La _Revue Indépendante_ qu'avaient dirigée en 1884 Félix Fénéon et M.

Chevrier dans un sens très intelligemment naturaliste, avait laissé de

brillants souvenirs, et des personnes songeaient à la ressusciter. M.

Dujardin, écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une affaire

du symbolisme et des symbolistes, ancien directeur de la _Revue

Wagnérienne_, entreprit de la refonder avec MM. Félix Fénéon et Téodor

de Wyzewa comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fénéon

s'étant presque immédiatement retiré, M. de Wyzewa en demeura le

principal moteur et y appliqua ses idées qui consistaient à y faire

écrire des écrivains déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis

par le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois lettré

que nous indiquions plus haut, que le _Mouvement nouveau_ comprenait

Goncourt et Verlaine et Mallarmé, et M. Anatole France, et M. Robert

de Bonnières, et M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme

littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait d'ailleurs, à

cette époque, un groupe de romanciers psychologues qu'on réunissait

dans une sorte de communion intellectuelle, Bourget, Bonnières,

Hervieu, Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque très à

part, dont l'heure allait approximativement sonner avec les débuts

d'Antoine. M. Anatole France n'avait pas encore pris tout son

développement ni toute l'ampleur de sérénité qui ont mis si haut son

génie ardent et calme. C'était l'auteur gracieux de _Sylvestre

Bonnard_, et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils ne

furent pas extraordinaires; on peut penser sans injustice que chez M.

Anatole France, le critique des faits, l'historien de la vie

contemporaine, selon la belle méthode neuve qu'il s'est instaurée et

l'écrivain original sont plus importants que le critique littéraire.

Il était englobé dans cette conception de revue, à côté des

précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de nom du grand

public, Mallarmé et Verlaine, et que Villiers de l'Isle-Adam,

qu'admettaient ou plutôt qu'admiraient tous les novateurs. Laforgue y

avait sa place, et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le

public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et donner d'eux

comme des échantillons importants avant de proclamer toute la

sympathie qu'on disait savoir pour nous.

Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la rédaction en chef de

sa revue qui devint dès lors plus nette et plus progressiste et

accepta tout le symbolisme en tenant compte, ainsi qu'il me paraissait

nécessaire, des efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La

revue qui marchait fort bien littérairement périt de la gestion plus

que chimérique de son directeur et administrateur, ou du moins passa

chez le libraire Savine aux mains de M. de Nion qui en fit la revue

des néo-naturalistes, et elle ne fit plus que décliner, passant de

mains en mains, sans retrouver un instant l'importance que j'avais pu

lui donner en 1888.

Le symbolisme avait alors acquis sa pleine importance, car il n'était

plus représenté seulement par ses promoteurs, il avait reçu des

adhésions précieuses. C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de

Régnier, sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant l'un

des visions élégantes et hiératiques, l'autre un sentiment très vif de

la nature, une sorte de lakisme curieux de folk-lore, avec une liberté

encore hésitante du rhythme, mais une décision complète sur cette

liberté rythmique. Albert Mockel qui donnait sa jolie Chantefable, et

Ajalbert, Albert Saint-Paul Adolphe, Retté; il y eut beaucoup de

symbolistes, et puis plus encore, et un instant tous les poètes furent

symbolistes.

C'est alors que chacun tira de son coté, dégageant son originalité

propre, complétant les données premières du premier groupe, dont les

demeurants Moréas, Adam et moi, eurent à développer et à faire

prévaloir chacun sa manière propre; les divergences, qu'on ne s'était

jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater lors des premières luttes

contre des adversaires communs, devenaient nécessairement plus

visibles puisque nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit

classique, redevenait classique, Adam reprenait, après une course dans

la politique, ses ambitions balzaciennes. Ma façon particulière de

comprendre le symbolisme avait ses partisans; bref, nous entrions dans

l'histoire littéraire: les prémisses posées allaient donner leurs

effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des originalités

curieuses s'affirmer à côté de nous, Maurice Maeterlinck, Charles Von

Lerberghe, Remy de Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces

notes que de décrire tout le mouvement de 1889 et des années

suivantes, encore que certains articles réunis dans ce volume

présenteront là-dessus ce que, comme critique, j'en ai pu penser.

Un mot encore.

M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un article que j'étais

demeuré à peu près le seul symboliste, presque tous ceux qui furent du

premier ou du second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule de

points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y ai rien à

voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en impose, au hasard de mon

métier de critique, les variations sur lesquelles je puis donner mon

simple avis. Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans le

parer de beauté--si M. Paul Adam ne trouve pas l'étiquette assez large

pour son effort multiple (ce qu'il n'a point dit, je pense)--si, parmi

les autres du second ban, encore que je ne vois qu'un développement et

non un changement chez M. Francis Vielé-Griffin, M. Henri de Régnier

présente une formule combinée, entre autres éléments, de classicisme,

de symbolisme et de romantisme,--si M. Maeterlinck n'appelle pas

symbolistes ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout

cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie mon art; je fais

de mon mieux pour suivre un développement logique, et ne peux me

froisser d'être considéré comme d'accord avec moi-même.

Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument lyrique. On m'a cru.

La bibliothèque du vers libre est nombreuse, et de belles œuvres

portent aux dos de leurs reliures des noms divers, illustres ou

notoires. Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman romanesque

et du roman romantique, une manière de roman qui n'est pas le roman

naturaliste, qu'on peut appeler le roman symboliste; j'en ai donné qui

valent ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voisin.

De même que j'ai toujours dit que je n'entendais pas fournir, en

créant les vers libres, un canon fixe de nouvelles strophes, mais

prouver que chacun pouvait trouver en lui sa rythmique propre,

obéissante toujours, malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du

langage, je n'ai jamais pensé à enfermer le symbolisme dans une trop

étroite définition.

Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de l'analyse

caractéristique et de la synthèse du nouveau roman. Un jour peut-être

développerai-je avec exemples ce que peut être le roman symboliste; il

y en a, et qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et ferai

simplement observer à M. Henri de Régnier, qui le sait d'ailleurs, que

si je suis resté à peu près le seul symboliste, c'est que j'étais un

des rares qui l'étaient vraiment de fond, parce que le symbolisme

était l'expression de leur tempérament propre et de leur opinion

critique.

Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps ont changé. En

1886, et aux années suivantes, nous étions plus attentifs à notre

développement littéraire qu'à la marche du monde. Nous avons édifié

une partie de ce que nous voulions édifier, et il est moins important

que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce que nous voulions

renverser. Si l'on évoquait le passé de notre littérature et ses

écoles variées, comme on fait aux expositions, pour les peuples par

des séries de pavillons, le pavillon du symbolisme ne serait point

indigne des autres, et pourrait lancer ses clochetons et ses minarets,

fièrement auprès des coupoles du Parnasse. Les beautés de l'entrée et

du hall central, pour lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de

peintres, de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués autour

de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, seraient augmentées de

l'inconnu de salles encore non terminées, et dont nous annoncerions

l'ouverture pour la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une

vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire encore, et

qu'on étudie chez lui les symptômes de vieillesse en même temps qu'on

en pourra dénombrer et résumer les complexités et les influences.

De plus, nous fûmes amenés, à un certain moment, tous les symbolistes,

à comparer notre développement particulier à la marche du monde, nous

avons tiré des opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a

paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations d'aujourd'hui, une

prééminence à l'art social, mais sans rien aliéner des droits de la

synthèse et du style.

Le peuple comprendra; ce sont ses Académies, et ses critiques jurés

qui l'abusent et lui affadissent l'intellect de boissons tièdes. Notre

bourgeoisie est saturée de Coppée, elle n'écoute que par exception,

elle ne comprend que par hasard et par surprise. Il y a un Quatrième

État qui saura écouter et comprendre. Il se peut que cette certitude

fasse sourire des chroniqueurs élégants et des penseurs mondains; quoi

soumettre au peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques! elles

le parurent, elles ne le sont pas en réalité; la preuve est faite, nos

jeunes amis de l'Art social le savent, comme ils savent leurs contacts

avec le Symbolisme, le vrai, le plus large. La preuve fut faite dans

les réunions populaires. Elle le fut aux samedis de l'_Odéon_ et du

théâtre _Sarah Bernhardt_, où les poèmes symbolistes, et les poèmes

des vers libristes reçurent un bel accueil, qui eût été plus grand si

le spectacle eût pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi

dans des réunions purement populaires, à but social, où tonnait la

voix généreuse de Laurent Tailhade qui, après avoir donné à la

bibliothèque du symbolisme, après le jardin des Rêves, ses admirables

Vitraux, a dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la

Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les œuvres d'art

nouvelles, écoutées avec sincérité, sont applaudies, seront

applaudies, et ce qui ne sera pas compris demain le sera après-demain.

Une campagne du Symbolisme.

_Articles de la Revue Indépendante_

1888

Les pages qui suivent sont extraites _passim_ de douze Chroniques de

la littérature et de l'art, publiées dans la _Revue Indépendante_

durant l'année 1888.

Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles expliquent

des états d'esprit.

J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux

poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les linéaments

d'influence étrangère qui se sont présentés concurremment au

symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là des études sur

Tolstoï.

J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop.

J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des livres

de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement littéraire du

moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins d'indiquer une

esquisse, de Hugo à Lavedan.

Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces études. Leur

seule valeur étant d'être documentaire sur l'état d'esprit des

novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près des débuts; je

resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujourd'hui, presque tout ce

qui se trouve au cours de ces pages.

