Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré, avait dans son

esthétique complexe et peu certaine, avec des éclairs superbes, des

coins où régnait encore du baudelairisme de l'ordre le moins

supérieur. Il lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les

Parnassiens, le Saturnien; il était croyant et satanique, avait

quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice qui lui semblait, je

pense, aussi louable qu'une autre sorte d'imagerie populaire. Très

clair, précis, poignant, dès qu'il écoutait sa sensibilité, laquelle

était amoureuse, susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il

était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de critique.

Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleusement développé dans une

conversation le type de Parsifal (ses idées en ont été vulgarisées

sans ses soins) il brillait moins par la pénétration critique que par

un don de se traduire tout entier dans une simple chanson, avec son

âme douce, rodomontante et peureuse. Il mêle donc au symbolisme

initial, dont il fut une forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire

du satanisme, de l'innocente perversité, et du catholicisme poétique;

le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne veut pas peindre Rome

au temps de la décadence, mais bien rythmer une sorte d'état de

convalescence charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un

bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine; ce fut comme beaucoup

de poèmes symbolistes, l'état allégorisé ou le symbole, soit la

traduction bien précise et sans oiseux commentaire, d'un état d'âme.

N'importe, le succès du sonnet aida à la fortune du mot décadence; la

presse, dont nous nous souciions fort peu en général, rattrapa le mot

(déjà Robert Caze et quelques autres portaient de l'attention à ce

mouvement) et l'école décadente eut plus de consistance après ce

sonnet.

Cette idée de décadence, elle tenait encore à de vieux errements.

Baudelaire avait longuement parlé d'une traduction de Pétrone qu'il

n'écrivit pas, ce qui serait la perte irréparable d'un grand et

raffiné plaisir d'art si mon cher ami, Laurent Tailhade, ne terminait

une traduction de Pétrone; tenant ainsi la promesse de notre grand

aîné, il répare une des blessures qu'a faites la mort à la littérature

en lui fauchant si vite l'admirable poète des _Harmonies du soir_ et

des _Bienfaits de la lune_. On parlait assez couramment, entre autres

Paul Adam qui réalisa son désir, de romancer sur Byzance. Jean

Richepin, déjà, avait annoncé un _Elagabal_, dont quelques rares

fragments parurent au _Courrier français_. Il y avait certainement une

curiosité vers des époques qu'on disait faisandées, encore que leur

logique d'être eut été depuis longtemps démontrée par Amedée Thierry;

les recherches de Fustel n'étant pas sans écho, la petite pièce latine

des _Fleurs du Mal_ portait ses fruits; de divers côtés on

préparait des anthologies des pièces de basse latinité; ce fut plus

tard M. de Gourmont qui réalisa, pour sa part, ces projets antérieurs

que sans doute il ignora. Il y avait aussi l'idée que les Prussiens de

70 avaient été les barbares, que Paris c'était Rome ou Byzance; les

romans de Zola, _Nana_, avaient souligné la métaphore, et il y avait

donc des décadents; on parlait du roman de la pourriture, du roman

médical; sous cette influence de Verlaine, de Huysmans, de Zola

surtout, et beaucoup aussi de Mendès conteur, dont les tableautins

licencieux étaient alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains

plus prosateurs que poètes. Mme Rachilde était le meilleur écrivain en

prose de ce groupe.

Plus que le sonnet de Verlaine, plus que toute raison esthétique,

antérieurement à l'apparition du _Décadent_, qui d'ailleurs fut de

quelques jours plus jeune que _La Vogue_, un petit opuscule fit la

fortune du mot: Décadents; quelques-uns des poètes décadents ou de

ceux qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés et le

groupe naissant avait subi son petit Parnassiculet. Ce furent les

_Déliquescences_ d'Adoré Floupette, publié chez Lion Vanné, bibliopole

à Byzance. Sous l'inspiration de Paul Arène, esprit charmant et

étroit, qui avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment

d'ironie un peu méchante pour les confrères), un excellent poète,

Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri Bauclair, maintenant

secrétaire au _Petit Journal_ et qui alors démontrait, dans de brèves

nouvelles, des qualités d'humour à la Baric, écrivaient un petit

volume, qui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par ses

affinités avec le Parnassiculet, et la peinture de mœurs littéraires

trop exactement transposées de la _Gueuse Parfumée_, une œuvre de

Paul Arène d'ailleurs fort joliette. Cette pochade dut être faite dans

des conditions extraordinaires de rapidité; l'ironie des auteurs

s'attaquait à quelques manières très extérieures de Verlaine, de

Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue; je noterai, ce qui est important,

