La beaute du malheur farouche, c'est d'avoir
Une fraternite sombre avec le devoir;
Le devoir aujourd'hui, c'est de se laisser croitre
Sans bruit, et d'enfermer, comme une vierge au cloitre,
Sa haine, et de nourrir les noirs ressentiments.
A quoi bon etaler deja nos regiments?
A quoi bon galoper devant l'Europe hostile?
Ne point faire envoler de poussiere inutile
Est sage; un jour viendra d'eclore et d'eclater;
Et je crois qu'il vaut mieux ne pas tant se hater.
Car il faut, lorsqu'on voit les soldats de la France,
Qu'on dise:--C'est la gloire et c'est la delivrance!
C'est Jemmapes, l'Argonne, Ulm, Iena, Fleurus!
C'est un tas de lauriers au soleil apparus!
Regardez. Ils ont fait les choses impossibles.
Ce sont les bienfaisants, ce sont les invincibles.
Ils ont pour murs les monts et le Rhin pour fosse.
En les voyant, il faut qu'on dise:--Ils ont chasse
Les rois du nord, les rois du sud, les rois de l'ombre,
Cette armee est le roc vainqueur des flots sans nombre,
Et leur nom resplendit du zenith au nadir!
--Il faut que les tyrans tremblent, loin d'applaudir.
Il faut qu'on dise:--Ils sont les amis venerables
Des pauvres, des damnes, des serfs, des miserables,
Les grands spoliateurs des trones, arrachant
Sceptre, glaive et puissance a quiconque est mechant;
Ils sont les bienvenus partout ou quelqu'un souffre.
Ils ont l'aile de flamme habituee au gouffre.
Ils sont l'essaim d'eclairs qui traverse la nuit.
Ils vont, meme quand c'est la mort qui les conduit.
Ils sont beaux, souriants, joyeux, pleins de lumiere;
Athene en serait folle et Sparte en serait fiere.
--Il faut qu'on dise:--Ils sont d'accord avec les cieux!
Et que l'homme, adorant leur pas audacieux,
Croie entendre, au-dessus de ces legionnaires
Qui roulent leurs canons, Dieu rouler ses tonnerres!
C'est pourquoi j'attendrais.
* * * * *
Qu'attends-tu?--Je reponds:
J'attends l'aube; j'attends que tous disent:--Frappons!
Levons-nous! et donnons a Sedan pour replique
L'Europe en liberte!--J'attends la republique!
J'attends l'emportement de tout le genre humain!
Tant qu'a ce siecle auguste on barre le chemin,
Tant que la Prusse tient prisonniere la France,
Penser est un affront, vivre est une souffrance.
Je sens, comme Isaie insurge pour Sion,
Gronder le profond vers de l'indignation,
Et la colere en moi n'est pas plus epuisable
Que le flot dans la mer immense et que le sable
Dans l'orageux desert remue par les vents.
Ce que j'attends? J'attends que les os soient vivants!
Je suis spectre, et je reve, et la cendre me couvre,
Et j'ecoute; et j'attends que le sepulcre s'ouvre.
J'attends que dans les coeurs il s'eleve des voix,
Que sous les conquerants s'ecroulent les pavois,
Et qu'a l'extremite du malheur, du desastre,
De l'ombre et de la honte, on voie un lever d'astre!
Jusqu'a cet instant-la, gardons superbement,
O peuple, la fureur de notre abaissement,
Et que tout l'alimente et que tout l'exaspere.
Etant petit, j'ai vu quelqu'un de grand, mon pere.
Je m'en souviens; c'etait un soldat, rien de plus,
Mais il avait mele son ame aux fiers reflux,
Aux revanches, aux cris de guerre, aux nobles fetes,
Et l'eclair de son sabre etait dans nos tempetes.
Oh! je ne vous veux pas dissimuler l'ennui,
A vous, fameux hier, d'etre obscurs aujourd'hui,
O nos soldats, lutteurs infortunes, phalange
Qu'illumina jadis la gloire sans melange;
L'etranger a cette heure, helas! heros trahis,
Marche sur votre histoire et sur votre pays;
Oui, vous avez laisse ces reitres aux mains viles
Voler nos champs, voler nos murs, voler nos villes,
Et completer leur gloire avec nos sacs d'ecus;
Oui, vous futes captifs; oui, vous etes vaincus;
Vous etes dans le puits des chutes insondables.
