en l'air. Il a ete, malheureusement, vaincu, et je le tiens pour mort.
On me dira tout ce qu'on voudra, je n'en demordrai point. Le general
Ducrot est mort. Et le depute qui a parle hier et qui parait se porter
fort bien n'est point le general Ducrot.
M. Jules Favre a dit, il est vrai: "Ni un pouce de notre territoire,
ni une pierre de nos forteresses", et il a donne l'Alsace et il a
donne la Lorraine. M. Trochu a dit: "Je ne capitulerai pas", et il a
prie un de ses amis de capituler. Mais M. le general Ducrot est mort.
Jamais on ne me persuadera le contraire.
M. le general Ducrot, s'il avait vecu, aurait compris qu'il
n'appartenait point a un general battu d'attaquer un general
victorieux; il n'aurait rappele ni Wissembourg, ou il a ete defait, ni
Buzenval, ou il est arrive six heures trop tard. Il se serait tu,--se
conformant a cet axiome que les grandes douleurs doivent etre muettes.
L'histoire compte deja le faux Demetrius et le faux Smerdis. Nous
avons le faux Ducrot. Voila tout.--EDOUARD LOCKROY.
NOTE IV.
Le soir du 8 mars, a une deputation de citoyens de Bordeaux venant le
prier de retirer sa demission, M. Victor Hugo a dit :
Je ne juge pas cette Assemblee, je la constate. Je me sens meme
indulgent pour elle. Elle est comme un enfant mal venu.
Elle est le produit de la France mutilee. Elle m'afflige et
m'attendrit comme un nouveau-ne infirme. Elle se croit issue du
suffrage universel. Or le suffrage universel qui l'a nommee etait
separe de Paris. Sans Paris, il n'y a pas de lumiere sur le suffrage
universel, et le vote reste obscur. Electeur ignorant, elu quelconque.
C'est le malheur du moment. L'Assemblee en est plus victime que
coupable. Tout en souhaitant qu'elle disparaisse vite, je lui suis
bienveillant. Plus elle m'a insulte, plus je lui pardonne.
Ceci est la quatrieme Assemblee dont je fais partie. J'ai donc
l'habitude de la lutte parlementaire. On m'a interrompu, cela me
serait bien egal. L'Assemblee ne me connait point, mais vous me
connaissez, vous, et vous ne vous y meprenez pas. Je suis pour la
liberte de la tribune, et je suis pour la liberte de l'interruption.
D'abord, l'interruption est une liberte; cela suffit pour qu'elle me
plaise. Ensuite l'interruption aide l'improvisation; elle suggere
a l'orateur l'inattendu. Je fais donc plus que d'absoudre
l'interruption, je l'aime; a une condition, c'est qu'elle sera
passionnee, c'est-a-dire loyale. Je ne lui demande pas d'etre polie,
je lui demande d'etre honnete. Un jour un interrupteur m'a reproche
l'argent que couterait mon discours: _Et dire que ce discours coutera
vingt-cinq francs a la France!_ il etait de bonne foi, j'ai souri. Un
autre jour, le 17 juin 1851, je denoncais le complot qui a eclate en
decembre, et je declarais que le president de la republique conspirait
contre la republique; on m'a crie: _Vous etes un infame calomniateur!_
C'etait vif; cette fois encore, j'ai souri. Pourquoi? c'est que
l'interrupteur etait simplement un imbecile. Or, etre un imbecile,
c'est un droit; bien des gens en usent.
Je n'interromps jamais, mais j'aime qu'on m'interrompe. Cela me
repose. Je me trompe en disant que je n'interromps jamais. Une fois
dans ma vie j'ai interrompu un ministre; M. Leon Faucher, je crois,
etait a la tribune. C'etait en 1849, il faisait l'eloge du roi de
Naples, et je lui criai:--_Le roi de Naples est un monstre._--Ce mot
a fait le tour de l'Italie et n'a evidemment pas nui a la chute des
Bourbons de Naples. L'interruption peut donc etre bonne.
J'admets l'interruption. Je l'admets pleinement. J'admets quel'orateur
soit vieux et que l'interrupteur soit jeune, j'admets que l'orateur
ait des cheveux blancs et que l'interrupteur n'ait pas meme de barbe
au menton, j'admets que l'orateur soit venerable et que l'interrupteur
soit ridicule. J'admets qu'on dise a Caton: Vous etes un lache.