qu'aucune espèce d'allusion n'y est faite au vers libre alors non

divulgué; je confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé,

d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine de Vicaire et de

Bauclair qui, en somme, dans leurs jeux d'esprit, n'usèrent guère

d'autre document que _Lutèce_, petit journal d'art très amusant que

rédigeaient, en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas, et de

Morice, Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre Infernal,

dessinateur au chapeau breton, devenu imprimeur et directeur de

journal, au Quartier Latin, simultanément comme en province. Il y

avait un dîner intitulé les _Têtes de pipes_, où allaient certains

poètes, qui donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y

débutait alors dans un nuage de calembours et de mélancolie, avec un

bruit de sonnette folle, et était la moitié de la direction.

Vielé-Griffin y donnait des vers signé Alric Thom. On n'y trouverait

point de vers libres, mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis

par l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sarcasme. Tout

cela un peu bousingot, mais ce n'est la faute de personne, si les

idées nouvelles germent dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse

est un peu rive gauche. _Lutèce_ et les _Déliquescences_ sont très

rive gauche, et pour cela fort incomplètes comme document à

consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens ne s'en

doutaient pas trop, et l'un d'eux, Stanislas de Guaïta, a donné la

note exacte d'un certain état d'esprit, quand, après avoir énuméré

dans une préface à un volume de vers, tous les nouveaux poètes

existant à sa connaissance, doutant de son universalité il termina en

disant: il y en a peut-être d'autres, mais je ne les connais pas; en

tout cas, ils ne viennent pas à mon café. Vicaire et Bauclair ne

tinrent point ce langage, n'étant ni naïfs ni occultistes et mages,

mais ils agirent ainsi; et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent

à leurs contemporains aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est

fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier les vers connus

et classés du symbolisme. On trouvera dans ce volume une étude sur

Vicaire où j'explique, plus longuement que je ne puis le faire en

cette préface, les pourquois de sa parodie. Les _Déliquescences_ ont

eu la même importance que le Parnassiculet; elles n'ont su ni

caractériser, ni prévoir, et le fait de railler quelques snobs épris,

à l'excès, de nouveauté n'a point d'importance. Ces snobs devenus plus

nombreux, cela forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire, un

charmant poète intimiste mais trop académique, dans une étude sur

Albert Samain, un parnassien éclectique qui fit du symbolisme, disait

que notre public avait paru être très nombreux, beaucoup plus qu'en

réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est une erreur profonde.

Nous avons eu avec nous, à un certain moment, tous les curieux du

vers, et de plus, nous avons eu tous les curieux de la littérature qui

s'étaient détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire. Nous

avons fait une renaissance poétique dans le rythme et la curiosité

sympathique des lettrés nous accompagna. Qu'il fut facile de rallier,

grâce à nos discordes et en lui offrant des transactions, une partie

de ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu est

connu des traditionnistes qui s'appuient sur une gloire de tout un

passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une faible glose, et dont ils

usurpent le rayonnement. Ce sont petites haltes sans importance et

réactions fatales et brèves. La masse est toujours enchantée de

couvrir des transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles ont

de plus simple et se réservent sur le reste; posture facile,

opportunisme toujours opportun! C'est même un bien que ces réactions.

Elles servent plus tard singulièrement à clarifier l'histoire

littéraire.

Il y eut dans ces époques d'incertitude et de développement mental

incertain, sur lesquelles je n'insiste si longtemps que parce qu'elles

ont donné beaucoup plus de résultats que cela n'était alors

généralement prévu et que les écrivains dont je parle se sont

développés sur les mêmes principes qu'ils énonçaient alors, (toute

part faite au progrès), quelques êtres falots, dont le souvenir ne

doit point être banni, au contraire, pas plus que celui des petits

romantiques; ils furent le sourire de nos années de lutte, si on peut

appeler lutte la production paresseuse et tranquille, au milieu de

sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi ces hommes aimables je

voudrais citer au moins Baju, Anatole Baju qui fut un brave homme de

self-government. En effet, Baju, humble débarqué de la Creuse

lointaine, sous couleur d'éduquer les enfants de la laïque de

Saint-Denis, loua une mansarde rue de la Victoire et non seulement il

y fonda un journal mais il y installa une imprimerie. Ses directeurs

de conscience littéraire furent alternativement, ou tout ensemble, je

ne m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice Du Plessys;