Paysages

PAR FRANCIS POICTEVIN

Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère et ému.

Tourmenté, perpétuellement inquiet du but même de son art, très

soucieux des moyens d'expression, inquiet des lignes générales de la

sensation, il est de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement

définitif une page, et non par la surprise du mot, ou l'accord fortuit

des sonorités, mais par la recherche d'un ordre logique des mots

étiquetant chacun une des variations de la sensation.

L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres est une

contemplation des choses de la nature en leur accord avec l'âme

humaine; avec la sienne surtout, prise comme exemple, car c'est la

seule qu'il puisse connaître à fond; non qu'il ne se permette hors de

lui-même des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de ce qui

peut se passer derrière les grilles perpétuellement closes d'un hôtel

vieilli, qu'il ne tente d'animer des profils de jeunes filles, ou des

silhouettes d'êtres rencontrés au hasard des courses à travers les

paysages; mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à

marquer les différences entre lui et les autres hommes, et à faire

comprendre sa façon différente de saisir et de traduire les phénomènes

d'aspect qui, à travers sa rétine, arrivent à son cerveau.

A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de l'être vrai, latent

sous les apparences et les illusions de présences féminines; puis, que

chez l'écrivain, homme avant tout de foi, s'est lentement façonnée une

manière de panthéisme mystique qui empreint de mouvements quasi

humains les eaux, les arbres et les lignes d'horizons: et l'on aura la

clef de la disposition des idées chez l'auteur des _Songes_.

Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un personnage unique

jouissant ou souffrant par la variation des minutes de la vie

extérieure, il est fort inutile à M. Poictevin de donner à ses livres

une affabulation compliquée; l'extériorité du drame est toujours, en

tous ses livres, homologue: un être souffre ou jouit de la réaction

des choses; deux êtres unis souffrent ou jouissent de la réaction du

présent et des souvenirs et des sites sur eux, et vivent d'une vie

commune remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes faits

et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents.

L'historiette qui fait le fond du roman est en général quasi

superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre de _Paysages_ à la

supprimer et se lier à la juxtaposition des sensations pour évoquer,

par leur série, le symbole d'une année de vie sans incidents autres

que les déplacements de Paris à divers littorals.

Deux parties: d'abord, les _Paysages_--c'est-à-dire des essais de

rendre en quelques lignes un aspect fugace.

«C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du phare du Cap,

vers Bordighère, dans le ciel une nappe citrine laissant transparaître

à son milieu un vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une

bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues à gauche se

trempant fanées, elle s'étendit devant le ciel même, plus doucement

que lividement violâtre. Et la mer se mouvait en une somptuosité

vieux-vert teintée d'améthystes.»

Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton, de Toulouse, des

salles d'attente où l'attention se fixe sur tel ou tel être

caractéristique autour duquel s'ébrouent des formes vagues, des sites

de Luchon, des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la

Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des notations au Bois

de Boulogne, sur les cygnes du parc Monceau, et, brusques, des

théories sur le choix des fleurs, puis un été en Normandie détaillant

de longues courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autochthone

et du paysage, etc...

A cette forme, à ce rendu strict de la nature cherchée par l'artiste,

l'écueil se présente que devant les variations infinies et menues du

décor le mot très précis et juste ne se trouve pas, ou que le mot

trouvé, quelque peu technique et lourd, ne rende qu'insuffisamment les

légères différences qu'il note; encore, ce danger, qu'à étudier aussi

consciencieusement qu'un peintre impressionniste les intimités des

choses et les variations de leur couleur, l'œil ne s'hypnotise et ne

traduise plus que de pures impressions mentales et un peu déviées.

Mais M. Poictevin se tire presque toujours de ces complexes

difficultés.

Toutefois nous préférons infiniment à ses _Paysages_ les _Nouveaux

Songes_ dont la chatoyante théorie clôt le volume. Ici plus de rendu

strict; l'auteur est en son pur domaine du rêve vécu.

«Sur le vapeur de Honfleur au Hâvre.--Dans cette foule bigarrée,

réellement gênante, qui semblait empêcher toute contemplation, car

cette rumeur et ce trépignement couvraient le silence si peu

frissonnant des eaux, une jeune fille se distinguait. Elle

s'abstenait--cela à son insu, on le sentait bien--de ce qui eût pu

prêter à une remarque même la plus favorable.--Un costume laissant une

impression avenante, sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur baignait

son regard, ne le noyait pas; les joues avaient un jaune rose moite où

hésitaient de percer quelques grains de beauté, flavescences d'aurore.

Les sourcils écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur naissance,

mais non sans douceur, indiquaient dans leur courbe une imagination

qui ne se rabaisse. Le nez futé ne se relevait trop accommodant. Les

dents serrées sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le menton

mignon, sans avancer, disait quelque volonté, muettement exprimée par

les incarnadines lèvres, à intervalles, pressées, mordillées à peine.

