Ainsi, il y a un grand acte a faire, et vous ne le feriez pas! Ainsi,

le premier usage que vous feriez de votre souverainete, ce serait

l'abdication! Ainsi, vous arrivez, vous sortez de la nation, vous

avez en vous la majeste meme du peuple, vous tenez de lui ce mandat

auguste, eteindre les haines, fermer les plaies, calmer les coeurs,

fonder la republique sur la justice, fonder la paix sur la clemence;

et ce mandat, vous le deserteriez, et vous descendriez des hauteurs ou

la confiance publique vous a places, et votre premier soin, ce serait

de subordonner le pouvoir superieur au pouvoir inferieur; et, dans

cette douloureuse question qui a besoin d'un vaste effort national,

vous renonceriez, au nom de la nation, a la toute-puissance de la

nation! Quoi! dans un moment ou l'on attend tout de vous, vous vous

annuleriez! Quoi! ce supreme droit d'abolition, vous ne l'exerceriez

pas contre la guerre civile! Quoi! 1830 a eu son amnistie, la

Convention a eu son amnistie, l'Assemblee constituante de 1789 a eu

son amnistie, et, de meme que Henri IV a amnistie la Ligue, Hoche

a amnistie la Vendee; et ces traditions venerables, vous les

dementiriez! Et c'est par de la petitesse et de la peur que vous

couronneriez toutes ces grandeurs de notre histoire! Quoi! laissant

subsister tous les souvenirs cuisants, toutes les rancunes, toutes les

amertumes, vous substitueriez un expedient sans efficacite politique,

un long et contestable travail de graces partielles, la misericorde

assaisonnee de favoritisme, les hypocrisies tenues pour repentirs, une

obscure revision de proces perilleuse pour le respect legal du a la

chose jugee, une serie de bonnes actions quasi royales, plus ou moins

petites, a cette chose immense et superbe, la patrie ouvrant ses bras

a ses enfants, et disant: Revenez tous! j'ai oublie!

Non! non! non! n'abdiquez pas! (_Mouvement._)

Messieurs, ayez foi en vous-memes. L'intrepidite de la clemence est

le plus beau spectacle qu'on puisse donner aux hommes. Mais ici la

clemence n'est pas l'imprudence, la clemence est la sagesse; la

clemence est la fin des coleres et des haines; la clemence est le

desarmement de l'avenir. Messieurs, ce que vous devez a la France, ce

que la France attend de vous, c'est l'avenir apaise.

La pitie et la douceur sont de bons moyens de gouvernement. Placer

au-dessus de la loi politique la loi morale, c'est l'unique moyen

de subordonner toujours les revolutions a la civilisation. Dire

aux hommes: Soyez bons, c'est leur dire: Soyez justes. Aux grandes

epreuves doivent succeder les grands exemples. Une aggravation de

catastrophes se rachete et se compense par une augmentation de justice

et de sagesse. Profitons des calamites publiques pour ajouter une

verite a l'esprit humain, et quelle verite plus haute que celle-ci:

Pardonner, c'est guerir!

Votez l'amnistie.

Enfin, songez a ceci:

Les amnisties ne s'eludent point. Si vous votez l'amnistie, la

question est close; si vous rejetez l'amnistie, la question commence.

Je voudrais m'arreter ici, mais les objections s'opiniatrent. Je les

entends. Quoi! tout amnistier? Oui! Quoi! non seulement les delits

politiques, mais les delits ordinaires? Je dis: Oui! et l'on me

replique: Jamais!

Messieurs, ma reponse sera courte et ce sera mon dernier mot.

