Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la rhétori

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée, excepté pour les noms propres.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont

marqués =ainsi=.

SYMBOLISTES & DÉCADENTS

DU MÊME AUTEUR

_Poëmes_

Les Palais nomades.

Chansons d'Amant.

Domaine de Fée.

Limbes de Lumières.

La Pluie et le beau temps.

Livre d'Images.

Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant,

Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).

_Romans et Nouvelles_

Le Roi Fou.

Le Cirque Solaire.

Les Petites Ames pressées.

Les Fleurs de la Passion.

Le Conte de l'or et du silence.

L'Adultère sentimental.

_Critique_

L'Esthétique de la rue.

SAINT-AMAND, CHER.--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.

GUSTAVE KAHN

SYMBOLISTES

ET

DÉCADENTS

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1902

Tous droits réservés

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:

_10 exemplaires sur japon impérial numérotés de 1 à 10._

_15 exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés 11 à 25._

No

LES ORIGINES DU SYMBOLISME

Symbolistes et Décadents

LES ORIGINES DU SYMBOLISME

Ce sont les Goncourt, artistes rares, historiens consciencieux à qui

ne fut point épargné le nom de décadents, qui affirmèrent qu'il était

beaucoup plus difficile de reconstituer une époque toute récente que

de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions, l'histoire

d'une époque mythique ou féodale. Il semblerait qu'ils ont raison si

l'on envisage la façon plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont

on a écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes dernières

années[1]. Le temps que des fils couleur d'hiver viennent commencer à

se mêler à leurs barbes, les vétérans du symbolisme ont entendu sur

leurs œuvres plus de sottises que les tableaux de musée. Pourtant ce

n'est point ici le cas, comme pour les Goncourt, de s'écrier devant la

multiplicité des textes qu'il faut lire et même découvrir pour

arriver à la vérité. Au contraire, pour notre petit point d'histoire

littéraire, petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit

relativement et dont l'importance sera de jour en jour plus évidente,

les textes sont peu nombreux, tous faciles à se procurer (au moins à

la Bibliothèque nationale).

[1] Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert

Mockel des articles de M. Remy de Gourmont et des articles

publiés l'année dernière et cette année même par M. André

Beaunier.

Une objection plus grave à une histoire du symbolisme, et celle-là je

la déclare tout de suite très valable, c'est que l'évolution du

symbolisme n'est pas terminée.

* * * * *

On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré jusque dans

certains entendements réputés durs de la rue d'Ulm, à ne plus

considérer le romantisme comme un bloc, mais à y admettre, à la suite

des critiques écrivains, quatre bans, dont le premier serait celui de

Chateaubriand, le second d'Hugo, Vigny, Lamartine, le troisième de

Gautier, etc... le quatrième de Baudelaire, Banville, etc... plus un

supplément, le Parnasse[2]. De même le Naturalisme, si on veut y

comprendre Flaubert et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même,

si on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que ceux qui

n'ont pas attendu les _Trois Villes_ pour le caractériser, seront

forcés d'ajouter un chapitre à leurs travaux pour y étudier la

troisième manière de Zola. Le Symbolisme donc, dont les premiers

livres et revues datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son

cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il voulut ni

toucher à tous les points qu'il visait ni décrire toute sa courbe. Ce

n'est point qu'en écrivant ceci je demande l'indulgence; les écrivains

de talent qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté plus ou

moins définitivement cette étiquette le trouveraient singulier, et je

n'ai nullement la pensée de la solliciter pour moi-même, car si

j'espère faire mieux, sans espérer me rendre digne de tout mon rêve,

je sais que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas été

inutile et je me connais des œuvres viables puisqu'elles

engendrèrent.

[2] Voir dans ce volume: _de l'Evolution de la poésie au_ XIXe

_siècle_; page 283.

Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbolistes, ceux qui vinrent

tout de suite vers nous, ceux qui voisinèrent avec nous, s'étant

associés à certaines de nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns

de nos vouloirs? Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la poésie

française? poème en prose que nous avons dépassé, et qui se retrouve

reprendre de la consistance d'après notre orientation, sera-t-il cette

forme intermédiaire entre la prose et le vers que recherchait,

qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de nos

successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires: le vers, gardant

son allure parnassienne, éternellement, sur la chute des sociétés et

des empires, puis le poème en prose et la prose, ou bien le vers

libre, englobant dans sa large rythmique les anciennes prosodies,

voisinera-t-il avec le poème en prose baudelairien, et la prose

propre?

Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème.

Ma conjecture est que se demandant de plus en plus et avec inquiétude

sur quelles bases sérieuses on s'appuierait pour boucler l'évolution

rythmique et la réduire à des variations sur le principe binaire, on

ira au vers libre.