J'admets qu'on dise a Tacite: Vous mentez. J'admets qu'on dise a
Moliere ou a Voltaire: Vous ne savez pas le francais. J'admets qu'un
homme de l'empire insulte un homme de l'exil. Ecoutez, je vais vous
dire, en fait d'injures, j'admets tout. Je vais loin, comme vous
voyez. Mais, en fait de servitude, je n'admets rien. Je n'admets
pas que la tribune soit supprimee par l'interruption. Opprimee oui,
supprimee non. La commence ma resistance. Je n'admets pas que la
liberte inferieure abolisse la liberte superieure. Je n'admets pas que
celui qui crie baillonne celui qui pense; criez tant que vous voudrez,
mais laissez-moi parler. Je n'admets pas que l'orateur soit l'esclave
de l'interrupteur. Or, voici en quoi consiste l'esclavage de
l'orateur; c'est en ceci seulement: ne pouvoir dire sa pensee. Vous
m'appelez calomniateur. Que m'importe, si vous me laissez dire ce que
vous appelez ma calomnie. Ma liberte, c'est ma dignite. Frappe, mais
ecoute. Insultez-moi, mais laissez-moi libre. Or, le 17 juillet 1851,
j'ai pu denoncer et menacer Bonaparte, et le 8 mars 1871, je n'ai pu
defendre Garibaldi. Cela, je ne l'admets pas. Je ne consens pas a
cette derision: avoir la parole et avoir un baillon. Etre a la tribune
et etre au bagne. Vouloir obeir a sa conscience, et ne pouvoir
qu'obeir a la majorite. On n'obtiendra pas de moi cette bassesse, et
je m'en vais.
En dehors de cette question de principes qui me commande ma demission,
je le repete, je n'en veux pas a l'Assemblee. Le loup est ne loup et
restera loup. On ne change pas son origine. Si certains membres de la
droite, qui peut-etre en leur particulier sont les meilleures gens du
monde, mais qui sont illettres, ignorants et inconvenants, font que
parfois l'Assemblee nationale de France ressemble a une populace, ce
n'est certes pas la faute de ces honorables membres qui sont, a leur
insu, une calamite publique. C'est le malheur de tous, et ce n'est le
crime de personne. Mais ce malheur, tant que l'Assemblee siegera, est
irremediable. La ou il n'y a pas de remede, le medecin est inutile.
Je n'espere rien de cette Assemblee, j'attends tout du peuple. C'est
pourquoi je sors de l'Assemblee, et je rentre dans le peuple.
La droite m'a fait l'honneur de me prendre pour ennemi personnel. Il y
a dans l'Assemblee bien des hommes du dernier empire; en entrant dans
l'Assemblee, j'ai oublie que j'avais fait _les Chatiments_; mais eux,
ils s'en souviennent. De la ces cris furieux.
J'amnistie ces clameurs, mais je veux rester libre. Et encore une
fois, je m'en vais.
* * * * *
Le meme soir, 8 mars, la reunion de la gauche radicale a vivement
presse le representant Victor Hugo de retirer sa demission. Il a
persiste, et il a adresse a la reunion quelques paroles que nous
reproduisons:
Je persiste dans ma resolution.
C'est pour moi une douleur de vous quitter, vous avec qui je
combattais.
Plusieurs d'entre vous et moi, nous etions ensemble dans Paris devant
l'ennemi, la Prusse; nous sommes ensemble a Bordeaux devant un autre
ennemi, la monarchie. Je vous quitte, mais c'est pour continuer le
combat. Soyez tranquilles.
Ici le combat est devenu impossible, a moi du moins. J'ai souri de
ce bon cure debout qui me montrait le poing et qui criait: _A mort_!
C'etait sa facon de demander le rappel a l'ordre. Cela ne serait
que risible si la droite finissait par ecouter. Mais non. C'est
l'interruption a jet continu. Nul moyen de dire sa pensee tout
entiere. La majorite ne veut pas qu'une idee se fasse jour. C'est la
voie de fait et la violence remplacant la discussion. L'Assemblee n'a
pas voulu entendre Garibaldi, et il n'a pu rester dans l'Assemblee
plus d'un jour. Elle n'a pas voulu m'entendre, et j'ai donne ma
demission. Tenez, le jour ou M. Thiers cessera de leur plaire, la
droite le traitera comme elle a traite Garibaldi, comme elle m'a
traite, et je ne serais pas surpris qu'elle le forcat, lui aussi, a
donner sa demission. [Note: Ceci s'est realise. Seance du 24 aout.] Ne
nous faisons aucune illusion.