Sous le chapeau de paille à bords relevés je voyais le front se

bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles s'ourler

esthétiques, comme transparentes, la chevelure se dessiner châtaine

plus que blonde.

«Si gracieuse surtout demeurait la pose, tout gentiment,

tranquillement changeante. Parfois, la tête avait un joli mouvement

minime en avant dans une attentivité non tendue. Etait-elle nubile,

cette jeune fille? point que n'élucidait qu'avec un mystère une

rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte dernière de ce

visage, ne contrariant pas, tout au contraire, l'humide brume brunâtre

des vifs yeux, presque tendrement réservés sous leurs longs cils

soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je crois--foi plus

chère, plus positive que toute science--qu'un prompt regard intact a

coulé d'elle furtif vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait

laisser supposer oublié.»

Dans ces _Nouveaux Songes_, vision plus personnelle adaptée aux

traductions des paysages, comme dans le livre déjà paru des _Songes_,

l'œuvre maîtresse de M. Poictevin, toujours une profonde réflexion

des lieux, des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait en

ouvrer un entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain s'attarde à

cette quasi-impossibilité de lutter avec des mots contre les couleurs

et les lignes (les couleurs et les lignes étant vues comme des

directions intellectuelles de sa pensée). Ces visions de civilisé très

compliqué, très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles

bien les traductions des tableaux qu'il étudie? Les hâvres qu'il se

crée en des paysages presque lyriques, et féminins et imaginaires,

sont-ils des paysages réels? Il importe d'ailleurs fort peu.

Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout dans les rêves,

peut-être uniquement dans les rêves, et que les choses et les êtres

seraient création nulle et tout au plus mauvaise sans un large

instinct de solidarité, M. Poictevin est un des plus doués

intellectuellement, un des mieux munis pour traduire son

intelligence.

Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et aussi de Théocrite

ayant remarqué que les pâtres font tache dans le paysage choisi où les

artistes païens les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent

pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut mieux les en

élaguer, eux et leurs aspirations. Son livre actuel est un des plus

complets dans une œuvre où, sauf les livres de début, tout a chance

de rester de par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la

valeur des phénomènes étudiés.

Paul Verlaine.

A PROPOS D'UN ARTICLE DE M. JULES LEMAITRE[3]

Voici le premier grand article qu'un critique officiel, décoré,

consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Lemaître sur les poètes

symbolistes et les poètes décadents ne nous paraît qu'une entrée en

matière, une mise en milieu de Verlaine, bien inutile et bien

inexacte; le sagace critique est mal renseigné; il n'a pas tout lu; il

a souvent mal lu; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses aspects de

pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du tout scientifiques,

est vraiment simple; taxer les gens de talent de ce groupe (si l'on

veut absolument que ce soit un groupe) d'être des élèves de Baudelaire

est encore bien abréviatif; il y a des élèves de Baudelaire, tels même

qui encaquent des variations dans le moule exactement conservé des

sonnets du maître, mais ce ne sont guère des novateurs, si ce sont des

symbolistes; et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop

facilement, et sans fruit.

[3] Article paru à la _Revue Bleue_.

Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et d'alcoolisme? Qu'en

sait-il? de quels renseignements use-t-il ou abuse-t-il? Ce ne serait

de la critique que s'il était plus complet et démontrait chez ces

écrivains des dérivations de pensée sous l'influence de l'alcool; mais

il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il pas.

Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose en jeu, ici, du

moins, pas plus que dans la plupart des opérations intellectuelles de

notre temps. Ce malheureux temps est bien loin d'être normal; et, si

l'on admet que c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette

période de force et de guerre, il ait existé de purs mystiques affolés

d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu, pourquoi ne point vouloir qu'en

notre période d'affaires, strictement d'affaires, il soit des poètes

se confinant dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés

existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs sensations,

sans s'occuper des exigences populaires, sans travestir le schéma de

leur pensée sous la forme de conversation qu'utilisent les poètes et

les romanciers classés; et si parfois le but peut-être est dépassé, si

le livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité qui pare

l'œuvre d'un classique, peut-être cela vient-il de ceci, que:

Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans sa traduction ses

origines et son mouvement et l'accent personnel d'émotion qu'elle eut

en émergeant de votre inconscience, on est exposé à faire un peu

embrouillé en croyant faire complet;

Que si l'on se borne à donner de cette idée la grosse carrure, presque

le fait matériel dont elle est la représentation, on a bien des

chances de la traduire sans nouveauté: car, comme dit M. Lemaître,

toutes choses ont bien près de six mille ans, elles ont peut-être

davantage.

Symbolistes et Décadents · 第 4 / 24 段