Et je vais dire toute ma pensée: je crois que même si une réaction

condamnait le vers libre, si, pour des raisons multiples, excellentes,

irréfragables on en revenait à la pratique littéraire d'avant 1884, si

on décrétait nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait qu'une

importance relative. Une évolution faite dans le sens de la liberté du

rythme et de son élargissement est toujours destinée, à la longue au

moins, malgré les réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales,

l'action les cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent point

nos idées théoriques sont tellement imbus de l'application pratique

que nous en avons faite, ont absorbé assez de l'influence de l'un ou

l'autre de nous, ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence

d'un de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement des

routes que nous avons tracées, que leur vers libéré et même leur vers

parnassien profondément modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien

vers, et que tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien

comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au passé, développe

et fait aboutir des conceptions que nous avions indiquées. Je ne

discute pas les détails; je ne veux pas dire que des jeunes gens venus

après nous sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les

lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu et consulté

par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose que nous, c'est non

seulement leur droit mais leur devoir; tout de même nous avons compté

dans leur évolution.

Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane Mallarmé, le vers libre

viable; quoiqu'il arrive désormais, il existe; il peut régner, il peut

être utilisé occasionnellement; ceci c'est sa fortune, sa chance, son

hasard, en tout cas il est. _Une gamme_ est ajoutée à notre poésie.

Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire du symbolisme.

Aussi n'est-ce point son histoire que je donne aujourd'hui mais des

notes pour servir à l'histoire de ses commencements.

Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce que sont les

Mémoires du temps à l'histoire sociale et politique. Je veux bien

admettre que l'acteur d'une période ne peut la décrire complètement,

que l'impartialité est difficile pour parler de ses émules, de soi et

qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe. C'est

possible; il est possible que l'histoire, même des débuts d'une

période ne soit réalisable qu'avec un recul plus grand, et peut-être

n'appartient-il pas à ceux qui posèrent les prémisses de tirer la

conclusion. En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de

ceux qui sont venus dire: «j'étais là, telle chose m'advint», c'est

leur droit, il y a intérêt pour tous à ce qu'ils le disent, et qu'ils

disent aussi pourquoi ils ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de

ces notes.

* * * * *

On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on dépend de son

pays, de son ambiance, de l'aspect général de l'époque où l'on naît,

et du contraste de cet aspect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune

homme franchement libre du joug des humanistes, plutôt parfois,

l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on lui laisse sur la

vie, se pénètre des nouveautés d'art. Elles sont de sortes diverses.

Il y a celles que l'on est en train de consacrer, celles qui

conquièrent la faveur publique, celles dont l'on se détourne, mais non

point avec simplicité et unanimité en laissant tomber le médiocre

livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère, qu'on honnit, le

chef-d'œuvre de demain, ou quelque manière de beau livre, plein de

défauts mais où le don a fait étinceler son éclair d'aurore, ou

l'aigrette diamantée d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas

assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux lacs d'oubli.

La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très distincte à

cet égard, et pour les nouveautés littéraires, de la jeunesse de

province. Le petit provincial n'apprend pas grand chose en dehors de

ce que lui disent ses professeurs, le critique autorisé du journal de

Paris qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique du

journal local, habituellement moins lumineux qu'un phare. Le filtre

est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à lui les efforts nouveaux.

Les revues provinciales actuelles qui renseignent plus ou moins les

jeunes gens, et toujours tendancieusement, c'est-à-dire inexactement,

sont de création toute récente. Elles sont faites pour faire connaître

aux aînés de Paris un petit groupe qui veut à son tour conquérir le

monde, et non point pour renseigner sur Paris la province pensante.

Les défenseurs de la décentralisation artistique objectent, à des

centralisateurs qui voudraient enrichir le Louvre et le Luxembourg du

trésor d'art épars dans nos musées de province sous la serrure

rouillée, la clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur

qui est souvent un politicien casé et former ainsi une collection

d'art complète,--ils objectent le jeune homme pensif et sage dont la

vocation d'art pictural ou littéraire s'éveillerait au contact

fréquent d'un beau chef-d'œuvre, et l'objection est assez forte pour

que les centralisateurs n'insistent que platoniquement. Ce musée

d'art, où par le hasard peut se glisser une toile moderniste, n'a pas

d'équivalent littéraire pour nos jeunes hommes de province. En tout

cas, il n'y verrait pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de

longtemps; le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière

du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi, lorsqu'à Paris, le

jeune homme a déjà des clartés de tout et médite des révolutions, son

premier adversaire est le jeune homme du même âge venu de sa ville

lointaine. Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui n'étaient

plus Lamartiniens ou Hugolâtres, se souciaient surtout de Coppée et de

Richepin; leurs cheveux étaient longs sur des pensers antiques, et, en

somme, malgré que le temps qui marche a tout de même produit quelques

modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé.

A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans vers 1878 ou 1879,

venait d'assister à une apothéose d'Hugo, faite au théâtre avec les

reprises d'_Hernani_, de _Manon_, de _Ruy-Blas_, avec Mounet en bandit

superbe et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement fraîche et

veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Salvini, étaient venus sur

une scène vide, vide du départ des rossignols italiens jugés oiseux

dans leur _Gazza Ladra_, et la leçon de chant du _Barbier_, devant des

salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames

shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en vers, d'être

venus nous donner le grand coup d'éperon du drame.

C'était un bel antidote contre les matinées Ballande recommandées par

l'_Alma mater_ à la jeunesse studieuse.

Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout ce romantisme.

C'était la fille de Roland acclamée, le nouveau Ponsard était très à

la mode, pas tant que Déroulède exalté, pinaclisé, mais enfin on

citait des mots du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des

bibliothécaires quasi-suburbains.

