlaine a

surtout regardé les Watteau, il a considéré les personnages des

bergeries et de la Comédie Italienne comme des types immortels,

pouvant contenir toute fantaisie; et si vous voulez qu'il y ait

symbole, ce serait dans les _Fêtes Galantes_, toutes les gaietés et

les petits pas du début se terminant par le si triste colloque

sentimental. Il y a là un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants

des pensées à lui, et nullement un pastiche des temps éteints, ni un

air de flûte.

Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes tangibles et

extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans _Sagesse_, c'est un dialogue

entre lui et Dieu, bien plus encore un dialogue entre deux instants

perpétuels de sa conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des

choses, l'instant calme, renouvelé, rajeuni; et le décor, c'est la

pure mentalité du poète.

Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux sonnet:

_L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable._

de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la guêpe

est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire d'un instant de

vie, revenant se figer par quelques inflexions simplifiantes, et par

là symboliques.

Rien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de commentaires et

d'explications la sensation franche et si complètement sortie du poème

qu'on le rend à peu près incompréhensible.

En matière technique, M. Lemaître reproche surtout à Verlaine, que son

oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas habituée aux libertés prises

avec le vieil alexandrin.

Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en entendre bien

d'autres, je la crois même destinée à accueillir bientôt non seulement

les rythmes de Verlaine, mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M.

Lemaître conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé avec

le nouveau vers, il en saisira lui-même la musique, sans qu'on ait

besoin de la lui expliquer théoriquement. Ses opinions sur l'ancienne

poésie qui ressemblait trop à de la belle prose sont très fondées et

l'amèneront à découvrir que la poésie est une musique spéciale dont

les moyens d'expression, différents de ceux de la musique pure,

peuvent être, un à un, intuitivement découverts; bien des poètes

antérieurs, reconnus par M. Lemaître, l'ont pensé, et ils ont chacun

apporté à la poésie quelque élément nouveau de musique.

La voie ouverte est illimitée, car les combinaisons des mots et des

rythmes sont innombrables comme celles des nombres.

Amour.

PAUL VERLAINE

Sous ce titre, _Amour_, Verlaine a groupé nombre de pièces toutes d'un

ordre sentimental. Ce sont, ces vers, des moments de douceur, des

heures comme tièdes et calmes après de violentes souffrances, des

heures comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps

convalescent s'alanguit; et ce mot AMOUR ne veut pas dire ici

seulement l'élan fatal et physique de l'homme vers la femme, ni le

désir âpre et exaspéré d'un thème à suggestions personnelles qui est

la forme supérieure de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation,

une tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes entendus,

la foi qu'il professe, les blancs symboles qu'il préfère, les amitiés

dont il a gardé le regret; cet amour, c'est un état constitué,

nécessaire, que dicte l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs;

c'est une accueillance toute prête à tout sentiment bienveillant et

qui en soi se désaltère.

Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine; comment le fantaisiste

ému des _Fêtes Galantes_ est devenu le primitif de _Sagesse_; et deux

manières principales peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit

les _Fêtes Galantes_, _les Uns et les Autres_, nombre de petits

poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les cris de foi de

_Sagesse_, le dialogue avec Dieu, et ceux où la passion poignante et

clairvoyante pour la femme sa sœur, s'affirme en tant de sonnets qui

resteront aux mémoires humaines. Au fond même cette différence que

nous voulons voir, cette sorte de différence physique entre les gammes

et les couleurs de ses poèmes n'est en sorte que deux manières d'être,

que deux vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment

fondamental; dans le premier cas Verlaine, en des moments--comme de

santé absolue et d'indulgence corporelle--agite les marionnettes à la

Watteau, et dans une langue exquisement décorative, agile, il leur

fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette gaieté

tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évoquer en eux. Au

second cas, abstraitement, sans décors, ou en tel décor qui n'est

qu'un rythme, il synthétise sa douleur spéciale et personnelle non

telle qu'elle fut subie, mais telle qu'elle demeure à travers les

transfigurations de tant d'errances et de stagnances à la vie et dans

les idées; et c'est ce point spécial de s'être refusé à toujours dire

ses sensations dans les modes amples mais roides d'une anecdote ou

d'une fresque, de faire parler sa voix par celle d'une effigie de

comédien, qui fait la grandeur de Verlaine, et le caractérise, et fixe

sa place parmi l'évolution des vrais poètes.