La Chambre introuvable est retrouvee, nous sommes en 1815.
C'est du reste une loi, toute invasion etrangere est suivie d'une
invasion monarchique. Apres le droit de force, le droit divin. Apres
le glaive, le sceptre.
Ce sera pour moi un insigne honneur et un beau souvenir d'avoir
preside pendant quelques jours, moi le moindre d'entre vous, cette
genereuse reunion; cette reunion ou vous etes, vous, Louis Blanc,
historien profond, orateur puissant, grande ame; vous Schoelcher,
duquel j'ai dit: Schoelcher a eleve la vertu jusqu'a la gloire; vous
Peyrat, grand journaliste, conscience droite et talent fier; vous,
Lockroy, esprit eclatant et intrepide; vous, Langlois, combattant de
la tribune comme du champ de bataille; vous, Joigneaux, vous, Edmond
Adam, vous, Floquet, vous, Martin-Bernard, vous, Naquet, vous,
Brisson, hommes eloquents et vaillants, vous tous, car tous comptent
ici. Chez les vieux, la veterance n'exclut pas l'energie; chez les
jeunes, l'ardeur n'exclut pas la gravite. Dans le camp democratique,
on murit vite et on ne vieillit pas.
Je vous quitte, mais, je le repete, c'est pour mieux combattre. Quand
l'interruption devient la mutilation, l'orateur doit descendre de la
tribune; il le doit a sa dignite, il le doit a la liberte. Mais je
serai l'orateur du dehors. Je reste votre auxiliaire. Une haine
systematique etouffe ici ma voix. Mais on etouffe une voix, on
n'etouffe pas une pensee. Paralyse ici, je retrouve hors d'ici toute
ma liberte d'action. Et au besoin, je saurai, s'il le faut, reprendre
la route de l'exil. Souvent, parler de plus loin, c'est parler de plus
haut.
Je ne dis pas que je ne consentirai jamais a rentrer dans une Chambre;
plus tard, quand les lecons donnees auront porte leur fruit, quand la
liberte de la tribune sera retablie, si mes concitoyensse souviennent
assez de moi pour savoir mon nom, j'accepterai d'eux, alors comme
toujours, toutes les formes du devoir. Je remonterai, s'ils le
desirent, a la tribune redevenue possible pour moi, et j'y defendrai
la republique, le peuple, la France, et tous les grands principes du
droit auxquels appartiennent ma derniere parole comme orateur, ma
derniere pensee comme ecrivain, et mon dernier souffle comme citoyen.
NOTE V.
FIN DE L'INCIDENT BELGE.
L'incident belge a eu une suite. Le denoument a ete digne du
commencement. La conscience publique exigeait un proces. Le
gouvernement belge l'a compris; il en a fait un. A qui? Aux auteurs et
complices du guet-apens de la place des Barricades? Non. Au fils de
Victor Hugo, et un peu par consequent au pere. Le gouvernement belge a
simplement accuse M. Francois-Victor Hugo de vol. M. Francois-Victor
Hugo avait depuis quatre ou cinq ans dans sa chambre quelques vieux
tableaux achetes en Flandre et en Hollande. Le gouvernement catholique
belge a suppose que ces tableaux devaient avoir ete voles au Louvre
par la Commune et par M. Francois-Victor Hugo. Il les a fait saisir
en l'absence de M. Francois-Victor Hugo, et un juge nomme Cellarier a
gravement et sans la moindre stupeur instruit le proces. Au bout de
six semaines, il a fallu renoncer a cette tentative, digne pendant de
la tentative nocturne du 27 mai. La justice belge s'est desistee du
proces, a rendu les tableaux et a garde la honte. De tels faits ne se
qualifient pas.
La justice belge n'ayant pu donner le change a l'opinion, et n'ayant
pas reussi dans son essai de poursuivre un faux crime, a paru, au bout
de trois mois, se souvenir qu'elle avait un vrai crime a poursuivre.
Le 20 aout, M. Victor Hugo a recu, a Vianden, l'invitation de faire
sa declaration sur l'assaut du 27 mai devant le juge d'instruction de
Diekirch. Il l'a faite en ces termes:
Le 1er juin 1871, au moment de quitter la Belgique, j'ai publie la
declaration que voici:
"L'assaut nocturne d'une maison est un crime qualifie. A six heures
du matin, le procureur du roi devait etre dans ma maison; l'etat des
lieux devait etre constate judiciairement, l'enquete de justice en
regle devait commencer, cinq temoins devaient etre immediatement
entendus, les trois servantes, Mme Charles Hugo et moi. Rien de tout
cela n'a ete fait. Aucun magistrat instructeur n'est venu; aucune
verification legale des degats, aucun interrogatoire. Demain toute
trace aura a peu pres disparu, et les temoins seront disperses;
l'intention de ne rien voir est ici evidente. Apres, la police
sourde, la justice aveugle. Pas une deposition n'a ete judiciairement
recueillie; et le principal temoin, qu'avant tout on devrait appeler,
on l'expulse.