le journal s'appelait le _Décadent_. Encore qu'il fut décadent, Baju

louchait du côté des Symbolistes. Il pourparla. Peut-être eûmes-nous

tort, M. Jean Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'autoriser

seulement à reproduire de nous ce que bon lui semblerait. Baju

s'entêta, nous offrit son journal et la rédaction de _La Vogue_,

écrivit un no du _Décadent_. L'idée de Baju, idée juste au premier

chef, était d'être éclectique dans un exclusivisme donné; nous fûmes

trop exclusifs et le _Décadent_ retourna aux _Décadents_, ce qui était

fort juste, et puis il mourut, car rien n'est éternel. Le

_Symboliste_, un hebdomadaire à deux sous, que nous avions créé, Adam,

Moréas, Laforgue et moi pour être accessible aux petites bourses et

avec les capitaux (parfaitement) de la maison Tresse et de la maison

Soirat ne vécut que quatre numéros. Un vieux communard l'imprimait

dans les fonds de Vaugirard, pour une rétribution, je pense, un peu

stricte; le _Décadent_ ne survécut guère au _Symboliste_. Etéocle et

Polynice s'étaient porté des blessures mortelles, et puis la survie du

_Décadent_ n'eut qu'une importance relative, il était devenu petite

revue; c'était bien gros pour Baju; il y perdait son arome de journal,

d'hebdomadaire, ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes les

lettres dansaient. Baju avait un imprimeur. Il fut étouffé par le

luxe, et depuis il eut des succès politiques; un arrondissement de la

Creuse lui donna un jour 2 000 voix, insuffisantes à l'installer parmi

nos parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un boulangiste de

marque.

_La Vogue_ était plus sérieuse; elle fut la première revue symboliste,

et si elle mourut jeune, au moins ses collections furent-elles

presqu'immédiatement recherchées. On sentit tout de suite combien on

avait eu tort de l'acheter si peu, et elle donna aux libraires avisés

et à des courtiers teintés de littérature d'assez agréables bénéfices.

Elle eut de la gloire mi-vivante mi-posthume. Pourtant, tout en

contenant de fort belles choses, et notamment les _Moralités

légendaires_ de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée

avec assez de paresse, et son directeur, c'est-à-dire moi, avait une

tendance excessive à juxtaposer à de la copie purement littéraire des

textes d'érudition qui n'y étaient point absolument nécessaires. Mais

on comptait sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection

de _La Vogue_, sur laquelle je n'insisterai point autrement, démontre

pourtant deux choses: d'abord que le fameux dénigrement qu'on nous

reprocha n'était point notre tendance, et que si nous dénigrâmes nous

ne le fîmes que pour notre légitime défense et après d'injustes

attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans _La Vogue_ d'autres

articles critiques qu'un article très camarade que je fis pour

l'apparition des _Cantilènes_ de Jean Moréas, en dehors de ceux très

intéressants de Félix Fénéon sur les _Impressionnistes_. Pourtant nous

avions le papier tout prêt et la plume alerte et l'on ne nous

ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques.

Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé de _La Vogue_;

deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et Henry Degron, me demandèrent

l'autorisation d'arborer mon vieux titre sur une jeune revue qui

devait se conformer, m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes de

l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface, on pourrait dire,

étant donné l'épigraphe, «Vogue la Galère», auteur Jules Laforgue,

parrain de la revue, des lettres de marque. Encore une fois, le petit

steamer partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut amical

de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier que j'avais assumé

fait qu'il manque pourtant dans ces pages quelques détails que le côté

d'apparat de ma besogne me commandait de passer sous silence. Et,

d'abord, je n'y pouvais faire remarquer combien le titre, il est vrai,

heureusement corrigé par l'épigraphe, était mauvais. C'est l'éloge de

_La Vogue_ et des œuvres qu'elle publia, dans sa première série,

qu'on ne pensa jamais en citant son titre, devenu une sorte de nom

propre, à la vulgarité du mot «vogue» conçu en son sens ordinaire, et

à tout ce qu'il indique de plate poursuite du succès courant, et de

course à quatre pattes vers la vulgarité. Le titre avait été trouvé

par M. Léo d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et m'en

avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause de sa foi en mon

génie et surtout parce qu'il me considérait très apte, en cas de

difficultés vitales, à assurer la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer

avait découvert, c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou,

venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au quartier des

écoles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des affaires et le don

communicatif du mirage, transforma avec rapidité, semble-t-il, les

ambitions de M. Barbou. Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas

mieux que de fonder une revue et d'éditer tous les livres; il assurait

même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses œuvres d'une façon toute

_espéciale_; et comme les plus belles choses ont le pire destin, au

bout de cinq semaines M. Barbou lâchait pied et repartait à la

campagne se refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer

que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à vouloir

publier, à côté de la revue, un supplément où son intention était de

considérer avec indulgence les productions de l'abonné, ou d'amis dont

il jugeait indispensable, autrement que littérairement, de publier les

œuvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent sans intérêt,

mais l'ensemble du choix ne me paraissait pas cadrer avec mes

intentions de revue intransigeante.

Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement de M. Barbou pour

nous séparer, et je fis reparaître, après trois semaines d'intervalle

qui me parurent opportunes, _La Vogue_, mieux à mon image. Ce fut

encore un petit épisode de la lutte entre les décadents et les

symbolistes sur le même tremplin.

Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'apparition prochaine

de la revue, et son nom: «C'est le dernier titre que je choisirais» je

répondis «et moi donc, mais je pense bien le faire oublier.» nous y

avons réussi.

Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains, M. Jean Moréas et

M. Paul Adam, jugèrent que le moment était venu de saisir le monde par

la voix des quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire. Les

tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait des groupes et des

sous-groupes, malgré qu'il y eut des individualités suffisantes; donc

MM. Jean Moréas et Paul Adam s'en furent trouver, au _Figaro_, M.

Marcade et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire quelque peu

égoïste, où ils dépeignaient le mouvement symboliste à leurs couleurs,

en assumaient, de leur propre mandat, la tâche et tentaient de se

constituer chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches, et

puis l'on en sourit. On se rendit compte que si M. Marcade avait voulu

considérer en MM. Moréas et Adam les chefs de l'école symboliste,

c'était pour cette raison seule, qu'ignorant tout à fait du

symbolisme, comme de toute autre matière littéraire, il en était

réduit à se fier aux lumières des personnes qui prenaient la peine de

l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Marcade était sourd comme une

cave, et qu'il n'eut même de M. Paul Adam, qu'une idée purement

visuelle. Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres, put

faire parvenir à l'entendement de M. Marcade quelques propos

esthétiques. M. Marcade, bon vieillard, portait, il est vrai, tout

près de la bouche de son interlocuteur, sa conque auditive, mais pour

utiliser cet accueil amène, une voix de stentor était au moins

nécessaire.

Le lendemain de la publication de ce manifeste M. Paul Adam dit à M.

Jean Moréas «On va vous traiter de Daudet» et M. Moréas assura que

cela lui était égal; pour l'intelligence de ce propos on se

souviendra que Daudet, le plus faible et le moins inventeur des

écrivains naturalistes, fut celui qui força le premier le succès, avec

Fromont jeune, et plut aux masses en vulgarisant la formule

naturaliste. Néanmoins, on ne tint pas longtemps rigueur à ces

Messieurs de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts, ou de

l'initiative abusive et usurpatrice qu'ils avaient prise. En tout cas,

j'y demeurais fort indifférent; s'ils avaient le _Figaro_, n'avais-je

pas _La Vogue_, et sachant à quoi s'en tenir, on continuait à marcher

ensemble, la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Moréas

nous devança tous d'un bon lustre), trop forte pour qu'on s'arrêtât

longtemps à des misères de publicité.

Jules Laforgue était alors à Berlin, ou aux villes d'eaux d'Allemagne,

lecteur de l'impératrice Augusta. Cette place lui avait été assurée

par les soins de ce sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée

Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplacement. M. Pigeon

ayant appris par la voie du _Figaro_ qu'un petit héritage lui

incombait, voulait incontinent retrouver ses loisirs et ses travaux de

critique d'art. Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de

ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la

pitié universelle de Laforgue pourrait être assez forte pour s'exercer

au moins quelques années au profit des pauvres puissants de ce monde,

et connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le fit

choisir; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur papier bleu criblé de

pattes d'abeilles traînées dans l'encre rouge, la copie de Laforgue;

sauf vacances.