Mais c'est votre destin d'en sortir formidables,
Mais vous vous dresserez, mais vous vous leverez,
Mais vous serez ainsi que la faulx dans les pres;
L'hercule celte en vous, la hache sur l'epaule,
Revivra, vous rendrez sa frontiere a la Gaule,
Vous foulerez aux pieds Fritz, Guillaume, Attila,
Schinderhanne et Bismarck, et j'attends ce jour-la!
Oui, les hommes d'Eylau vous diront: Camarades!
Et jusque-la soyez pensifs loin des parades,
Loin des vaines rumeurs, loin des faux cliquetis,
Et regardez grandir nos fils encor petits.
* * * * *
Je vis desormais, l'oeil fixe sur nos deux villes.
Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles;
Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci.
Rois, vous avez vaincu, Vous avez reussi,
Vous batissez, avec toutes sortes de crimes,
Un edifice infame au haut des monts sublimes;
Vous avez entre l'homme et vous construit un mur,
Soit; un palais enorme, eblouissant, obscur,
D'ou sort l'eclair, ou pas une lumiere n'entre,
Et c'est un temple, a moins que ce ne soit un antre.
Pourtant, eut-on pour soi l'armee et le senat,
Ne point laisser de trace apres l'assassinat,
Rajuster son exploit, bien laver la victoire,
Nettoyer le cote malpropre de la gloire,
Est prudent. Le sort a des retours tortueux,
Songez-y.--J'en conviens, vous etes monstrueux;
Vous et vos chanceliers, vous et vos connetables,
Vous etes satisfaits, vous etes redoutables;
Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit,
Entrepris le recul du monde vers la nuit;
Vous faites chaque jour faire un progres a l'ombre;
Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre,
Princes, de tels succes a nous faire envier
Que vous pouvez railler le vingt et un janvier,
Le quatorze juillet, le dix aout, ces journees
Tragiques, d'ou sortaient les grandes destinees;
Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau,
Suffit pour arreter Jourdan, Brune et Marceau,
Et que vous pouvez rire en vos banquets sonores
De tous nos ouragans, de toutes nos aurores,
Et des vastes efforts des titans endormis.
Tout est bien; vous vivez, vous etes bons amis,
Rois, et vous n'etes point de notre or economes;
Vous en etes venus a vous donner les hommes;
Vous vous faites cadeau d'un peuple apres souper;
L'aigle est fait pour planer et l'homme pour ramper;
L'Europe est le reptile et vous etes les aigles;
Vos caprices, voila nos lois, nos droits, nos regles;
La terre encor n'a vu sous le bleu firmament
Rien qui puisse egaler votre assouvissement;
Et le destin pour vous s'epuise en politesses;
Devant vos majestes et devant vos altesses
Les pretres mettent Dieu stupefait a genoux;
Jamais rien n'a semble plus eternel que vous;
Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe.
Mais, rois, tout cela tremble, et votre gloire triste
Devine le refus profond de l'avenir;
Car sur tous ces bonheurs que vous croyez tenir,
Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines,
Sur tout ce qui compose, o rois, o capitaines,
L'amas prodigieux de vos prosperites,
Sur ce que vous revez, sur ce que vous tentez,
Sur votre ambition et sur votre esperance,
On voit la grande main sanglante de la France.
16 septembre 1873.
XVII
MORT DE FRANCOIS-VICTOR HUGO
26 DECEMBRE 1873
On lit dans le _Rappel_ du 27 decembre 1873:
"Nous avons la profonde douleur d'annoncer a nos lecteurs la mort de
notre bien cher Francois-Victor Hugo. Il a succombe, hier a midi, a la
maladie dont il souffrait depuis seize mois. Nous le conduirons demain
ou nous avons conduit son frere il y a deux ans.
"Ceux qui l'ont connu comprendront ce que nous eprouvons. Ils savent
quelle brave et douce nature c'etait. Pour ses lecteurs, c'etait un
ecrivain d'une gravite presque severe, historien plus encore que
journaliste; pour ses amis, c'etait une ame charmante, un etre
affectueux et bon, l'amabilite et la grace memes. Personne n'avait son
egalite d'humeur, ni son sourire. Et il avait plus de merite qu'un
autre a etre tel, ayant subi des epreuves d'ou plus d'un serait sorti
amer et hostile.
