M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet, l'esthétique et

l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires, son épopée, je n'en parle

pas, parce que si je ne l'aime pas ce n'est pas une raison pour en

dégoûter les autres, et aussi parce que je n'y attache point une

extrême importance. Son esthétique c'était l'instrumentation colorée

ou l'instrumentation verbale, un commentaire extraordinaire du sonnet

des voyelles d'Arthur Rimbaud, une adaptation d'Helmholtz, téméraire

héroïque. M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et l'allure du

symbolisme, en ce manifeste de M. Moréas et de M. Adam, et dans _La

Vogue_, lui parut attentatoire; il voulut avoir sa tribune, et fonda,

avec M. d'Orfer, la _Renaissance_, ainsi nommée, je pense, à cause des

similitudes que M. Ghil a de tout temps reconnues entre lui et

Guillaume-Salluste Du Bartas. De là, il fulmina contre tous

l'excommunication majeure, puis la _Renaissance_ ayant été éphémère

parmi les éphémères, il fonda les _Ecrits pour l'art_, où l'on se

publiait entre amis, œuvres et portraits. M. de Régnier et M.

Vielé-Griffin y parvinrent pour la première fois, de façon publique à

l'héliogravure.

Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et son sens. Ce

n'était pas qu'il fut très précis, mais il est bien difficile de

trouver un mot qui caractérise bien des efforts différents, et

symbolisme valait à tout prendre, romantisme. Paul Adam proposait

d'écrire un dogme dans le symbole; le mot dogme répugnait à des

tempéraments plutôt anarchistes et critiques comme le mien; c'était

Mallarmé qui avait surtout parlé du symbole, y voyant un équivalent au

mot synthèse et concevant que le symbole était une synthèse vivante et

ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les symbolistes,

outre un indéniable amour de l'art, et une tendresse commune pour les

méconnus de l'heure précédente, était surtout faite par un ensemble de

négations des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote lyrique

et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme-je-te-pousse, sous

prétexte d'appropriation à l'ignorance du lecteur, rejeter l'art

fermé des Parnassiens, le culte d'Hugo poussé au fétichisme, protester

contre la platitude des petits naturalistes, retirer le roman du

commérage et du document trop facile, renoncer à de petites analyses

pour tenter des synthèses, tenir compte de l'apport étranger quand il

était comme celui des grands Russes ou des Scandinaves, révélateur,

tels étaient les points communs. Ce qui se détache nettement comme

résultat tangible de l'année 1886, ce fut l'instauration du vers

libre. Elle est présentée très judicieusement et très exactement par

M. Albert Mockel dans ses _Propos de littérature_, et trop bien pour

que je n'y renvoie pas le lecteur.

Ce fut au début de la publication de _La Vogue_ que j'allais voir Paul

Verlaine. Si Verlaine eût été en France, avant 1880, alors qu'il était

parfaitement méconnu, nul doute que je n'eusse cherché à lui témoigner

mon admiration, parmi celles peu nombreuses qu'il comptait. Mais, à

mon retour en France, il était en pleine gloire. Il ne m'attirait pas

d'ailleurs aussi complètement que Mallarmé; on pouvait penser que le

meilleur et même tout de lui était dans ses livres. Quoiqu'il en soit,

j'attendis une occasion et ce fut pour lui demander sa collaboration à

_La Vogue_ que je l'allai voir.

C'était Cour Saint-François, presque Cour des Miracles. Sous le

tonnerre intermittent du chemin de fer de Vincennes, à côté des

boutiques aux devantures à plein cintre, une petite impasse; un

chantier de bois appuyait contre le viaduc de longs madriers et des

échafaudages savants de poutres équarries décorait l'horizon d'une

petite boutique de marchands de vins, où je trouvais Verlaine uniment

placé devant un verre; il m'en offrit la rime, car sa plaisanterie

était demeurée banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant

amicalement, qu'il connaissait ma jeune réputation, et à ma demande de

copie, il répondit par des phrases modestes; pourtant il constata que

c'était là une consécration, et que c'était la récompense de la vie,

au début d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des jeunes

hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait être revendiqué par

eux, en tant qu'exemple quoiqu'indigne, et presque traité de dieu,

comme un ancêtre. Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui,

c'était une suite à ses _Poëtes maudits_ que je savais en train.