Je vais simplement mettre sous vos yeux une page d'histoire. Ensuite

vous conclurez. (_Mouvement.--Profond silence._)

Il y a vingt-cinq ans, un homme s'insurgeait contre une nation. Un

jour de decembre, ou, pour mieux dire, une nuit, cet homme, charge

de defendre et de garder la Republique, la prenait au collet, la

terrassait et la tuait, attentat qui est le plus grand forfait de

l'histoire. (_Tres bien! a l'extreme gauche._) Autour de cet attentat,

car tout crime a pour point d'appui d'autres crimes, cet homme et ses

complices commettaient d'innombrables delits de droit commun. Laissez

passer l'histoire! Vol: vingt-cinq millions etaient empruntes de

force a la Banque; subornation de fonctionnaires: les commissaires

de police, devenus des malfaiteurs, arretaient des representants

inviolables; embauchage militaire, corruption de l'armee: les soldats

gorges d'or etaient pousses a la revolte contre le gouvernement

regulier; offense a la magistrature: les juges etaient chasses de

leurs sieges par des caporaux; destruction d'edifices: le palais

de l'Assemblee etait demoli, l'hotel Sallandrouze etait canonne et

mitraille; assassinat: Baudin etait tue, Dussoubs etait tue, un enfant

de sept ans etait tue rue Tiquetonne, le boulevard Montmartre etait

jonche de cadavres; plus tard, car cet immense crime couvrit la

France, Martin Bidaure etait fusille, fusille deux fois, Charlet,

Cirasse et Cuisinier etaient assassines par la guillotine en place

publique. Du reste, l'auteur de ces attentats etait un recidiviste;

et, pour me borner aux delits de droit commun, il avait deja tente de

commettre un meurtre, il avait, a Boulogne, tire un coup de pistolet

a un officier de l'armee, le capitaine Col-Puygellier. Messieurs,

le fait que je rappelle, le monstrueux fait de Decembre, ne fut pas

seulement un forfait politique, il fut un crime de droit commun; sous

le regard de l'histoire, il se decompose ainsi: vol a main armee,

subornation, voies de fait aux magistrats, embauchages militaires,

demolition d'edifices, assassinat. Et j'ajoute: contre qui fut commis

ce crime? Contre un peuple. Et au profit de qui? Au profit d'un homme.

(_Tres bien! tres bien! a l'extreme gauche._)

Vingt ans apres, une autre commotion, l'evenement dont les suites vous

occupent aujourd'hui, a ebranle Paris.

Paris, apres un sinistre assaut de cinq mois, avait cette fievre

redoutable que les hommes de guerre appellent la _fievre obsidionale_.

Paris, cet admirable Paris, sortait d'un long siege stoiquement

soutenu; il avait souffert la faim, le froid, l'emprisonnement, car

une ville assiegee est une ville en prison; il avait subi la bataille

de tous les jours, le bombardement, la mitraille, mais il avait sauve,

non la France, mais ce qui est plus encore peut-etre, l'honneur de la

France (_mouvement_). Il etait saignant et content. L'ennemi pouvait

le faire saigner, des francais seuls pouvaient le blesser, on le

blessa. On lui retira le titre de capitale de la France; Paris ne fut

plus la capitale ... que du monde. Alors la premiere des villes voulut

etre au moins l'egale du dernier des hameaux, Paris voulut etre une

commune. (_Rumeurs a droite._)

De la une colere; de la un conflit. Ne croyez pas que je cherche ici

a rien attenuer. Oui,--et je n'ai pas attendu a aujourd'hui pour le

dire, entendez-vous bien?--oui, l'assassinat des generaux Lecomte et

Clement Thomas est un crime, comme l'assassinat de Baudin et Dussoubs

est un crime; oui, l'incendie des Tuileries et de l'Hotel de Ville est

un crime comme la demolition de la salle de l'Assemblee nationale est

un crime; oui, le massacre des otages est un crime comme le massacre

des passants sur le boulevard est un crime (_applaudissements a

l'extreme gauche_); oui, ce sont la des crimes; et s'il s'y joint

cette circonstance qu'on est repris de justice, et qu'on a derriere

soi, par exemple, le coup de pistolet au capitaine Col-Puygellier, le

cas est plus grave encore; j'accorde tout ceci, et j'ajoute: ce qui

est vrai d'un cote est vrai de l'autre. (_Tres bien! a l'extreme

gauche._)

Il y a deux groupes de faits separes par un intervalle de vingt

ans, le fait du 2 Decembre et le fait du 18 Mars. Ces deux faits

s'eclairent l'un par l'autre; ces deux faits, politiques tous les

deux, bien qu'avec des causes absolument differentes, contiennent l'un

et l'autre ce que vous appelez des delits communs.