On disait des poètes parnassiens d'alors, (Leconte de Lisle et

Banville, leurs aînés, étaient bien peu populaires), qu'ils avaient

forgé un outil excellent dont ils ne savaient pas se servir, que la

coupe était fort bien ciselée, mais qu'ils n'y versaient que des vins

d'Horace assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx, aux

autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa vieillesse, essuyée et

mise en circulation pour toutes les écoles poëtiques. Le Naturalisme

triomphait avec fracas, dans la rue; les acclamations se croisaient

parmi les éclaboussements d'injures. Charpentier couvrait Paris

d'affiches; les journaux engueulaient Zola qui ripostait, courtois,

calme, technique, entêté, dans ses feuilletons du _Bien public_. Les

quais et l'Odéon étaient alors une joie; on n'y trouvait point Zola

accaparé déjà en placements de bibliothèque, mais tous les livres de

Goncourt, _Manette_ si séduisante alors, où Chassagnol babille tant et

si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix, de Decamps, où Anatole

bonimente, _Manette_, où un paysage de prose, alors encore tout neuf,

donne, comme un Rousseau, la forêt de Fontainebleau, et _Demailly_ où

tant de portraits se coudoient depuis Champfleury jusqu'à Banville, et

parmi eux Gautier, kaléidoscope amusant d'une salle de rédaction, éden

entrevu dans le mirage, et tous les bouquins sur le XVIIIe siècle; les

grands Flaubert, _La Tentation et l'Education_, jetés inépuisablement

au rabais ou bien en donnant l'impression car les piles ne diminuaient

guère ou étaient toujours renouvelés par les fées bienveillantes, les

_Exilés_ de Banville, tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres,

tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des Marpon et

Flammarion, et les quais donnaient avec une abondance énorme les

premières nouvelles de Mendès, si propices à accompagner les premiers

cigares,--leurs héros fument toujours,--et _l'Usurpateur_, joli roman

japonisant; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent en leur

diversité, on les vendait sous les portes à côté des faux Diaz et des

faux Coot, si fréquents qu'on eut pu croire que chaque concierge était

peintre. On avait lu le _Monde-Nouveau_ que publiait Charles Cros.

La presse, toujours la même, avait accueilli d'un déferlement de rires

la _Pénultième_. Il y eut pourtant à ce moment, à peu près, un article

de Jean Richepin qui disait fortement la beauté d'art des œuvres de

Mallarmé, de Verlaine, de Huysmans, et je crois de Villiers. C'était

l'heure, l'aurore de Richepin, la _Chanson des Gueux_ avait remué la

jeunesse, et les _Chansons joyeuses_ de Bouchor comptaient.

On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on attendait,

parallèlement à Coppée, le renouvellement du roman en vers; on

attendait sans vibration. Richepin surtout était à la mode. Les

normaliens s'en enorgueillissaient, les candidats aux titres

universitaires l'adoraient de les avoir piétinés, les futurs poètes

aimaient sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa légende de

force et de bohémianisme.

La République des lettres, la revue de Mendès était morte du roman de

Cladel, _le Tombeau des lutteurs_. Elle avait été superbe, luxueuse

(dieu! qu'on avait ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui

ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien faite), et puis

elle avait diminué, et comme un nageur qui s'allège pour remonter le

courant, elle avait jeté peu à peu sa couverture bleue, son vêtement,

elle s'était faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle

s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un journal, _La

Vie littéraire_, qui lui succédait, sans la remplacer, jetait au

monde, toutes les semaines, un tourbillon de poèmes et de gloire. Il y

avait là tous les petits Parnassiens qui écrivaient aussi à _La

Renaissance_ de Blémont. Dans _La Vie littéraire_, tous les poèmes

n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y jetaient des

poignées d'éloges à tous les poètes.

Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans relâche de l'encens

et des roses sur tous les rimeurs de Paris, de province, du Canada

sans doute. Un jour, M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche

d'énumérer, avec une sobre indication, trois mots au plus, tous les

poètes de grand talent qui fleurissaient notre pays de France. La

chose ne tint pas dans un seul numéro. C'était charmant et beaucoup

mieux fréquenté tout de même que les Muses Santones.

Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare, Hugo, les

Parnassiens, les romanciers où l'on apprenait, frémissants, l'histoire

du second Empire, les romanciers qui refoulaient dans nos campagnes le

roman idéaliste, _La Faute de l'abbé Mouret_, donnant des féeries,

réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans la tombe de Morny, M.

de Camors.

Il y avait la peinture, il y avait la musique. La peinture c'était les

impressionnistes exposant des merveilles dans des appartements vacants

pour trois mois. C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux

panneau de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte niellée et

damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Monet, Renoir, de la grâce, de

l'élégance, du soleil, de la vérité, et surtout c'était la Musique qui

se réveillait en France d'un long sommeil.

Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le palais de la Belle

au Bois dormant, après que Wagner en avait fait, de stupeur, et on

disait alors de fracas, éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les

échos de Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la musique

nouvelle, en un bruit sonore de chutes de portants; et on commençait à

entendre les musiques de Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns.