Verlaine, d'abord, rompit les chiens, biaisa, me parla de Mallarmé

dont il me savait le fidèle, me récita des vers de Mallarmé avec de

curieuses intonations grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le

plaisir d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il me

raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins, une partie au moins;

là dessus un petit bonhomme, un gosse passait, fin et svelte, grêle

même. Verlaine l'appela, lui donna un sou pour en user avec

magnificence, me dit: j'en ai fait un Pierrot, et récita une courte

pièce fort jolie; craignant d'avoir paru trop homme de lettres, et

soucieux d'offrir la réciprocité, comme excuse, il s'informa de mes

derniers vers, mais je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce

qu'il voudrait bien donner à _La Vogue_. Verlaine me parla de son

portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non point son article,

mais les œuvres de Desbordes Valmore, mit son lorgnon, leva la tête

et, paraissant lire par dessus son lorgnon, droit à l'orifice de son

corridor, dans une vieille redingote bleue qui avait des aspects de

lévite, il me lut en pleurant quelques beaux poèmes. Cette affaire

conclue et des vers promis, une lettre donnée pour prendre chez Vanier

le manuscrit de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne

songeais qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une infime

rétribution, unique dans les habitudes de la Revue; il n'y avait pas

pensé, et m'affirma qu'il n'en touchait pas d'habitude de supérieure.

Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce pittoresque quartier

populaire, il s'était créé une vie, il contait ses joies matinales à

aller clopin-clopant chercher ses journaux place de la Bastille, et

assister au chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus, au

passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il m'expliqua un jour, et

je regrette de ne m'en point souvenir exactement, le plan d'un Louis

XVII. Il n'était point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de

publier des pamphlets très courts et très vifs qu'il eut aimé décocher

à qui de droit, c'est-à-dire à Mme Verlaine. Il me conta beaucoup de

ce qu'il a écrit dans les _Confessions_ (je sais bien que je ne suis

pas le seul à avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un

relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notamment une

promenade au matin dans Paris insurgé, et une lecture de la

proclamation du gouvernement de la Commune, à son gré si belle, si

fière et tout émanée d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il

avait rencontré ces jours-là Goncourt en garde national (ça lui

paraissait très drôle). Nous étions compatriotes, étant tous deux nés

à Metz, lui par accident; car son père était capitaine du génie qui

avait alors comme garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que

Paul Verlaine eut pu naître félibre; son vrai pays était l'Ardenne.

Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez identiques aux

miennes (la ville de province change si peu) de l'Esplanade, dont,

hasard amusant, c'est Gérard de Nerval qui parla le premier dans la

littérature, de l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie

vallée, actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de glacis,

sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne saurait retrouver après

tant de terrassements une seule des mottes de terre qu'il a jadis

foulées, et qu'il y a suppression totale de la petite patrie pour lui.

Nous causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près de

l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le sort de naître dans

cette ville; l'idée que Pilatre des Roziers, l'aéronaute, fut notre

compatriote, lui fut agréable, mais le voisinage futur dans le

Bouillet avec Ambroise Thomas le laissa plus froid.

C'est Nancy qui a assumé la tâche de remplacer Metz et d'en recueillir

les nationaux illustres. Nous fûmes, de ce chef, un certain nombre

réunis un jour chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André

Theuriet, de l'Académie française; il s'agissait d'avoir des idées et

de dresser vite les bustes de Goncourt et celui de Verlaine dans ce

beau jardin de la Pépinière, encore que ces hommes de valeur n'avaient

point paré l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des

palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours de Carrière

pour un buste de Verlaine qui eut été digne du beau portrait qu'il a

peint. Mais dans cette ville, livrée aux plus basses menées

nationalistes et à un dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de

fêter des artistes.