"Tout jeune, il avait eu une maladie de poitrine, qui n'avait cede
qu'a son energie et a sa volonte de vivre; mais il y avait perdu un
poumon, et il s'en ressentait toujours. Puis, a peine avait-il eu age
d'homme, qu'un article de journal ou il demandait que la France restat
hospitaliere aux proscrits, lui avait valu neuf mois de Conciergerie.
Quand il etait sorti de prison, le coup d'etat l'avait jete en exil.
Il y etait reste dix-huit ans.
"Il sortit de France a vingt-quatre ans, il y rentra a quarante-deux.
Ces dix-huit annees, toute la jeunesse, le meilleur de la vie, les
annees qui ont droit au bonheur, il les passa hors de France, loin de
ses habitudes et de ses gouts, dans un pays froid aux etrangers, plus
froid aux vaincus. Il lui fallut pour cela un grand courage, car il
adorait Paris; mais il s'etait dit qu'il ne reviendrait pas tant que
l'empire durerait, et il serait mort avant de se manquer de parole. Il
employa genereusement ces dures annees a son admirable traduction de
Shakespeare, et rien n'etait plus touchant que de le voir a cette
oeuvre, ou l'Angleterre etait melee a la France, et qui etait en
meme temps le payement de l'hospitalite et le don de l'expatrie a la
patrie.
"Le 4 septembre le ramena. Alors, Paris etait menace, les prussiens
arrivaient, beaucoup s'en allaient a l'etranger; lui, il vint de
l'etranger. Il vint prendre sa part du peril, du froid, de la faim, du
bombardement. Il s'engagea dans l'artillerie de la garde nationale. Il
eut la douleur commune de nos desastres et la douleur personnelle de
la mort de son frere.
"On aurait pu croire que c'etait suffisant, et qu'apres la prison,
apres l'exil, apres le deuil patriotique, apres le deuil fraternel, il
etait assez puni d'avoir ete bon, honnete et vaillant toute sa vie. On
aurait pu croire qu'il avait bien gagne un peu de joie, de bien-etre
et de sante. La France ressuscitait peu a peu, et il aurait pu etre
heureux quelque temps sans remords. Alors la maladie l'a saisi, et l'a
cloue dans son lit pendant un an avant de le clouer pour toujours dans
le cercueil.
"Son frere est mort foudroye; lui, il a expire lentement. La mort a
plusieurs facons de frapper les peres. Pendant plus d'un an, son lit
a ete sa premiere tombe, la tombe d'un vivant, car il a eu, jusqu'au
dernier jour, jusqu'a la derniere heure, toute sa lucidite d'esprit.
Il s'interessait a tout, lisait les journaux; seulement, il lui etait
impossible d'ecrire une ligne; son intelligence si droite, sa raison
si ferme, ses longues etudes d'histoire, son talent si serieux et
si fort, a quoi bon maintenant? Ce supplice de l'impuissance
intelligente, de la volonte prisonniere, de la vie dans la mort, il
l'a subi seize mois. Et puis, une pulmonie s'est declaree et l'a
emporte dans l'inconnu.
"La mort, soit. Mais cette longue agonie, pourquoi? Un jour, il
etait mieux, et nous le croyions deja gueri; puis il retombait, pour
remonter, et pour retomber encore. Pourquoi ces sursis successifs,
puisqu'il etait condamne a mort? Pourquoi la destinee, puisqu'elle
avait decide de le tuer, n'en a-t-elle pas fini tout de suite, et qui
donc prend plaisir a prolonger ainsi notre execution, et a nous faire
mourir tant de fois?
"Pauvre cher Victor! que j'ai vu si enfant, et que j'allais chercher,
le dimanche, a sa pension!
"Et son pere! Ses ennemis eux-memes diront que c'est trop. D'abord,
c'a ete sa fille,--et toi, mon Charles! Puis, il y a deux ans, c'a ete
son fils aine. Et maintenant, c'est le dernier. Quel bonheur pour leur
mere d'etre morte! C'est la que les genies ne sont plus que des peres.
Tous s'en sont alles, l'un apres l'autre, le laissant seul. Lui si
pere! Oh! ses chers petits enfants des _Feuilles d'automne!_ On lui
dira qu'il a d'autres enfants, nous tous, ses fils intellectuels, tous
ceux qui sont nes de lui, et tous ceux qui en naitront, et que ceux-la
ne lui manqueront ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, et que la mort
aura beau faire, ils seront plus nombreux d'age en age. D'autres lui
diront cela; mais moi, j'etais le frere de celui qui est mort, et je
ne puis que pleurer.