Car s'il est logique et légitime de penser que tous les phénomènes

humains peuvent, en leur état essentiel, être ramenés à un petit

nombre de faits généraux, et que, ceci admis, l'œuvre littéraire à

faire consiste à grouper les plus essentiels de ces faits généraux

dans un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le but en art

de M. Stéphane Mallarmé), il est également logique et légitime de

penser que ces quelques phénomènes, essentiels par la seule raison

qu'ils sont mis en jeu, provoquent immédiatement des actions et des

réactions, soit des contrastes; ces contrastes qui sont l'effet le

plus appréciable à tous, le plus tangible, sont modifiés par les

circonstances, et, si l'on veut se pencher vers le phénomène, étudier

spécialement en quoi ce phénomène, connu évidemment et répercuté de

tous les états précédents du même phénomène se présente pourtant et

toujours avec des aspects de nouveauté, avec des modifications de

conscience, on perçoit une infinie diversité.

Un paysage, par exemple, frappe et conquiert d'abord par la sévérité

ou l'inflexion douce de ses lignes. Une impression nette se produit:

l'homme est intéressé ou attendri; s'il passe rapidement, il

n'emportera que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau, déjà

différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou assombrit le

paysage; si quelque instant il s'arrête, se pénètre des conditions

partielles de la beauté de ce paysage, soit les petits rythmes de ses

courbes, soit l'architecture de ses arbres, soit la disposition des

tapis de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la rigidité des

branches ou le rythme général du vent dans les feuilles, aussi la

cadence ou le bruit qui se dégage du demi-silence du paysage, il se

créera en lui des associations d'idées; le paysage ne sera plus ce

qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant. Ce rêve sera

modifié par ceci que le passant sera heureux ou malheureux, simplement

de bonne ou de mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'état complet de

sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant quitté, il verra

soit un fait de nature soit un phénomène humain qui, par un contraste,

lui apprenne que la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un

instant, la perception est nette; mais très rapidement le nouveau

point du paysage excite son attention, de nouvelles réactions entrent

en jeu, la sensation redevient mixte et se continue ainsi jusqu'à ce

qu'un fait d'ordre purement matériel interrompe le courant d'idées,

l'ordre de succession des idées engendrées par la vue du paysage et

enterre les perceptions latentes et qui allaient naître, sous un choc

plus violent s'élevant dans l'individu.

Or, si un paysage est donc à toute minute modifiable en toutes les

impressions qu'il suggère par ses conditions même d'existence, que

plus complexe, plus modifiable encore est un phénomène humain, un

phénomène psychique, dont nous ne pouvons guère percevoir le heurt que

lorsqu'il s'est produit et va s'effaçant. Nous ne ressentons une

impression mentale ou affective, qu'en vertu de l'existence antérieure

d'une autre impression; ces phénomènes sont variés par l'heure de la

vie, la disposition initiale, l'atavisme, la santé générale de

l'individu, sa santé momentanée, ses conditions de force, de

normalité, le nombre des expériences acquises, l'essence de

l'individu, plus toutes les mêmes conditions de variations chez l'être

ou les êtres avec lequel il est en contraste.

Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes généraux contiennent

en puissance et nécessairement autant de combinaisons possibles que

les lettres de l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de

nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques. Or, nous ne

pouvons percevoir toute la série des phénomènes; prendre le fait sous

son aspect le plus simple est peut-être insuffisant; ne pouvant

connaître que ce qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le

clicher le plus rapidement et le plus sincèrement possible en son

essence, sa forme et son impulsion. De là, la nécessité d'une poésie

extrêmement personnelle, cursive et notante. Verlaine est un des

poètes qui se rattachent à ce courant de pensées, courant large qui a

constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en face et avec

les œuvres plus architecturales et philosophiques.

Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée de croyant. Le

catholicisme de Verlaine, c'est surtout un besoin de paix languide et

de charité, un peu aussi de solidarité; c'est, sous une forme de

primitif, l'instinct social actuel: le dieu de Verlaine c'est un _Soi_

meilleur:

Place à l'âme qui croie et qui sente et qui voie

Que tout est vanité fors elle-même en Dieu.

Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à laquelle il adresse

de pénétrants cantiques; mais là encore c'est la religion

anthropomorphique, la création d'un idéal féminin, l'évocation

cérébrale d'une femme avec laquelle il ne faille point débattre les

choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres aux senteurs

de rhum, et des péchés abolis, des ballades légères et chantonnantes,

des lieds mélancoliques:

Je vois un groupe sur la mer,

Quelle mer? Celle de mes larmes.

et des sonnets: au Parsifal, triomphateur des appels et des luxures;

d'autres sonnets, bibelots précieux faits pour des amis du poète; puis

des sonnets chrétiens, puis des paysages, enfin _Lucien Létinois_, une

tentative de poème intime et familier, comme un petit roman de poète,

conçu sans la banalité des détails, pas poussé à l'héroïsme, vrais

vers bien pris en leur taille, d'un sincère et pénétrant timbre

lyrique.