Naturellement, on allait surtout au concert, où le mélange était moins

impur. Chez Pasdeloup et chez Colonne, il y avait des dimanches

héroïques. C'étaient les fragments wagnériens terminés dans le potin

et le chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck écouté en

bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés, ses rhapsodies, sauf

une admirable soirée organisée par Saint-Saëns. Massenet triomphait,

Saint-Saëns était discuté, on se battait presque pour _la Danse

macabre_, c'était le bon temps, comme disent les personnages

d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on débouche une vieille bouteille,

ou qu'ils entendent sonner un vieux coucou historié.

Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un peu, et que

j'étais très tenté de donner à mes rêveries une forme personnelle. Je

ne connaissais personne, personne n'avait d'influence sur moi, et je

tâtonnais, plein de visions diverses et voyant étinceler confusément

devant moi une série de projets à remplir plusieurs vies.

Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le moins mis au

contact avec quelques amis à préoccupations littéraires et qui n'ont

point fait de littérature, avec de jeunes savants, de futurs

historiens ou orientalistes, et le hasard me fit aussi connaître

quelques poètes dont les uns aimaient Richepin, et d'autres Rollinat,

alors l'auteur des _Brandes_, qui vantait le paroxysme, la sincérité,

le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je pour la première

fois Frémine qui, alors, géant blond, récitait déjà _Floréal_, les

_Pommiers_, une ode à Robert Guiscard, que sais-je encore! et un jour

déambulant avec Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencontrons

un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles noires sous une

épaisse chevelure, l'air frileux, étroitement boutonné, au printemps,

dans un pardessus bleu étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de

roulier, gibus irréprochable; je l'avais souvent croisé avec

curiosité, devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous présente. Cros

me dit d'un brusque tutoiement: «Tu es un poète, toi!»--Vous ne vous

trompez pas. «--Tu dois avoir des vers sur toi...»--Pas des vers, des

poèmes en prose.. seulement..;--seulement quoi?--je les fais à ma

manière...--Mais lis donc! J'avais tiré un papier, je commence. «Toute

mon âme s'est envolée, elle est allée se poser sur les violettes et

les roses que tu as respirées jadis... Cros m'interrompt. «Ça me

suffit, tu es poète», et nous causâmes longtemps sous les grands

arbres, il fut convenu que le lendemain je lui lirais mes œuvres

toutes inédites, ou au moins une anthologie tirée d'icelles. «Mais, me

dit Cros, ce sont presque des vers, il faudrait un rien pour en faire

des poèmes»; j'y voyais moi, une différence; j'ai des vers aussi, lui

dis-je, et je lui lus un petit poème, des vers libres, les premiers

sans aucun doute et pas les meilleurs. «Alors, me dit Cros, tu veux

faire des réformes. Tu as bien tort, comment feras-tu pour faire des

vers un drapeau à la main. Et les embêtements!» Je n'insistai pas.

Cros ne connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et nous

passâmes à des projets de collaboration, drames, comédies et surtout

traductions poétiques d'œuvres purement musicales. Il n'en fut que

quelques conversations, mais je garderai toujours le bon souvenir de

l'accueil du pauvre grand poète, dompté par la métrique parnassienne,

génial et sans métier, dans ce salon carrelé noir et blanc de la rue

de l'Odéon, avec une petite table couverte d'un immense tapis de

velours rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments

d'appareils pour sa photographie des couleurs, dispersés sur la

cheminée et sur des chaises, et où je compris que Charles Cros était

vraiment un grand homme et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il

voulut, le même jour, me donner un exemplaire de son _Coffret de

Santal_, il fallut pour le trouver, déranger des bibliothèques, des

musées, des estampes, des vêtements, des enfants, des jouets, des

tables à ouvrage pour dénicher enfin, à la suite d'une chasse qui

seyait admirablement à son air de trappeur, le précieux petit bouquin;

quant à nos projets communs, nous en recausâmes, mais la vie est si

courte. Je parlais très vite à Cros de mon admiration pour Mallarmé,

il répondit: «C'est un Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu

se recoller»; je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et de

Rimbaud. Cros avait connu Rimbaud, il avait notion de beaux vers qu'il

avait oubliés; il en voulait à Rimbaud de ceci: il avait donné

l'hospitalité à Rimbaud. Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une

commode une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons

contenaient les poèmes qui forment le _Coffret de Santal_. Cros,

naturellement, ne les regarda que le jour où il fut question de les

remettre aux mains de Mme Tresse pour qu'elle imprimât le _Coffret_.

Il manquait à chaque numéro une page ou deux, précisément celles qui

contenaient les vers de Cros et que Rimbaud avait coutume, assez

périodiquement, de déchirer. Une brouille en était résultée.

Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la rhétorique Guy

Tomel, candidat intermittent à l'Ecole normale. Avant de prendre part

de façon capitale au reportage contemporain (c'est lui qui imagina

d'interviewer l'épicier du coin sur les incendies et accidents de son

quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les Nuits. Nul ne fut plus

poitrinaire et plus dévasté. Tomel dirigeait conjointement avec Harry

Alis une revue qui s'appelait la _Revue Moderne et Naturaliste_; je

crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette revue:

l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en se servant du

singulier; je crois bien que l'abonné était le poète Georges Lorin, et

comme il publiait des vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que

c'était une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du

romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé la Revue avec

Alis, mais il était immédiatement tombé en sous-ordre, pour avoir eu

la malchance de laisser dans sa chambre le ballot contenant les 1 200

exemplaires du tirage du premier numéro, pendant une huitaine de

jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui pour l'ouvrir,

durant qu'Alis se répandait en notes et papillons dans _L'Abeille

d'Etampes_ et autres journaux de Paris et de province, et s'étonnait

que les libraires fissent si peu de cas d'une revue si bien lancée;

Tomel était, du fait de son insuffisance administrative, réduit à la

seconde place, et il formait l'école néo-naturaliste d'Harry Alis,

dont le principe était que Zola était certes un homme de talent, mais

que le vrai chef du naturalisme, bien supérieur à lui, c'était M.

Jules Claretie. Sur le vœu de Tomel, je montrais mon manuscrit à

Harry Alis; il en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue

ne les recherchant pas; il s'intéressa aux poèmes en prose, mais en

écartant tous ceux qui pouvaient être taxés, on ne disait pas encore

de symbolisme, et en choisit finalement trois des plus simples qui lui

parurent modernes et naturalistes; de plus, comme il avait tout son

temps, il me gratifia d'une conférence que j'écoutais sans profit. Je

parus; deux pages in-8; il s'agissait de tirer parti de ce succès. Je

fis deux parts, l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire

à Mme Adam avec des vers qu'elle ajourna _sine die_, mais avec une

politesse infinie et peut-être autographe, l'autre pour l'art et

j'envoyais le fascicule à Stéphane Mallarmé.

Mallarmé m'attirait et par son talent et par son formidable insuccès.

Je me targue d'avoir porté mes premiers respects à l'homme le plus

méconnu de la littérature mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par

dessus tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point esprit de

singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs, il faut le dire, et

très haut, une des vertus du symbolisme naissant fut de ne pas se

courber devant la puissance littéraire, devant les titres, les

journaux ouverts, les amitiés de bonne marque, et de redresser les

torts de la précédente génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que

sa génération a été entourer de respects justes, Villiers, Dierx,

Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, les a rétablis au rang

d'où les Parnassiens les avaient évincés. C'est très juste; la

première, et la seconde génération des symbolistes, (celle de

Vielé-Griffin), furent animées du même et louable sentiment, d'un bel

esprit de justice.

Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue à Mallarmé. J'ignorais

son adresse. Mais Mallarmé avait publié une traduction chez un éditeur,

et l'éditeur de Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux

casse-noisette me regarda derrière de soupçonneuses lunettes, derrière

un tiroir de ghetto, rue Bonaparte ou rue des Saints-Pères. A ma demande

d'adresse, Rothschild me dit: «Pourquoi?--Pour lui envoyer une revue où

j'ai écrit.--Votre nom.--Gustave Kahn.--Israélite?--Oui.--Ah...

Il considéra avec surprise, ce coreligionnaire qui tournait si mal il

ajouta: 89, rue de Rome. Le lendemain Mallarmé me priait de le venir

voir, et j'y fus sans craindre de paraître pressé.

Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été son premier

visiteur; il est inutile de dire que c'était vrai, cette parole,

toujours certaine, étant la vérité et la mesure. Je trouvais pourtant

chez lui, je crois, à ma seconde visite, un jeune homme, Raoul de

l'Angle Beaumanoir qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous et

moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens. Ce jeune homme

venait voir Mallarmé par piété filiale; il réparait le crime de son

père, un de l'Angle Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de

Mallarmé, alors professeur dans un district écarté, avait obtenu qu'on

imposât une mutation au poète, à son gré, malencontreux et affichant.

Le premier soir où je vis Mallarmé où nous causâmes très rapidement de

tout, de notre art, du but de l'art, des contemporains, du passé, du

présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je connaissais assez peu

Aloysius Bertrand, parcouru trop vite à la Bibliothèque, et presque

pas Villiers. Ce lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de

la bonne volonté pour découvrir Villiers, il y fallait de l'érudition.

Heureusement Mallarmé possédait un Villiers unique alors, complet,

fait de volumes épuisés, et de pages de revues découpées, que

j'emportais avec un Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il

fallait non seulement aimer mais savoir par cœur, au même titre que

dans Verlaine, au moins les _Fêtes Galantes_.

Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une façon nouvelle et si

musicale de traiter la prose; quand nous causâmes vers, ce fut autre

chose; je lui parlais de la nécessité de desserrer l'instrument, il me

répondit qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux

dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard, deux ans avant

sa mort, que Mallarmé reprenant la conversation, et me rappelant le

moment, me parla du poème, _Un coup de dés jamais n'abolira le

hasard_, que devaient suivre neuf autres poèmes; il voulut bien me

dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait à moi,

politesse exquise et rendue à moi qui lui devais tant de m'avoir été

un tel exemple de hauteur, d'art et d'indifférence au grognement des

gâcheurs d'encre.