AUGUSTE VACQUERIE."
* * * * *
OBSEQUES DE FRANCOIS-VICTOR HUGO
Bien avant l'heure indiquee, la foule etait deja telle dans la rue
Drouot, qu'il etait difficile d'arriver a la maison mortuaire. Un
registre ouvert dans une petite cour recevait les noms de ceux qui
voulaient temoigner leur douloureuse sympathie au pere si cruellement
frappe.
Un peu apres midi, on a descendu le corps. C'a ete une chose bien
triste a voir, le pere au bas de l'escalier regardant descendre la
biere de son dernier fils.
Un autre moment navrant, c'a ete quand Mme Charles Hugo a passe, prete
a s'evanouir a chaque instant et si faible qu'on la portait plus qu'on
ne la soutenait. Il y a deux ans, elle enterrait son mari; hier,
son beau-frere. Avec quel tendre devouement et quelle admirable
perseverance elle a soigne ce frere pendant cette longue maladie,
passant les nuits, lui sacrifiant tout, ne vivant que pour lui, c'est
ce que n'oublieront jamais le pere ni les amis du mort. Elle a voulu
absolument l'accompagner jusqu'au bout, et ne l'a quitte que lorsqu'on
l'a arrachee de la tombe.
L'enterrement etait au cimetiere de l'Est. Le convoi a suivi les
grands boulevards, puis le boulevard Voltaire.
Derriere le corbillard, marchait le pere desole. Lui aussi, ses amis
auraient voulu qu'il s'epargnat ce supplice, rude a tous les ages.
Mais Victor Hugo accepte virilement toutes les epreuves, il n'a pas
voulu fuir celle-la, et c'etait aussi beau que triste de voir derriere
ce corbillard cette tete blanche que le sort a frappee tant de fois
sans parvenir a la courber.
Derriere le pere, venaient MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul
Foucher, oncle du mort, et Leopold Hugo, son cousin. Puis le docteur
Allix et M. Armand Gouzien, qui avaient bien le droit de se dire de la
famille, apres les soins fraternels qu'ils ont prodigues au malade.
Puis, les amis et les admirateurs du pere, tous ceux, deputes,
journalistes, litterateurs, artistes, ouvriers, qui avaient voulu
s'associer a ce grand deuil: MM. Gambetta, Cremieux, Eugene Pelletan,
Arago, Spuller, Lockroy, Jules Simon, Alexandre Dumas, Flaubert,
Nefftzer, Martin Bernard ... mais il faudrait citer tout ce qui a un
nom. Ce cortege innombrable passait entre deux haies epaisses qui
couvraient les deux trottoirs du boulevard et qui n'ont pas cesse
jusqu'au cimetiere.
A mesure que le convoi avancait, une partie de la haie se detachait
pour s'ajouter au cortege, qui grossissait de moment en moment et que
la chaussee avait peine a contenir. Et quand cet enorme cortege est
arrive au cimetiere, il l'a trouve deja plein d'une foule egalement
innombrable, et ce n'est pas sans difficulte qu'on a pu faire ouvrir
passage meme au cercueil.
Le tombeau de famille de Victor Hugo n'ayant plus de place, helas,
on a depose le corps dans un caveau provisoire. Quand il y a ete
descendu, il s'est fait un grand silence, et Louis Blanc a dit les
belles et touchantes paroles qui suivent :
Messieurs,
Des deux fils de Victor Hugo, le plus jeune va rejoindre l'aine. Il y
a trois ans, ils etaient tous les deux pleins de vie. La mort, qui les
avait separes depuis, vient les reunir.
Lorsque leur pere ecrivait:
Aujourd'hui, je n'ai plus de tout ce que j'avais
Qu'un fils et qu'une fille,
Me voila presque seul! Dans cette ombre ou je vais,
Dieu m'ote la famille!
Lorsque ce cri d'angoisse sortait de son grand coeur dechire:
Oh! demeurez, vous deux qui me restez!....,
prevoyait-il que, pour lui, la nature serait a ce point inexorable?
Prevoyait-il que la _maison sans enfants_ allait etre la
sienne?--Comme si la destinee avait voulu, proportionnant sa part de
souffrance a sa gloire, lui faire un malheur egal a son genie!