VICTOR HUGO."
Tout ce que j'ai indique dans ce qu'on vient de lire s'est realise.
Aujourd'hui, 20 aout 1871, je suis cite a faire, par-devant le juge
d'instruction de Diekirch (Luxembourg), delegue par commission
rogatoire, la declaration de l'acte tente contre moi dans la nuit du
27 mai.
Deux mois et vingt-quatre jours se sont ecoules.
Je suis en pays etranger.
Le gouvernement belge a laisse aux traces materielles le temps de
disparaitre, et aux temoins le temps de se disperser et d'oublier.
Puis, quand il a fait tout ce qu'il a pu pour rendre l'enquete
illusoire, il commence l'enquete.
Quand la justice belge pense qu'au bout de pres de trois mois le
fait a eu le temps de s'evanouir judiciairement et est devenu
insaisissable, elle se saisit du fait.
Pour commencer, au mepris du code, elle qualifie, dans la citation qui
m'est remise, l'assaut d'une maison par une bande armee de pierres et
poussant des cris de mort: "violation de domicile".
Pourquoi pas tapage nocturne?
A mes yeux, le crime qualifie de la place des Barricades a une
circonstance attenuante. C'est un fait politique. C'est un acte
sauvage et inconscient, un acte d'ignorance et d'imbecillite, du
meme genre que les faits reproches aux agents de la Commune. Cette
assimilation est acquise aux hommes de la place des Barricades. Ils
ont agi aveuglement comme agissaient les instruments de la Commune.
C'est pourquoi je les couvre de la meme exception. C'est pourquoi il
ne m'a pas convenu d'etre plaignant.
C'est pourquoi, temoin, j'eusse plaide la circonstance attenuante
qu'on vient d'entendre.
Mais je n'ai pas voulu etre plaignant, et le gouvernement belge n'a
pas voulu que je fusse temoin.
Je serai absent.
Par le fait de qui?
Par le fait du gouvernement belge.
La conduite du ministere belge, dans cette affaire, a excite
l'indignation de toute la presse libre d'Europe, que je remercie.
En resume,
Pres de trois mois s'etant ecoules,
Les traces materielles du fait etant effacees,
Les temoins etant disperses,
Le principal temoin, le controleur necessaire de l'instruction, etant
ecarte,
L'enquete reelle n'etant plus possible,
Le debat contradictoire n'etant plus possible,
Il est evident que ce simulacre d'instruction ne peut aboutir qu'a
un proces derisoire ou a une ordonnance de non-lieu, plus derisoire
encore.
Je signale et je constate cette forme nouvelle du deni de justice.
Je proteste contre tout ce qui a pu se faire en arriere de moi.
L'audacieuse et inqualifiable tentative faite contre mon fils, a
propos de ses tableaux, par la justice belge, montre surabondamment de
quoi elle est capable.
Je maintiens contre le gouvernement belge et contre la justice belge
toutes mes reserves.
Je fais juge de cette justice-la la conscience publique.
VICTOR HUGO.
Diekirch, 22 aout 1871.
* * * * *
Voici comment s'est terminee la velleite de justice qu'avait eue la
justice: un juge d'instruction a mande M. Kerwyn de Lettenhove, fils
du ministre de l'interieur local, et designe par toute la presse
liberale belge comme un des coupables du 27 mai. Ce M. Kerwyn n'a pu
nier qu'il n'eut fait partie de la bande qui avait assiege la nuit une
maison habitee et failli tuer un petit enfant. L'honorable juge, sur
cet aveu, lui a demande s'il voulait nommer ses complices. M. Kerwyn a
refuse. Le juge l'a condamne a _cent francs d'amende_. Fin.
NOTE VI.
La lettre du 26 mai a l'_Independance belge_ disait primitivement:
"Johannard et La Cecilia ... font fusiller un enfant...."
Ce fait est inexact, comme le prouve la lettre suivante du general
La Cecilia. Le general La Cecilia, disons-le a son honneur, a ete
commandant des francs-tireurs de Chateaudun.