Cela pose, j'examine. Je me mets en face de la justice.

Evidemment pour les memes delits, la justice aura ete la meme; ou, si

elle a ete inegale dans ses arrets, elle aura considere d'un cote,

qu'une population qui vient d'etre heroique devant l'ennemi devait

s'attendre a quelque menagement, qu'apres tout les crimes a punir

etaient le fait, non du peuple de Paris, mais de quelques hommes, et

qu'enfin, si l'on examinait la cause meme du conflit, Paris avait,

certes, droit a l'autonomie, de meme qu'Athenes qui s'est appelee

l'Acropole, de meme que Rome qui s'est appelee Urbs, de meme que

Londres qui s'appelle la Cite; la justice aura considere d'un autre

cote a quel point est abominable le guet-apens d'un parvenu quasi

princier qui assassine pour regner; et pesant d'un cote le droit, de

l'autre l'usurpation, la justice aura reserve toute son indulgence

pour la population desesperee et fievreuse, et toute sa severite pour

le miserable prince d'aventure, repu et insatiable, qui apres l'Elysee

veut le Louvre, et qui, en poignardant la Republique, poignarde son

propre serment. (_Tres bien! a l'extreme gauche._)

Messieurs, ecoutez la reponse de l'histoire. Le poteau de Satory,

Noumea, dix-huit mille neuf cent quatrevingt-quatre condamnes, la

deportation simple et muree, les travaux forces, le bagne a cinq mille

lieues de la patrie, voila de quelle facon la justice a chatie le

18 Mars; et quant au crime du 2 Decembre, qu'a fait la justice? la

justice lui a prete serment. (_Mouvement prolonge._)

Je me borne aux faits judiciaires; je pourrais en constater d'autres,

plus lamentables encore; mais je m'arrete.

Oui, cela est reel, des fosses, de larges fosses, ont ete creusees ici

et en Caledonie; depuis la fatale annee 1871 de longs cris d'agonie se

melent a l'espece de paix que fait l'etat de siege; un enfant de vingt

ans, condamne a mort pour un article de journal, a eu sa grace, le

bagne, et a ete neanmoins execute par la nostalgie, a cinq mille

lieues de sa mere; les penalites ont ete et sont encore absolues; il y

a des presidents de tribunaux militaires qui interdisent aux avocats

de prononcer des mots d'indulgence et d'apaisement; ces jours-ci,

le 28 avril, une sentence atteignait, apres cinq annees, un ouvrier

declare honnete et laborieux par tous les temoignages, et le

condamnait a la deportation dans une enceinte fortifiee, arrachant

ainsi ce travailleur a sa famille, ce mari a sa femme et ce pere a ses

enfants; et il y a quelques semaines a peine, le 1er mars, un nouveau

convoi de condamnes politiques, confondus avec des forcats, etait,

malgre nos reclamations, embarque pour Noumea. Le vent d'equinoxe a

empeche le depart; il semble par moment que le ciel veut donner aux

hommes le temps de reflechir; la tempete, clemente, a accorde

un sursis; mais, la tempete ayant cesse, le navire est parti.

(_Sensation._) La repression est inexorable. C'est ainsi que le 18

Mars a ete frappe.

Quant au 2 Decembre, j'y insiste, dire qu'il a ete impuni serait

derisoire, il a ete glorifie; il a ete, non subi, mais adore; il

est passe a l'etat de crime legal et de forfait inviolable.