Ah! ceux-la seuls comprendront l'etendue de ce deuil, qui ont connu
l'etre aime que nous confions a la terre. Il etait si affectueux, si
attentif au bonheur des autres! Et ce qui donnait a sa bonte je ne
sais quel charme attendrissant, c'etait le fond de tristesse dont
temoignaient ses habitudes de reserve, ses manieres toujours graves,
son sourire toujours pensif. Rien qu'a le voir, on sentait qu'il
avait souffert, et la douceur de son commerce n'en etait que plus
penetrante.
Dans les relations ordinaires de la vie, il apportait un calme que son
age rendait tout a fait caracteristique. On aurait pu croire qu'en
cela il etait different de son frere, nature ardente et passionnee;
mais ce calme cachait un pouvoir singulier d'emotion et d'indignation,
qui se revelait toutes les fois qu'il y avait le mal a combattre,
l'iniquite a fletrir, la verite et le peuple a venger.
(_Applaudissements_.)
Il etait alors eloquent et d'une eloquence qui partait des entrailles.
Rien de plus vehement, rien de plus pathetique, que les articles
publies par lui dans le _Rappel_ sur l'impunite des coupables d'en
haut comparee a la rigueur dont on a coutume de s'armer contre les
coupables d'en bas. (_Profonde emotion._)
L'amour de la justice, voila ce qui remuait dans ses plus intimes
profondeurs cette ame genereuse, vaillante et tendre.
Il est des hommes a qui l'occasion manque pour montrer dans ce
qu'ils ont fait ce qu'ils ont ete. Cela ne peut pas se dire de
Francois-Victor Hugo. Ses actes le definissent. Une invocation
genereuse au genie hospitalier de la France lui valut neuf mois de
prison avant le 2 decembre; apres le 2 decembre, il a eu dix-huit
annees d'exil, et, dans sa derniere partie, d'exil volontaire....
Volontaire? je me trompe!
Danton disait: "On n'emporte pas la patrie a la semelle de ses
souliers." Mais c'est parce qu'on l'emporte au fond de son coeur que
l'exil a tant d'amertume. Oh! non, il n'y a pas d'exil volontaire.
L'exil est toujours force; il l'est surtout quand il est prescrit par
la seule autorite qui ait un droit absolu de commandement sur les ames
fieres, c'est-a-dire la conscience. (_Applaudissements._)
Francois-Victor aimait la France, comme son pere; comme son pere, il
l'a quittee le jour ou elle cessa d'etre libre, et, comme lui, ce fut
en la servant qu'il acquit la force de vivre loin d'elle. Je dis en
la servant, parce que, suivant une belle remarque de Victor Hugo,
traduire un poete etranger, c'est accroitre la poesie nationale. Et
quel poete que celui que Francois-Victor Hugo entreprit de faire
connaitre a la France!
Pour y reussir pleinement, il fallait pouvoir transporter dans notre
langue, sans offenser la pruderie de notre gout, tout ce que le
style de Shakespeare a de hardi dans sa vigueur, d'etrange dans sa
sublimite; il fallait pouvoir decouvrir et devoiler les procedes de ce
merveilleux esprit, montrer l'etonnante originalite de ses imitations,
indiquer les sources ou il puisa tant de choses devenues si
completement siennes; etudier, comparer, juger ses nombreux
commentateurs; en un mot, il fallait pouvoir prendre la mesure de
ce genie universel. Eh bien, c'est cet effrayant labeur que
Francois-Victor Hugo, que le fils de notre Shakespeare a nous ...
(_applaudissements_) aborda et sut terminer a un age ou la plupart des
hommes, dans sa situation, ne s'occupent que de leurs plaisirs.
Les trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare
suffiraient pour lui donner une place parmi les hommes litteraires les
plus distingues de notre temps.
Elles disent assez, a part meme le merite de sa traduction, la
meilleure qui existe, quelle perte le monde des lettres et le monde de
la science ont faite en le perdant.
Et la republique! Elle a aussi le droit de porter son deuil. Car ce
fut au signal donne par elle qu'il accourut avec son pere et son
frere,--d'autant plus impatients de venir s'enfermer dans la capitale,
qu'il y avait la, en ce moment, d'affreuses privations a subir et
le peril a braver. On sait avec quelle fermete ils traverserent les
horreurs d'un siege qui sera l'eternelle gloire de ce grand peuple de
Paris.