M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un poète intéressant et

élégant. Après avoir fait de bons vers réguliers, il pratiquait le

vers libéré, abondait en curiosités rhythmiques, intercalait des

poëmes en prose dans des romans réalistes sans considérable portée, et

après les _Cantilènes_, où figuraient des assonnances d'après les

chansons populaires, recherchait une sorte de vers libre. Son défaut

était de tenir extrêmement peu à l'originalité de ses idées; personne

ne pratiqua aussi fort le fameux: «Je prends mon bien où je le

trouve», sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il disait cela, à

propos d'une scène du _Pédant joué_, faisait allusion à une vieille

collaboration avec Cyrano, et en effet reprenait une scène ébauchée

jadis par lui; c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas

croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait dans un autre

sens; outre que ses vers faisaient montre souvent de connaissances

étendues, il ne dédaignait pas d'intercaler dans ses œuvres en grande

proportion des traductions, ou, selon son expression, des paraphrases.

Il y réussissait fort bien. De là une antinomie avec les autres

promoteurs du symbolisme, qu'il résolut en s'en détachant lorsqu'il

fonda l'Ecole romane, remettant, en somme, lui-même les choses en

place. M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le moindre

était de vouloir étendre son importance au-delà du vrai devant les

journalistes (nous pensions que c'était aussi un défaut de se soucier

des journalistes) une belle qualité, soit un très sincère amour de

l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une conception un peu

étroite, c'est bien son affaire.

M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait subi une de ces

condamnations pour liberté d'écrire, fort bien portées depuis

Baudelaire et Flaubert. Il ne s'en faisait pas trop gloire, et ne se

targuait pas de _Chair molle_. Il était aimable et dandy. Un grand

lévrier rhumatisant suivait ses pas; l'esthétique de Paul Adam était

alors assez confuse, ainsi que ses rêves politiques, littéraires,

industriels, dramatiques, brummellesques. Il travaillait beaucoup et

avait une peine infinie à tirer un parti pratique d'une production

acharnée. Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du

disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il n'en fît

pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrôlât pas assez

l'intérêt de son effort; il était mage et reporter de tempérament,

historien en plus, fantaisiste follement et ces quatre courants

d'idées n'étaient point sans falotes synthèses. Sa perpétuelle

chimère, analogue aux rêveries de Balzac, était souvent distrayante.

Un bel amour de l'art le tenait comme nous tous et contribuait à

resserrer les liens d'amitié avec lui.

C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne périodicité de la revue;

très dévoué aux poètes, il corrigeait les épreuves, méticuleusement,

artistement. Ce fut grâce à lui que nous fûmes réguliers; les articles

de critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il s'abstienne

depuis longtemps d'écrire.

_La Vogue_ avait été une revue de combats et malgré qu'on n'ait pas

songé à prendre de temps d'une exposition de théories, une revue

théorique, au moins par les exemples. Ces revues, purement

littéraires, ne durent pas. La mienne eut trente et un numéros, et

puis s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève, en 1889.

_La Vogue_ avait fait le départ entre les symbolistes et les

décadents. Elle avait reçu des adhésions et des sympathies multiples,

entre autres hors frontières celle d'Emile Verhaeren, alors le poète

des beaux alexandrins des _Flamandes_ et des _Flambeaux noirs_. Elle

ne faisait que camarader avec des esprits distingués, mais autrement

orientés, comme M. Charles Morice dont un bon livre de critique (sauf

divergences) présenta un bon tableau de la littérature de cette heure.

Laurent Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue

villégiature durant ce semestre et demi que la revue vécut. Maurice

Barrès, alors rédacteur au _Voltaire_, préparait ses livrets et ses

préoccupations n'étaient pas identiques aux nôtres; le côté art pur de

notre revue l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs

multiples; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'arrête pas à énumérer

des chroniqueurs, c'est à peu près les mêmes que maintenant; mais

parmi les poètes, de ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous

soulevâmes un adversaire, M. René Ghil.

Symbolistes et Décadents · 第 2 / 24 段