(_Applaudissements a l'extreme gauche._) Les pretres ont prie pour

lui; les juges ont juge sous lui; des representants du peuple, a qui

ce crime avait donne des coups de crosse, non seulement les ont

recus, mais les ont acceptes (_rires a gauche_), et se sont faits

ses serviteurs. L'auteur du crime est mort dans son lit, apres avoir

complete le 2 Decembre par Sedan, la trahison par l'ineptie et le

renversement de la republique par la chute de la France; et, quant aux

complices, Morny, Billault, Magnan, Saint-Arnaud, Abbatucci, ils ont

donne leurs noms a des rues de Paris. (_Sensation._) Ainsi, a vingt

ans d'intervalle, pour deux revoltes, pour le 18 Mars et le 2

Decembre, telles ont ete les deux conduites tenues dans les regions du

haut desquelles on gouverne; contre le peuple, toutes les rigueurs;

devant l'empereur, toutes les bassesses.

Il est temps de faire cesser l'etonnement de la conscience humaine. Il

est temps de renoncer a cette honte de deux poids et de deux mesures;

je demande, pour les faits du 18 Mars, l'amnistie pleine et entiere.

(_Applaudissements prolonges a l'extreme gauche.--La seance est

suspendue. L'orateur regagne son banc, felicite par ses collegues._)

QUELQUES MEMBRES AU CENTRE.--Aux voix! Aux voix!

M. LE PRESIDENT.--Personne ne demande la parole? (_Silence au banc de

la commission et au banc du gouvernement._) Il y a un amendement de M.

Tolain.

M. TOLAIN, _au pied de la tribune._--En presence du silence de la

commission et du gouvernement, qui ne trouvent rien a repondre, je

retire mon amendement.

M. LE PRESIDENT _donne lecture des articles de la proposition

d'amnistie, qui sont successivement rejetes, par assis et leve._

La proposition est mise aux voix dans son ensemble.

Se levent pour:

MM. Victor Hugo.

Peyrat.

Schoelcher.

Laurent Pichat.

Scheurer-Kestner.

Corbon.

Ferouillat.

Brillier.

Pomel (d'Oran).

Lelievre (d'Alger).

Le reste de l'Assemblee se leve contre.

La proposition d'amnistie est rejetee.

NOTES

NOTE I.

ELECTIONS DU 8 FEVRIER 1871

SEINE

_Liste complete des representants elus_.

Electeurs inscrits: 545,605.

1. Louis Blanc 216,471

2. Victor Hugo 214,169

3. Garibaldi 200,065

4. Edgar Quinet 169,008

5. Gambetta 191,211

6. Henri Rochefort 193,248

7. Amiral Saisset 154,347

8. Ch. Delescluze 153,897

9. P. Joigneaux 153,314

10. Victor Schoelcher 149,918

11. Felix Pyat 141,118

12. Henri Martin 139,155

13. Amiral Pothuau 138,122

14. Edouard Lockroy 134,635

15. F. Gambon 129,573

16. Dorian 128,197

17. Ranc 126,572

18. Malon 117,253

19. Henri Brisson 115,710

20. Thiers 102,945

21. Sauvage 102,690

22. Martin Bernard 102,188

23. Marc Dufraisse 101,192

24. Greppo 101,001

25. Langlois 95,756

26. General Frebault 95,235

27. Clemenceau 95,048

28. Vacherot 94,394

29. Jean Brunet 93,345

30. Charles Floquet 93,438

31. Cournet 91,648

32. Tolain 89,160

33. Littre 87,780

34. Jules Favre 81,126

35. Arnaud (de l'Ariege) 79,710

36. Ledru-Rollin 76,736

37. Leon Say 75,939

38. Tirard 75,178

39. Razona 74,415

40. Edmond Adam 73,217

41. Milliere 73,145

42. A. Peyrat 72,243

43. E. Farcy 69,798

NOTE II.

VICTOR HUGO A BORDEAUX.