Je me suis quelquefois repenti de n'avoir pas plus insisté auprès de

Mallarmé sur toutes les bonnes raisons qui me poussaient à renouveler

le rythmique. Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser

quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il semblait qu'en

y portant une main violente on commettait un sacrilège; le ton augural

toujours, même en riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais

peur d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la pensée

concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé me disait tant de

bien, si poliment, avec de si adroites et bienveillantes réserves, des

poëmes en prose, (je disais les proses, tout court) dont je lui

infligeais une lecture presque périodique, que mon audace novatrice

reculait; j'avais peur qu'il se crût forcé à étendre sa bienveillance

à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne crains pas d'ailleurs de dire

qu'il influa sur moi et que je fis en ce temps-là une paire de

sonnets.

Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879, bien différentes

des glorieuses chambrées que je retrouvais en 1885, ce furent outre de

l'Angle Beaumanoir, le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien

Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers, Germain Nouveau.

Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon œuvre, et j'en

entrepris une lecture publique. La rive gauche, où je vivais porte à

porte avec mon ami le mathématicien Charles Henry, tout hanté déjà

d'esthétique scientifique, et visité souvent par un homme qui savait

toutes les langues et est devenu vice-consul en Orient, traducteur

intermittent et excellent de difficiles textes de poètes persans. H.

Ferté offrait à cet égard une ressource. C'était le club, si l'on peut

dire, des Hydropathes où Charles Cros fréquentait. Il y disait

l'_Archet_ et on lui demandait beaucoup le _Hareng Saur_. On lui

préférait généralement dans ces milieux Emile Goudeau dont la verve

parisienne et gasconne était là fort goûtée. C'était un peu

café-concert; cela n'était pas pour étonner Cros qui avait commis pour

un lucre nécessaire, paroles et musiques, deux chansons, dont l'une,

_Paquita_, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda. C'était là un jeu

Parnassien renouvelé de Banville.

Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à laquelle

contribuait plus que tous autres Alphonse Allais, Jules Jouy et on

disait des vers. Champsaur y était populaire, on y vit M. Le Bargy et

le bon Charles de Sivry faisait honneur au groupe quand il le

visitait, en plus Fragerolle, Rollinat parfois, et un hypothétique

savant qu'on dénommait l'Hydropathe-Melon. Goudeau était président de

ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-président; or, ce fut

Grenet-Dancourt, homme infiniment aimable, qui assuma de quitter un

soir sa sonnette vice-présidentielle, pour dire aux foules surprises

un poème en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir de mon

œuvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt m'engagea à persévérer et

à habituer le public à ma conception de la prose poétique. Je le

remerciai et ajournai. Cros, naturellement, me félicita, et après lui

un jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont j'avais

remarqué l'aspect un peu clergyman et correct un peu trop pour le

milieu; ce jeune camarade, intéressé par ces quelques pauvres lignes,

devait devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules Laforgue.

Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et aussi pour cette

particularité; qu'il semblait ne pas venir là pour autre chose que

pour écouter des vers, ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses

joues se rosaient quand les poëmes offraient le plus petit intérêt.

Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tréteau, assurait qu'il

ne voulait plus aimer que des femmes de pierre, et à la dispersion

nous remontâmes un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait

consacrer à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame sur

Savonarole. Il fut convenu que nous nous reverrions; nous nous

montrâmes nos bagages littéraires, le sien consistait en une petite

étude lyrique sur Watteau et quelques sonnets infiniment impeccables,

et écrits sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la chemise

passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse cosmogonie. Il

prêta une oreille attentive à mes idées de rhythmique, à qui il voulut

tout de suite considérer une grande portée; pourtant il continua

quelque temps encore à écrire des sonnets, il en fit un petit volume,

je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitamment il les

détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réciprocité de mes essais, en

de longues promenades à pied que nous faisions dans les coins

excentriques de Paris, trace indéniable d'une influence naturaliste

qui s'apalissait.

C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de ces après-midi de

l'été 1880. Ce cerveau de jeune sage, d'une étonnante réceptivité,

d'une extrême finesse à saisir les rapports, les analogies,

m'intéressait infiniment. Au cours des promenades, où un livre à la

main, quelque mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philosophie

lui paraissait nécessaire à son maintien, nous échangeâmes des idées.

Il me montra des bouddhismes à travers Cazalis, je lui révélais

Corbière que je venais de découvrir dans les conversations d'un de ses

petits cousins qui signait Pol Kalig des vers légers, essayait de

faire connaître les _Amours Jaunes_, et y réussissait plutôt peu. Nous

le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. Laforgue me vantait

Anatole France dont il admirait le _Livre de mon ami_ et Bourget dont

il goûtait des curiosités; il y avait bien des divergences mais

l'unité s'était faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de

toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au nom de la

philosophie de l'Inconscient.

Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort délaissé les

écoles du gouvernement qui devaient me couvrir du service militaire.

Aussi m'embarquai-je un beau jour avec une flopée de mes concitoyens

pour aller servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait et

m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rarement, le maniement

du fusil étant peu conciliable avec celui de la plume; mon vers

s'alourdissait, s'uniformisait, le sien se libérait; mes corbeaux de

bagne ne valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient

rares; je ne les ai jamais publiés, les voyant avec des yeux clairs.

Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un jour un brusque

rappel. Le service télégraphique m'employait, et un jour, en

dépaquetant des ustensiles que me faisait parvenir l'administration,

imprimés, ou bandes, je regardais les papiers d'enveloppe; une page

de la _Vie Moderne_ me tomba sous les yeux; la _Vie Moderne_ c'était

le souvenir d'une exposition Monet, d'un journal où Emile Bergerat

m'avait accepté un méchant article qu'il n'avait jamais fait passer.

Je regardais la feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou

typographié tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré, très

directement ressemblant à mes essais. Il était signé d'une personne

qui me connaissait bien, et voulait bien, moi absent, se conformer

étroitement à mon esthétique; je faisais école.

Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque indépendance,

étant logé assez loin du camp, dans un petit village arabe, était si

tranquille, si loin de tout mouvement, de toute pensée; la mer y était

si belle et si tranquille, avec un chenal où on pouvait se promener

avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le boulevard; il avait une

si jolie petite place, avec un café maure, dont le cafetier était en

même temps le gardien de la prison, laquelle différait des autres

prisons en ce que sa porte était trouée d'un trou où un homme de

corpulence moyenne pouvait facilement passer, que un quart d'heure

après ce heurt de sentiments divers je n'y pensais plus et je passais

une dépêche où le mercanti X demandait au mercanti Z une certaine

quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de français au fils

de mon surveillant de télégraphe ou bien j'allais chasser à l'oiseau

de mer, je ne m'en souviens plus. Je chassais alors pour tuer le temps

beaucoup plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la Syrte

creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les partitions nouvelles

sur un clavecin que mettait obligeamment à ma disposition le chef du

service des renseignements, le lieutenant Du Paty de Clam.--C'était ma

distraction avec la vue de la mer, le passage hebdomadaire d'un

steamer au large, et la vue d'indigènes qui pêchaient dans des claies,

avec des tridents mythologiques.

A ma rentrée en France, à l'automne de 1885, Paris m'y parut un Eden

grelottant et quelque paradis où, dans la lumière indécise des cinq

heures, des lampes ardentes allumaient partout derrière les glaces des

mirages d'Hespérides. Littérairement, tout était changé. Mallarmé

montait les premiers degrés de la gloire, ses mardis soirs étaient

suivis avec tant de recueillement qu'on eût dit vraiment, dans le bon

sens du mot, une chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y

avait un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à le visiter,

en même temps que de la très bien intentionnée curiosité, un peu de la

joie qu'on éprouve à aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou

un prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs, être dans

une de ces églises au cinquième, ou au fond d'une cour, où la manne

d'une religion nouvelle est communiquée à des adeptes qui doivent,

pour entrer, montrer patte blanche; la patte blanche là c'était un

poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis quelque temps.

Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait seulement une

génération nouvelle. On a, avec raison, expliqué cette influence de

Mallarmé, en plus de la beauté de son œuvre, par sa prestigieuse

conversation, souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était

d'une abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nouveauté

pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé, et ce fut un des

secrets de l'affection qu'il provoqua, Mallarmé savait admirablement

écouter. Il n'est point de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne

lui ait été communiqué, et les beaux projets éveillaient un

clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait avec une

urbanité qui voilait très peu un conseil toujours pratique et

bienfaisant. Mallarmé me mit au courant; le vers, on n'y touchait

point, sauf Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître dans

_Jadis et Naguère_, au contraire, on raffinait. On inscrivait des

rondels dans des sonnets, des sonnets dans des poèmes; quant au poème

en prose, il y avait eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté,

auquel je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de beaux

poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les quotidiens, avec

quelques éléments rythmiques pareils aux miens, me dussent quelque

chose dans les détails, il voulait bien croire que les miens avaient

été comme le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à côté

une foule de tambours sous des roulements savants.

Laforgue avait terminé ses jolies _Complaintes_, si tendrement, si

généreusement angoissées; Cros montait tous les jours vers le Chat

noir, il y avait suivi les Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je

rapportais quelques textes que, malgré les conseils réitérés de

Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant considérer comme

des préludes insuffisants. Je rapportais aussi quelques idées très

nettes.

D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite imperméabilité des

masses populaires vis-à-vis de la littérature de nos aînés, et leur

art m'apparaissait bâtard, incapable de satisfaire le populaire,

incapable de charmer l'élite; comme il fallait d'abord reforger

l'instrument, ce dont les masses s'occupent fort peu, les premiers

efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas à plaire à l'élite,

mais à la guider. De là, le manque de concessions, même

typographiques, dans mes premiers écrits publiés. Le premier

critérium, le seul, était de me satisfaire moi-même; me satisfaisant

moi-même j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec

d'inévaluables délais à ceux de ma sorte, et cela me suffisait. Cette

base esthétique, chez moi, n'a pas changé, et si je ne rencontre plus

le reproche d'incompréhensibilité, c'est que l'évolution a marché.

Une autre idée s'était enracinée en moi; c'est que l'art devait être

social. J'entendais, par là, qu'il devait, autant que faire se

pouvait, négliger les habitudes et les prétentions de la bourgeoisie,

s'adresser, en attendant que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires

intellectuels, à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais

pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement compris. On

pouvait donner au lecteur tout le temps nécessaire (il l'a pris

d'ailleurs), et lui faire observer que, de même qu'il ne peut pas,

sans une certaine préparation, s'intéresser à la science même

élémentaire, il lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître

en littérature.