C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, périmé à l'hôpital, le

regret qui s'éveille en celui qui demeure; et tout d'abord l'action de

grâces à Dieu, l'action de grâces quand même:

Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez:

Gloire à vous.....

Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur,

Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse.

Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un retour sur

lui-même et toute la souffrance antérieure, il sent qu'il doit marcher

blessé au milieu des hommes:

Mes frères pour de bon, les Loups,

Que ma sœur, la femme, dévaste.

et ces blessures il les sent toutes infligées par des mains de femme:

O la femme! prudent, sage, calme ennemi,

N'exagérant jamais la victoire à demi,

Tuant tous les blessés, pillant tout le butin.

et quand il sut, quand ses premières certitudes en l'idéal féminin

furent ruinées, l'amitié d'un enfant intelligent lui fut la

consolation, et il l'aima comme un fils dont il est fier. Les litanies

se déroulent:

Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre

Sans reproche et sans peur par la route du bien,

Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère

Encore il fut blessé et vainquit en chrétien.

Son fils est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace à lui le souvenir

de tristesses communes, puis l'idée du convoi blanc qu'il fut sinistre

de suivre; et après ces idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée

de tristesse et la mémoire de la mort, par une naturelle réaction le

souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui est mort, et de là

l'idée des minutes heureuses passées ensemble, dans des étés ou des

printemps d'une beauté de contes de fées, où la fatigue des marches se

fait bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis après ces

temps, les séparations et la mort. Cette mort n'est-elle pas un

châtiment? A-t-on le droit de se faire un fils hors la nature?...

Enfin! ce qui reste au poète de l'ami regretté, c'est un pastel

évocateur et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de

rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le souvenir de

sa mort, de ce qui fut son âme, et des minutes de pensée devant la

pierre tombale qui symbolise maintenant le vivant, et aussi à cette

pierre tombale le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de

ceux dont il dit «ses morts,» puisque c'est en sa joie et sa douleur

qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts.

Toutes ces choses écrites dans une forme classique, aux défaillantes

douceurs, qui fait penser aux méditations de quelque solitaire grave

et depuis si longtemps triste, errant en quelque Port-Royal plein de

douceur et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux effigies

disparues, avec la résignation d'un Job doux.

Être.

M. PAUL ADAM

M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les détails de civilisation,

d'armures, de guerre et d'apparat du XVe siècle, une âme féminine,

anxieuse de l'autonomie de sa conscience, désireuse de la puissance et

de la force, et luttant perpétuellement entre ces deux recherches, que

leur coexistence en son cerveau rend toutes deux vaines, la recherche

de la science et la recherche de l'amour. La recherche de la science

aboutit à l'acquisition de l'influence; la recherche de l'amour

aboutit au détraquement des sens, et tant que lorsqu'accusée de magie,

la comtesse Mahaud apparaît devant le tribunal ecclésiastique, la

honte de ses sens lui interdit l'affirmation de sa pureté, la

puissance de son cerveau lui fait rejeter les décisions canoniques et

exalter sa foi; puis un immense repentir la saisit et la livre sans

force aux bourreaux et au bûcher.

La science acquise meurt en elle, l'influence déployée pousse ceux qui

vécurent près d'elle à partir par routes opposées à la poursuite de

quelque inconnaissable qu'ils contiennent et qui les fuit; les moines

s'absorbent en l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le

rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse Mahaud disparaît

dans la mort et les éléments, n'ayant fait que victimes puisque,

n'aboutissant pas, il ne fut qu'agitation.

Telle la contexture du livre: l'effort intellectuel périssant par la

lutte avec le développement physique, l'âme aspirant à l'_être_,

inclinée par la mauvaise utilisation des forces vers la vie corporelle

qui est le _non-être_, puisque la force mentale s'accroît par son

effort et subsiste en toute apparence éternelle d'espace et de durée

et que la force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue et le

temps d'effort qu'a coûté la dépense de force, aboli.