_(Extrait de la Gironde, 16 fevrier 1871._)

A l'issue de la seance, des groupes nombreux stationnaient autour

du palais de l'Assemblee, qui etait protege par un cordon de garde

nationale. Chaque depute, a sa sortie, a ete accueilli par le cri de:

Vive la republique!

Les acclamations ont redouble lorsque Victor Hugo, qui avait assiste a

la seance, est arrive a son tour sur le grand perron. A partir de ce

moment, les vivats en l'honneur du grand poete des _Chatiments_ ont

alterne avec les vivats en l'honneur de la republique.

Cette ovation, a laquelle la garde nationale elle-meme a pris part,

s'est prolongee sur tout le passage de Victor Hugo, qui, du geste et

du regard, repondait aux acclamations de la foule.

NOTE III.

DEMISSION DE VICTOR HUGO.

Nous reproduisons, en les attenuant, les appreciations des principaux

ecrivains politiques presents a Bordeaux, sur la seance ou Victor Hugo

a du donner sa demission.

Bordeaux, 8 mars (5 heures 1/2).

A la derniere minute, quelques mots en hate sur l'evenement qui met

l'Assemblee et la ville en rumeur.

Victor Hugo vient de donner sa demission.

Voici comment et pourquoi.

La verification des pouvoirs en etait arrivee aux elections de

l'Algerie. La nomination de Gambetta a Oran et celle de M. Mocquard a

Constantine venaient d'etre validees.

Pour l'election de Garibaldi a Oran, le rapporteur proposait

l'annulation, attendu que "Garibaldi n'est pas francais".

Applaudissements violents a droite.

Le president dit:--Je mets l'annulation aux voix. Personne ne demande

la parole?

--Si fait, moi! dit Victor Hugo.

Profond silence.--Victor Hugo a parle admirablement, avec une

indignation calme, si ces deux mots peuvent s'allier. Le _Moniteur_

vous portera ses paroles exactes; je les resume tant bien que mal:

--La France, a-t-il dit, vient de passer par des phases terribles,

dont elle est sortie sanglante et vaincue; elle n'a rencontre que la

lachete de l'Europe. La France a toujours pris en main la cause de

l'Europe, et pas un roi ne s'est leve pour elle, pas une puissance. Un

homme seul est intervenu, qui est une puissance aussi. Son epee, qui

avait deja delivre un peuple, voulait en sauver un autre. Il est venu,

il a combattu....

--Non! non! crie la droite furieuse. Non! il n'a pas combattu!

Et des insultes pour Garibaldi.

--Allons! riposte Victor Hugo, je ne veux offenser ici personne; mais,

de tous les generaux francais engages dans cette guerre, Garibaldi est

le seul qui n'ait pas ete vaincu!

La-dessus, epouvantable tempete. Cris: A l'ordre! a l'ordre!

Dans un intervalle entre deux ouragans, Victor Hugo reprend:

--Je demande la validation de l'election de Garibaldi.

Cris de la droite plus effroyables encore:--A l'ordre! a l'ordre! Nous

voulons que le president rappelle M. Victor Hugo a l'ordre.

Le general Ducrot se fait remarquer parmi les plus bruyants.

Le president.--Je demande a M. Victor Hugo de vouloir bien

s'expliquer. Je rappellerai a l'ordre ceux qui l'empecheront de

parler. Je suis juge du rappel a l'ordre.

Le tumulte est inexprimable. Victor Hugo fait de la main un geste; on

se tait; il dit:

--Je vais vous satisfaire. Je vais meme aller plus loin que vous. Il y

a trois semaines, vous avez refuse d'entendre Garibaldi; aujourd'hui

vous refusez de m'entendre; je donne ma demission.

Stupeur et consternation a droite. Le general Ducrot croit injurier

Garibaldi en disant qu'il est venu defendre, non la France, mais la

Republique.

Cependant le president annonce "que M. Victor Hugo vient de lui faire

remettre une lettre par laquelle il donne sa demission".