La troisième idée c'est que le poëme en prose était insuffisant et que

c'était le vers, la strophe qu'il fallait modifier.

Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se devait et devait aux

autres, quoique l'occupation ne fut pas fort amusante, de faire de la

critique. Pour pouvoir écrire l'œuvre d'art pure, il fallait pouvoir

l'expliquer dans des travaux latéraux.

Pourtant j'ajournai cette partie fatale de mon travail, car j'avais

rapporté d'Afrique, outre des idées nettes, une certaine paresse, et

je ne me pressai point d'écrire, n'étant pas ambitieux, hors des vers,

quand il me semblait que c'était absolument nécessaire pour fixer

quelque papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des anciens

rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des livres à lire, à

relire, des lacunes d'instruction à combler, je ne me hâtais guère de

lancer une œuvre ou des manifestes, j'avais envie de voyager,

d'errer, de sentir sous mes pieds une multiple Europe. Quant à

l'enseignement oral, aux longues parlottes, avec un peu de prêche, je

ne les craignais point et m'y décidai assez volontiers. C'était encore

une trace de l'influence de Mallarmé, et je ne pense pas que ces

sortes de conférences vagues, au hasard des rencontres et des

réunions, furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde de

rentrer dans l'histoire générale du symbolisme.

* * * * *

En 1885, il y avait des décadents et des symbolistes, beaucoup de

décadents et peu de symbolistes. Le mot de décadent avait été

prononcé, celui de symboliste pas encore; nous parlions de symbole,

nous n'avions pas créé le mot générique de symbolisme, et les

décadents et les symbolistes c'était tout autre chose, alors. Le mot

de décadent avait été créé par des journalistes, quelques-uns

l'avaient, disaient-ils, ramassé comme les gueux de Hollande avaient

arboré l'épithète injurieuse; pas si injurieuse et pas si inexacte.

On se souvient de l'admirable étude de Théophile Gautier qui précède

l'édition des _Fleurs du Mal_ et où Gautier développe la beauté

particulière et chatoyante du style aux époques de décadence. Ce sont

des lignes qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et, quoique

le mot fût surtout applicable à ce qu'on dit de la décadence latine,

on arriva à l'appliquer à notre époque, par dérivation plutôt

politique, l'Empire, le Bas-Empire, Paris, Byzance et autres

sornettes.

Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de Montesquiou avec des

éloges pour son aménité, son dandysme, son élégance, (sans souffler

mot de son art).

Le raffinement particulier de M. de Montesquiou, son goût pour le

chantournement, sa façon de dissimuler les portes de son appartement

et d'égayer les tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées,

avaient infiniment séduit l'intelligence avide de petites nouveautés

de M. J. K. Huysmans.

Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleuriste. M. J. K.

Huysmans, qui eut un beau talent un peu lourd et simple avant de se

jeter dans le bain trouble de Sainte-Lydwinne, venait de Gautier, de

Baudelaire, et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres

naturalistes, en dehors du meilleur, _En Ménage_, jolie étude

sentimentale amère, à la Flaubert (_Education Sentimentale_),

présentaient une curieuse étude de l'argot.

Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis, las de ces

romanciers moyens et de ce Tibaille où il a mis joliment beaucoup de

lui-même, fatigué, par avance, d'être le triste commensal de M.

Folantin, hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait

paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit avec bonheur

l'occasion d'appliquer ses méthodes à un portrait aristocratique, et

au lieu d'être un maussade Jordaens, il rêva de s'élever à être un Van

Dyck prophétique, et _A Rebours_, qui n'était point un livre facile à

réussir, qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur beaucoup de

gens une fort mauvaise influence. C'était une grosse lanterne foraine

qui attira beaucoup de gros phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le

jeu capricieux de ses feux versicolores, certains lettrés en sont

demeurés encore en cet état, que le style populaire fixe, sous ce

terme: baba, et qui veut dire éberlué. On imita le duc des Esseintes;

il y donnait prise, il était hermétique et se jouait dans des teintes

mourantes de cravates et de chaussettes; il enseignait la préciosité,

et tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier des

Esseintes et M. de Montesquiou; des Esseintes et, sous son masque, M.

de Montesquiou eurent quelque influence, mauvaise mais précise,

surtout en Belgique. Depuis l'apparition de son premier volume, M. de

Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire mondaine

persiste seule pour ceux qui se soucient de cet ordre de faits

sociaux.

Verlaine avait donné les _Poëtes Maudits_, allait donner _Jadis et

Naguère_, rééditer _Sagesse_ et développé tout le spectacle de son âme

enfantine et de sa sensibilité d'écorché. Si instinctif fut-il, il

avait tout de même brièvement esthétisé, et son art poétique (_Jadis

et Naguère_) donnait bref et bien sa méthode. De la musique avant

toute chose: avant tout préfère l'impair, prends l'éloquence et

tords-lui le cou... la rime, bijou d'un sou... Le fruit des années de

recueillement de Verlaine concordait à merveille avec la germination

sourde et l'éclosion première des idées parallèlement en marche.

Symbolistes et Décadents · 第 1 / 24 段