Je fis part à Verlaine de mon intention de publier dans _La Vogue_ des

œuvres de Rimbaud autres que celles qui figuraient dans les _Pactes

Maudits_, et supérieures aux _Premières Communions_ que le premier

numéro de _La Vogue_ avait données d'après une copie. Il s'agissait de

retrouver le manuscrit des _Illuminations_. Verlaine l'avait prêté

pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire de Verlaine, ce devait

être dans les environs de Le Cardonnel qu'on pouvait trouver une piste

sérieuse; c'était vague; heureusement Fénéon, consulté par moi, se

souvint que le manuscrit avait été aux mains de M. Zénon Fiére, poète

et son collègue aux bureaux de la guerre dont Fénéon faisait alors un

petit musée impressionniste et un bureau d'esprit à parois vertes,

avant qu'il en fît un arsenal, comme assermenté, des anarchistes.

Entre temps Fénéon apprenait à tous ses confrères, comme lui commis au

bon ordre du recrutement, à trousser cordialement le sonnet, et ce

n'est pas une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet

corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Zénon Fiére que le

manuscrit était entre les mains de son frère, le poète Louis Fiére;

nous l'eûmes le soir même, le lûmes, le classâmes et le publiâmes avec

empressement. Verlaine fit une petite préface, pour le tirage à part,

étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne se dépêcha point

à en écrire une pour la _Saison en enfer_ que le tirage à part,

préparé, n'en fut point fait; les _Illuminations_, sous leur forme de

brochure, après qu'un service assez copieux en eût été fait, n'eurent

de quelques semaines qu'un seul acheteur; ce fut M. Paul Bourget, à ce

que m'apprit le dépositaire, M. Stock.

Concurremment à la publication de _La Vogue_ ou un peu après, diverses

plaquettes paraissaient dont le but était de répondre à des attaques

de juges sévères, ou de fournir quelques explications, car il arrivait

que nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent pour la

plupart chez Léon Vanier, alors le grand éditeur des symbolistes, des

décadents, avec Verlaine en étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné

l'_Art symboliste_ de Georges Vanor qui contient des renseignements

techniques sur l'esthétique symboliste. Le brillant conférencier était

alors un aède jeune et enthousiaste, très intelligent et son petit

bouquin, qui demeurera une pièce curieuse, eût été parfait, s'il

n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une glose à lui

spéciale du symbolisme qu'il désirait chrétien. Cette vue a un peu

contribué, ainsi que certaines des théories d'antan de Paul Adam, à

entacher le symbolisme, pour certains, de mysticisme occultiste.

Mystiques, nous l'étions dans un certain sens, par notre poursuite de

l'inconnaissable et de la nuance imprécise; occultistes non pas, au

moins ni M. Jean Moréas ni moi. Mais de même que pour le gros public

les décadents, les auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe,

un peuple d'écrivains qui englobait Goncourt, Villiers de l'Isle-Adam,

Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les méconnus, tous les

passionnés d'écriture artiste, ou plutôt d'écriture expressive et de

forme nouvelle, les occultistes, les symbolistes, les anarchistes

aussi ce fut, pour ce même public, une masse en marche. La foule

apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indécises de fanal

au-dessus d'une marche naturellement un peu cahotante, et voyait

passer sa génération montante, comme dit Rosny, en groupes voisins,

mêlés par des conversations engagées, plus indistincts à des haltes où

on confrontait des idées et où l'on discutait ensemble, plus confus de

la présence d'indépendants égaillés au long des groupes. Longtemps

nous ne pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions pas des

Rose-Croix; on nous objectait que les Rose-Croix se déclaraient

symbolistes, que Péladan c'était presque Paul Adam. Il fallait

expliquer qu'il y avait symbole et symbole, symbole religieux, symbole

pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété de symboles pour

chaque symboliste; le critique hagard reculait, et s'en allait

répétant: les symbolistes sont des occultistes; plus tard, en 1895,

lorsque parut mon livre _La Pluie et le beau Temps_ qu'épigraphiait

une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste pur, dont j'aimai

fixer le nom sur un de mes livres, des interviewers qui, justement,

venaient d'être chargés de savoir si la littérature était mystique,

religieuse ou pas, vinrent me voir; et quoique je leur en ai dit,

quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie, et que j'ai

cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il avait été, rentrés à

leur journal ils se recueillirent, et conclurent que, plein de

mysticisme religieux, je le prouvai en parant ma couverture d'une

phrase de La Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le

préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans le torrent.