--Est-ce que M. Victor Hugo persiste? demande-t-il.

--Je persiste, dit Victor Hugo.

--Non! non! lui crie-t-on maintenant a droite.

Mais il repete:--Je persiste.

Et le president reprend:--Je ne lirai neanmoins cette lettre qu'a la

seance de demain.

_Seance du 8._

Je vous ai jete, a la derniere minute, quelques mots sur

l'evenement qui etait la rumeur d'hier et qui est encore la rumeur

d'aujourd'hui,--la demission de Victor Hugo.

Si vous aviez assiste a ce moment de la seance, aux vociferations de

la reaction, a sa rage, a son epilepsie, comme vous approuveriez le

grand orateur de n'etre pas reste la!

Victor Hugo avait dit que Garibaldi etait le seul de nos generaux qui

n'eut pas ete battu. Notez que c'est rigoureusement exact,--et que

ce n'est pas injurieux pour les quelques generaux energiques, mais

malheureux, qui n'ont pas a rougir de n'avoir pas reussi. Et; en

effet, quand la majorite a hurle: "Vous insultez nos generaux!"

Chanzy, Jaureguiberry, l'amiral La Ronciere, etc., ont fait signe que

non, et il n'y a eu que deux generaux parfaitement inconnus, et

un troisieme trop connu par son serment--M. Ducrot--qui se soient

declares offenses.

Lorsque Victor Hugo a dit que Garibaldi etait venu avec son epee

...--un vieux rural a ajoute:--Et Bordone! Ce vieux rural s'appelle M.

de Lorgeril.

Victor Hugo: "Garibaldi est venu, il a combattu...." Toute la

majorite: "Non! non!" Donc ils ne veulent meme pas que Garibaldi ait

combattu. On se demande s'ils comprennent ce qu'ils disent.

Il s'est trouve un rural pour cette interruption: "Faites donc taire

M. Victor Hugo; il ne parle pas francais."

Au paroxysme du tumulte, il fallait voir le dedain et l'impassibilite

de l'orateur attendant, les bras croises, la fin de ce vacarme

inferieur.

Vous allez avoir de la peine a me croire; eh bien, quand Victor Hugo

a donne sa demission, meme cette majorite-la a senti, ce dont

je l'aurais crue incapable, qu'en perdant l'eternel poete des

_Chatiments_, elle perdait quelque chose. M. Grevy ayant demande si

Victor Hugo persistait dans sa demission, il y a eu sur tous les bancs

des voix qui ont crie: Non! non!

Victor Hugo a persiste. Et comme il a eu raison! Qu'il retourne a

Paris, et qu'il laisse cette majorite parfaire toute seule ce qu'elle

a si bien commence en livrant a la Prusse Strasbourg et Metz.

* * * * *

La validation des elections a eu son cours. J'allais me retirer,

quand tout a coup Victor Hugo apparait a la tribune. Quelle que soit

l'opinion de M. Victor Hugo comme homme politique, il est un fait

incontestable, c'est qu'il est un puissant esprit, le plus grand poete

de France, et qu'a ce titre il a droit au respect d'une assemblee

francaise, et doit tout au moins etre ecoute d'elle. C'est au milieu

des hurlements, des cris, d'un tumulte indescriptible, du refus de

l'ecouter, que M. Victor Hugo est reste une bonne demi-heure a la

tribune. Il s'agissait de l'election de Garibaldi a Alger. On voulait

l'ecarter parce qu'il n'a pas la qualite de francais.

"La France accablee, mutilee en presence de toute l'Europe, n'a

rencontre que la lachete de l'Europe. Aucune puissance europeenne ne

s'est levee pour defendre la France, qui s'etait levee tant de fois

pour defendre l'Europe. Un homme est intervenu. (Ici les murmures

commencent.) Cet homme est une puissance. (A droite, grognements.) Cet

homme, qu'avait-il? (Rires des cacochymes.) Une epee. Cette epee avait

delivre un peuple. (La voix de l'orateur, si forte, est couverte par

les violentes apostrophes de la majorite.) Elle pouvait en sauver un

autre. (Denegations frenetiques, jeunes et vieux se levent ivres de

colere.) Enfin cet homme a combattu. (Ici l'orage creve. C'est un

torrent. La voix du president est etouffee; le bruit de la clochette

n'arrive pas jusqu'a nous, et pourtant elle est agitee avec vigueur.