A M. VICTOR HUGO.
Geneve, 2 aout 1871.
Monsieur,
Dans une lettre, desormais historique, que vous ayez adressee a
l'_Independance belge_, a la date du 26 mai, j'ai lu, avec une penible
surprise, la phrase suivante:
"Ceux de la Commune, Johannard et La Cecilia, qui font fusiller un
enfant de quinze ans, sont des criminels...."
Par suite de quelle erreur fatale votre voix illustre et veneree
s'elevait-elle pour m'accuser d'une lachete aussi odieuse? C'est ce
qu'il m'importait de rechercher, mais le soin de derober ma tete aux
fureurs de la reaction m'a empeche jusqu'ici de le faire.
Sans attendre mes explications, plusieurs de mes amis ont pris ma
defense dans la presse francaise et etrangere; je crois pourtant
devoir profiter du premier instant de tranquillite pour vous fournir
quelques details qui acheveront de dissiper vos doutes, si vous en
avez encore.
Le _Journal officiel de la Commune_ du 20 mai contient le rapport
ci-dessous que je transcris rigoureusement:
"LE CITOYEN JOHANNARD.--Je demande la parole pour une communication.
Je me suis rendu hier au poste qu'on m'a fait l'honneur de me confier.
On s'est battu toute la nuit. La presence d'un membre de la Commune a
produit la meilleure influence parmi les combattants.--Je ne serais
peut-etre pas venu sans un fait tres important, dont je crois de mon
devoir de vous rendre compte.
On avait mis la main sur un GARCON qui passait pour un
espion,--_toutes les preuves etaient contre lui et il a fini par
avouer lui-meme qu'il avait recu de l'argent et qu'il avait fait
passer des lettres aux Versaillais_.--J'ai declare qu'il fallait
le fusiller sur-le-champ.--Le general La Cecilia et les officiers
d'etat-major etant du meme avis, il a ete fusille a midi.
Cet acte m'ayant paru grave, j'ai cru de mon devoir d'en donner
communication a la Commune et je dirai qu'en pareil cas j'agirai
toujours de meme."
Vrai quant au fond, ce recit renferme cependant deux inexactitudes:
La premiere, c'est que l'individu que Johannard appelle un _garcon_
etait un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans; la seconde,
c'est qu'il n'aurait pas suffi de l'avis de Johannard pour me
determiner a ordonner, conformement aux lois de la guerre, l'execution
d'un espion. Le rapport que j'ai adresse a ce sujet au delegue de
la guerre temoigne que la sentence fut prononcee apres toutes les
formalites d'usage en pareille circonstance.
Neanmoins j'ai reflechi que les paroles attribuees a Johannard par
l'_Officiel_ ne vous permettaient pas de conclure que l'espion fusille
par mon ordre etait un enfant de quinze ans.
J'ai donc continue mes recherches et j'ai fini par trouver que
certains journaux belges, entre autres l'_Echo du Parlement_, avaient,
en reproduisant le compte rendu de l'_Officiel_, eu le soin d'ajouter
que la _victime de ma ferocite_ etait un enfant de quinze ans.
Or, je n'ai pas besoin de vous le dire, a cette assertion j'oppose le
dementi le plus formel.
Et pour vous, monsieur, comme pour tous ceux qui me connaissent, mon
affirmation suffira, car, je le dis avec orgueil, si l'on fouille dans
ma vie, on trouvera que je n'ai rien a me reprocher, pas meme une
faiblesse, pas meme une capitulation de conscience.
C'est donc comptant sur votre loyaute que je viens vous prier de
vouloir bien effacer mon nom de votre lettre du 26 mai.
Veuillez agreer, monsieur, l'assurance de mon profond respect.
Votre devoue,
N. LA CECILIA.
_Ex-general de division, commandant en chef de la 2e armee de la
Commune de Paris._
* * * * *
NOTE VII.
LE DEPORTE JULES RENARD.
_Aux redacteurs du_ Rappel.
Je recois aujourd'hui, 17 juin 1872, cette lettre du 27 mai. Jules
Renard est cet homme resolu qui a pousse le respect de sa conscience
jusqu'a se denoncer lui-meme. Il est en prison parce qu'il l'a voulu.
Je crois la publication de cette lettre necessaire.
La presse entiere s'empressera, je le pense, de la reproduire.
Cette lettre est remarquable a deux points de vue, l'extreme gravite
des faits, l'extreme moderation de la plainte.