A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anarchistes; on le crut de

tous, sans nuance, avec une égale fermeté, avec cette certitude

infrangible qui caractérise les reporters. Après l'acte de Vaillant,

un journal boulevardier, celui qui règne sur les élégances, le

_Gaulois_, crut bon de réunir dans sa salle des dépêches les portraits

des anarchistes intellectuels.

Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut détachée chez

Vanier, à cette fin d'y prendre et d'en rapporter une collection des

_Hommes d'Aujourd'hui_, intéressante publication hebdomadaire où

Verlaine écrivit passablement, qui donnait des biographies et des

portraits-charges des hommes du jour, avec plus ou moins de précision

et de certitude; l'antichambre publique du _Gaulois_ offrit plusieurs

jours à la foule, à côté des images de Laurent Tailhade et de moi,

pour lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par

exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça jamais la moindre

opinion politique, et s'éloigne de toute question sociale de toute la

vitesse de sa trirème. Ceci dit, pour réduire à ses proportions

exactes la responsabilité de Georges Vanor dans la comédie des erreurs

qui se joua toujours, en ces temps lointains, à propos de nous.

Le _Glossaire de Plowert_, petit dictionnaire à l'usage des gens du

monde, moins curieux à certains égards, le fut beaucoup plus à

d'autres. Plowert est le nom d'un manchot qui évolue non sans grâce

dans un roman de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille manière. Il

parut piquant sans doute à Paul Adam de mettre le nom d'un héros à un

seul bras, sur la couverture d'un petit volume qui allait être écrit

par une demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait pas se

risquer à donner des néologismes de ses collègues, des interprétations

hasardées et éloignées de la plus exacte précision. Il avait la

connaissance des bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du

journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc d'avoir

recours à l'interview, et de nous demander à chacun le choix de nos

mots nouveaux, mais point de cette façon verbale de l'interview

ordinaire qui laisse tomber des détails, mais de façon scripturaire

et, pour ainsi dire, ferme.

L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul Adam par une

commande à moi faite. Un jeune éditeur, M. Dupret, qui, après avoir

mis au jour quelques plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un

fructueux commerce de bois, avait reçu de moi l'offre d'une sorte de

grammaire française, avec rhythmique, projet que je reprendrai quelque

jour de loisir un peu large. Comme il n'éditait résolument que de

petites plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer les

derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux qui auraient trait

à l'époque que nous traversions, c'eût été une petite grammaire et

rhythmique symboliste. Mon indolence était alors assez grande pour

qu'il n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma

détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine éclosion de ce livre

à mes camarades, et par conséquent à Paul Adam.

Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques-uns, dans un café du

boulevard d'où nous aimions voir s'écouler les passants de l'heure; on

vit bien à son approche qu'il s'était passé quelque chose; le paletot

mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec des plis

d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son chapeau avait une

inclinaison martiale comme s'il se fût douté de la victoire d'Uhde.

Notre ami abordait avec des performances de galion. Il s'assit et tous

ses gestes éclatèrent en munificence. Il nous confia alors que Vanier,

consulté par lui sur l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos

néologismes, complément plus qu'indispensable de mon futur travail,

avait adhéré avec empressement à ses projets, et qu'un fort lexique

allait naître. Il demandait notre concours avec une face rayonnante,

et il eût été criminel d'adresser des objections à un ami aussi

heureux. Plowert naquit et besogna dare-dare.

Nous n'attachâmes pas à son œuvre assez d'importance. A le faire, il

eût fallu fondre nos projets et donner, d'un coup, importants, cette

grammaire et ce dictionnaire des symbolistes qui eussent été des

documents curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous érigions

ainsi notre monument en face celui qu'élaborent sans cesse les doctes

ralentisseurs du Verbe qui s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et

malgré l'abondance de ses fautes d'impression le petit volume, qui ne

contient que nos néologismes alors parus, qui n'est qu'un petit

répertoire, offre cet intérêt, qu'en le parcourant on pourra voir que

tous nos postulats d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le

courant de la langue et ne dérangent plus que de très périmés

dilettantes.