On n'entend plus que ces mots: Ce n'est pas vrai, c'est un lache!

Garibaldi ne s'est jamais battu! Enfin le president saisit un moment

de calme relatif et, avec colere, lance une dure apostrophe a cette

assemblee que l'intolerance aveugle. Hugo, calme et serein, les mains

dans les poches, laisse passer l'orage.)

"Je ne veux blesser personne. Il est le seul des generaux qui ont

lutte pour la France qui n'ait pas ete vaincu." (A ces mots la rage

deborde: A l'ordre! a la porte! Qu'il ne parle plus! Nous ne voulons

plus l'entendre! Tels sont les cris qui s'echangent au milieu d'une

exasperation croissante.)

Hugo se croise les bras et attend. Le president refuse de rappeler

l'orateur a l'ordre. Hugo, alors, avec une grande dignite: "Il y a

trois semaines, vous avez refuse d'entendre Garibaldi--(Vous mentez;

tout le monde sait que ce n'est pas vrai! lui crie-t-on),--aujourd'hui

vous refusez de m'entendre, je me retire."

Alors Ducrot s'elance a la tribune et demande une enquete pour

savoir si Garibaldi est venu defendre la France ou la Republique

universelle.--Il est accueilli par des hourrahs de: Oui, oui.

Le president, consterne, demande publiquement a Hugo de retirer la

lettre par laquelle il donne sa demission. Sollicite vivement par

quelques amis, Hugo repond avec fermete: Non! non! non!

L'Assemblee comprend l'acte ridicule qu'elle a commis et le president

demande de ne lire cette lettre que demain.

Les hommes de coeur et d'intelligence ne peuvent plus

rester....--GERMAIN CASSE.

* * * * *

Deux delegations ont ete adressees a Victor Hugo pour l'engager a

retirer sa demission.

La premiere venait au nom de la reunion republicaine de la rue de

l'Academie. M. Bethmont a pris la parole.

La seconde au nom du centre gauche, l'envoye etait M. Target.

Victor Hugo, en les remerciant avec emotion de leur demarche, leur a

explique les raisons qui l'obligeaient a persister dans sa resolution

et a maintenir sa demission.

L'Assemblee qui a chasse Garibaldi a refuse d'entendre Victor

Hugo. Ces deux actes suffiront a l'histoire pour la juger. Nous ne

regrettons pas seulement l'admirable orateur que nous n'entendrons

plus, nous regrettons encore, nous jeunes gens, cette grande

indulgence, cette grande bienveillance et cette grande bonte qui

etaient pres de nous. C'est un triple deuil.

Le tumulte a ete grand. La majorite, non contente d'avoir invalide

l'election de Garibaldi, a voulu qu'il fut calomnie a la tribune. Un

depute--que je ne connais pas--mais que l'Assemblee a pris pour le

general Ducrot, s'est charge de ce soin. Ce depute a donne a entendre

qu'il fallait attribuer a Garibaldi la defaite de l'armee de l'Est.

J'ai senti, a ces mots, comme tous les honnetes gens, une vive

indignation, et je n'ai pu me retenir de demander la parole. Elle me

fut retiree des mes premieres phrases, je ne sais pourquoi. Je voulais

seulement faire remarquer a mes honorables collegues qu'ils etaient

dans une erreur complete touchant le general Ducrot et le depute qui,

si audacieusement, usurpait ce titre et ce nom.

Le general Ducrot, dans une circulaire celebre, a dit:

--Je reviendrai mort ou victorieux!

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 20 / 22 段