Et d'abord pourquoi une restitution du XVe siècle? car il faut

admettre que les jeunes écrivains utilisent un temps écoulé pour y

dérouler, en une tapisserie décorative, l'essence toute moderne de

leur pensée.--C'est que ce temps infiniment trouble, temps de lutte

pour la vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte contre

le pillage, lutte pour la liberté de vivre matériellement, accomplit

ses événements physiques avec des heurts singuliers. Coexistent

Étienne Marcel, Gerson, Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne;

la chevalerie meurt; la persécution, c'est-à-dire l'adoption d'une

idée avec assez de force pour l'imposer par tout moyen, fleurit. Entre

toutes ces causes de désordre, les esprits s'affolent; c'est le temps

des danses de Saint-Guy, des danses macabres; les gens affolés et

saturés de souffrance rentrent en eux pour y chercher un coin de calme

ou d'oubli; or, ils ne le trouvent pas, le malheur leur ayant durci le

cœur, les sciences ou les arts n'existant que pour quelque élite.

C'est donc une des plus belles périodes du développement de

l'initiative particulière échouant toute, c'est un des plus beaux

temps de détraquement général, constitué par tous ces échecs

particuliers; et ceci légitime dans la tentative de M. Adam l'emploi

d'une évocation quasi légendaire du XVe siècle et de la force y

adhérant.

Voici les détails du livre: Mahaud chevauche, s'éloignant de la

demeure familiale au côté de Jacques de Horps qu'elle a choisi. Ce

jour-là a eu lieu l'enlèvement, précédé déjà du don de son corps qui

ne trouva point, en l'échange de leurs caresses, le secret de

l'impulsion qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils

arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint-Guy vire sa

ronde, entraînant les convulsionnaires et, de sa force attractive,

saisit un des cavaliers de l'escorte. Une charge dissipe la ronde,

mais au seuil de l'amour déjà un dégoût physique s'est levé, et

Mahaud, pour être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur

le lit Jacques de Horps.

Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en étudiant sous son

père, le vieil Edam, savant alchimiste, qui, encoléré de savoir sa

fille abandonner la recherche pour choir en la matière, l'a maudite,

et veut guerroyer contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les

ressources de la magie et de toutes les forces de la guerre.

Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et chercher du secours

et convoquer les vassaux.

C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque Jacques tient sa

justice; des gens qui ont bravé la comtesse de leurs regards, expient

en souffrant des rigueurs de son mari; les potences et les glaives

font œuvre, et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns

du sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés les têtes des

seconds pour payer la forme trop vive de leurs réclamations. Puis, ce

sont promenades, festins, chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et

promptes et sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement de

l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant ces hommes, leurs

armes et leurs vies, qui vont partir pour la défendre.

Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ, Mahaud consultera

les forces magiques; quarante jours et quarante nuits elle prépare les

rites et se prépare aux rites. A-t-elle gardé sa puissance? ou

l'enfant qu'elle porte en elle l'a-t-il absorbée? Dans l'hallucination

sa race meurt en elle et les présages sinistres se font. En effet, le

comte est mort; sa postérité avorte et bientôt le château est assiégé;

des soldats qui reviennent d'une sortie rapportent la tête d'Edam, son

père.

Mais la prolongation du siège affole les défenseurs; une émeute les

jette sur les filles; ils refusent obéissance et se rebellent contre

la comtesse; par moquerie, ils lui tendent l'épée et l'étendard. Les

nerfs de la femme s'exaltent; elle accepte les emblèmes, enlève ses

gens de son élan et culbute l'ennemi; et dès lors elle entre dans la

joie d'orgueil et de puissance; elle s'assimile, par la domination de

son esprit plus complet, le chapelain du château; ses prêches, c'est

elle qui, de sa place, par son regard, les lui dicte; elle domine les

gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les objets et les

détails qu'elle leur fait aimer; pour sa joie profonde elle

entreprendra la science de l'avenir.

Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts, des pages, des

chevaliers aux tournois, et toujours la guerre, et la finale et

décisive bataille qui met fin aux sièges et fait Mahaud sans conteste

libre d'elle et de son comté.

Mais tout cela n'est point le repos; l'instinct de la connaissance ne

trouve pas sa pâture, et la vie corporelle, non satisfaite, s'use en

phénomènes d'extase. Tandis que Mahaud continue sa magie supérieure,

sa suivante et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour elle

et les gens du bourg une plus grossière et physique sorcellerie; à la

comtesse déchue de son rêve de haute magie et qui regrette, elle offre

l'usage de l'homme inférieur et simplement fort; puis, de factices

désirs troublent Mahaud: elle a dans son entour immédiat un coquet et

féminin personnage, elle le prend, mais ne trouve dans cette union

sans contraste aucun plaisir; et, furieuse de cette faiblesse qui

ressemble à du mépris, elle envoûte le pauvre sire.

Symbolistes et Décadents · 第 5 / 24 段