L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué de l'Orient-Express,

Jules Laforgue qui revenait d'Allemagne, décidé à n'y point retourner;

il se mariait et essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon

de ses droits à de petites sœurs très cadettes, Laforgue se trouvait

sans fortune aucune, et il n'avait aucune espèce d'économies. Quelques

fonds que lui prêtèrent les siens lui fournirent juste de quoi

s'installer. Sa santé, assez faible, avait souffert d'un voyage

d'hiver en Angleterre, où il était allé se marier, et d'un retour

brusque dans un appartement pas préparé en plein froid décembre. Sauf

quelques articles au supplément du _Figaro_, à la _Gazette des

Beaux-Arts_, une chronique mensuelle à la _Revue Indépendante_,

maigrement payée et sans fixité dans les dates, il n'avait rien. La

librairie ne voulait point de ses _Moralités légendaires_, malgré mes

conseils il ajournait la publication de ses _Fleurs de bonne volonté_

(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la _Revue Indépendante_); ce

livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté pratiquement. Laforgue ne

trouva pas, dans Paris, trois cent cinquante francs pour ses

_Moralités légendaires_, et ce fut bientôt la misère entière à deux,

sans remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider efficacement.

C'était la détresse fière et décente, le ménage soutenu par la vente

lente d'albums, de collections, de bouquins rares, et puis la maladie

aggravée. Il était à peu près certain d'obtenir un poste suffisamment

rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou en Egypte (il ne pouvait

s'agir pour lui de passer un nouvel hiver à Paris, M. Charles Ephrussi

et M. Paul Bourget s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la

mort arriva, une nuit, soudaine, Mme Laforgue, au réveil, trouvait son

mari mort à coté d'elle.

Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumâtre, fumeux, un matin

jaunâtre et moite; enterrement simple, sans aucune tenture à la porte,

hâtivement parti à huit heures, sans attendre un instant quelque ami

retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil: Emile

Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pianiste, quelques parents lointains

fixés à Paris, dans une voiture, avec Mme Jules Laforgue; Paul

Bourget, Fénéon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente à

travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales, de misère,

d'incurie et de nonchalance, où le crime social suait à toutes les

fenêtres pavoisées de linge sale, aux devantures sang de bœuf, rues

fermées, muettes, obscures, sans intelligence, la ville telle que la

rejette sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes;

on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes et clos où

quelques baguettes dépouillées de branches accentuent ces tristesses

de dimanche et d'automne qu'il avait dites dans ses Complaintes et,

parmi le demi-silence, nous arrivons à ce cimetière de Bagneux, alors

neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts comme sous des

plates-bandes de croix de bois, concessions provisoires, comme dit

bêtement le langage officiel, et sur la tombe fraîche, avec

l'empressement, auprès du convoi, du menuisier à qui on a commandé la

croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client qui passe,

avec trop de mots dits trop haut, on voit, du fiacre, Mme Laforgue,

riant d'un gloussement déchirant et sans pleurs, et, sur cet

effondrement de deux vies, personne de nous ne pensait à de la

rhétorique tumulaire.

La mort de Laforgue était, pour les lettres, irréparable; il emportait

la grâce de notre mouvement, une nuance d'esprit varié, humain et

philosophique; une place est demeurée vide parmi nous. C'était le

pauvre Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik qui

avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait fait la

comparaison la plus sérieuse avec la folie; c'était un musicien du

grand tout, un passereau tout transpercé d'infini qui s'en allait, et

qu'on blotissait dans une glaise froide et collante--la plus pauvre

mort de grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui ne

laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la société la rançon

d'un emploi qui les rend semblables à tous, connaissant le bien et le

mal à la façon d'un comptable, et ne leur jette pas, des mille

fenêtres indifférentes à l'art, de la presse, un sou pour subsister

pauvrement et fièrement, en restant des artistes--à moins qu'une

robustesse sans tare morbide ne leur permette de franchir, en les

descendant et en les remontant ensuite, tous les cycles de l'enfer

social.

Symbolistes et Décadents · 第 3 / 24 段