A l'heure qu'il est, certainement, j'en suis convaincu du moins, Jules
Renard n'est plus au cachot, mais il y a ete, et cela suffit.
Une enquete est necessaire; je la reclame comme ecrivain, n'ayant pas
qualite pour la reclamer comme representant.
Evidemment la gauche avisera.
VICTOR HUGO.
Prison de Noailles, cellule de correction, N deg. 74, le 27 mai 1872.
_A M. Victor Hugo_.
De profundis, clamo ad te.
Je suis au cachot depuis huit jours, pour avoir ecrit la lettre
suivante a M. le general Appert, chef de la justice militaire:
Prison des Chantiers, 20 mai 1872.
"Monsieur le general,
Nous avons l'honneur de vous informer que depuis quelque temps le
regime de la prison des Chantiers n'est plus supportable.--Des
provocations directes sont adressees chaque jour aux detenus en des
termes qui, si ces faits se prolongeaient, donneraient lieu a des
appreciations non meritees sur tout ce qui porte l'uniforme de l'armee
francaise. Les sous-officiers employes au service de la prison ne
se font aucun scrupule de frapper a coups de baton sur la tete
des prisonniers dont ils ont la garde. Les expressions les plus
grossieres, les plus humiliantes, les plus blessantes, sont proferees
contre nous et deviennent pour nous une continuelle excitation a la
revolte.
Aujourd'hui encore, le marechal des logis D... a frappe avec la plus
extreme violence un de nos codetenus, puis s'est promene dans les
salles, un revolver dans une main, un gourdin dans l'autre, nous
traitant tous de laches et de canailles. Ce meme sous-officier nous
soumet depuis quelques jours a la formalite humiliante de la coupe des
cheveux et profite de cette occasion pour nous accabler de vexations
et d'injures.
Jusqu'ici, faisant effort sur nous-memes, nous avons contenu notre
indignation, et nous avons repondu a ces faits, que nous ne voulons
pas qualifier, par le silence et le dedain. Mais aujourd'hui la mesure
est comble, et nous croyons de notre devoir rigoureux, monsieur le
general, d'appeler votre haute attention sur ces faits que vous
ignorez bien certainement, et de provoquer une enquete.
Il ne s'agit pas, croyez-le bien, monsieur le general, d'opposition de
notre part.--Quelque dure que soit la consigne qui nous est imposee,
nous sommes tous disposes a la respecter. Ce que nous avons l'honneur
de vous soumettre, ce sont les excitations, les provocations, les
voies de fait, dont le commandant de la prison donne l'exemple, et
qui pourraient occasionner des malheurs. En un mot, il s'agit d'une
question d'humanite, de dignite, a laquelle tout homme de coeur et
d'honneur ne saurait rester insensible.
Nous avons l'honneur d'etre, monsieur le general, vos respectueux,
JULES RENARD, _et une cinquantaine d'autres signataires."
C'est pour avoir ecrit cette lettre que je suis _jusqu'a nouvel ordre_
dans un cachot infect, avec un forcat qui a les fers aux pieds, et
cinq autres malheureux.
JULES RENARD, ancien secretaire de Rossel.
* * * * *
NOTE VIII.
VENTE DU POEME _LA LIBERATION DU TERRITOIRE_.
On lit dans les journaux de decembre 1873:
"Victor Hugo a publie en septembre dernier des vers intitules: _la
Liberation du territoire_. Ce poeme de quelques pages a ete, selon la
volonte de l'auteur, vendu au profit des alsaciens-lorrains.
Nous publions la note de MM. Michel Levy freres, qui donne en detail
les chiffres relatifs a cette vente.
Il a ete vendu 23,986 exemplaires de _la Liberation du territoire_,
qui ont produit, a 50 centimes l'exemplaire, une somme brute de
11.993
Papier et impression, 2.269
Remises aux libraires, 5.149 90
Affichage et publicite, 47 80
________
7.486 70
________
Benefice net, 4.506 30
"Il existe trois societes de secours pour les alsaciens-lorrains:
la societe presidee par M. Cremieux, la societe presidee par M.
d'Haussonville, et la societe du boulevard Magenta. Victor Hugo a
partage egalement entre ces trois comites le produit de la vente et a
fait remettre a chacun d'eux la somme de 1,502 fr. 10 c. Total egal,
4,506 fr. 30 c."
* * * * *
NOTE IX.
PROCES-VERBAL DE L'ELECTION DU DELEGUE AUX ELECTIONS SENATORIALES
* * * * *