Mais d'autres epreuves les attendaient. Bientot, l'auteur de l'_Annee
terrible_ eut a pleurer la mort d'un de ses fils et a trembler pour la
vie de l'autre. Pendant seize mois, Francois-Victor Hugo a ete torture
par la maladie qui nous l'enleve. Entoure par l'affection paternelle
de soins assidus, dispute a la mort chaque jour, a chaque heure, par
un ange de devouement, la veuve de son frere, son energie secondait si
bien leurs efforts, qu'il aurait ete sauve s'il avait pu l'etre.
Sa tranquillite etait si constante, sa serenite avait quelque chose de
si indomptable, que, malgre l'empreinte de la mort, depuis longtemps
marquee sur son visage, nous nous prenions quelquefois a esperer....
Esperait-il lui-meme, lorsqu'il nous parlait de l'avenir, et qu'il
s'efforcait de sourire? Ou bien voulait-il, par une inspiration digne
de son ame, nous donner des illusions qu'il n'avait pas, et tromper
nos inquietudes? Ce qui est certain, c'est que, pendant toute une
annee, il a, selon le mot de Montaigne, "vecu de la mort", jusqu'au
moment ou, toujours calme, il s'est endormi pour la derniere fois,
laissant apres lui ce qui ne meurt pas, le souvenir et l'exemple du
devoir accompli.
Quant au vieillard illustre que tant de malheurs accablent, il lui
reste, pour l'aider a porter jusqu'a la fin le poids des jours, la
conviction qu'il a si bien formulee dans ces beaux vers:
C'est un prolongement sublime que la tombe.
On y monte, etonne d'avoir cru qu'on y tombe.
Dans la derniere lettre que j'ai recue de lui, qui fut la derniere
ecrite par lui, Barbes me disait: "Je vais mourir, et toi tu vas avoir
de moins un ami sur la terre. Je voudrais que le systeme de Reynaud
fut vrai, pour qu'il nous fut donne de nous revoir ailleurs."
Nous revoir ailleurs! De l'espoir que ces mots expriment venait la
foi de Barbes dans la permanence de l'etre, dans la continuite de son
developpement progressif. Il n'admettait pas l'idee des separations
absolues, definitives. Victor Hugo ne l'admet pas, lui non plus, cette
idee redoutable. Il croit a Dieu eternel, il croit a l'ame immortelle.
C'est la ce qui le rendra capable, tout meurtri qu'il est, de vivre
pour son autre famille, celle a qui appartient la vie des grands
hommes, l'humanite. (_Applaudissements prolonges._)
Apres ce discours, d'une eloquence si forte et si emue, et qui a
profondement touche toute cette grande foule, Victor Hugo a embrasse
Louis Blanc; puis ses amis l'ont enleve de la fosse. Alors c'a ete a
qui se precipiterait vers lui et lui prendrait la main. Amis connus
ou inconnus, hommes, femmes, tous se pressaient sur son passage; on
voyait la quel coeur est celui de ce peuple de Paris, si reconnaissant
a ceux qui l'aiment; les femmes pleuraient; et tout a coup le
sentiment de tous a eclate dans l'explosion de ce cri prolonge et
repete: Vive Victor Hugo! Vive la republique!
Victor Hugo a pu enfin monter en voiture, avec Louis Blanc. Mais
pendant longtemps encore la voiture n'a pu aller qu'au pas, a cause de
la foule, et les mains continuaient a se tendre par la portiere. Louis
Blanc avait sa part de ces touchantes manifestations.
Et, en revenant, nous nous redisions la strophe des _Feuilles
d'automne_:
Seigneur! preservez-moi, preservez ceux que j'aime,
Mes parents, mes amis, et mes ennemis meme
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur, l'ete sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants!
Dieu n'a pas exauce le poete. Les oiseaux sont envoles, la maison est
vide. Mais Louis Blanc a raison, il reste au malheureux pere encore
une famille. Il l'a vue aujourd'hui, elle l'a accompagne et soutenu,
elle a pleure avec lui. Et, s'il n'y a pas de consolations a de telles
douleurs, c'est un adoucissement pourtant que de sentir autour de soi
tant de respect affectueux et cette admiration universelle.
Malgre l'enormite de la foule, il n'y a pas eu le moindre desordre, ni
le moindre accident. Cette manifestation imposante s'est faite avec
une gravite et une tranquillite profondes.
Il est impossible d'enumerer tous les noms connus des ecrivains, des
hommes politiques, des artistes qui se pressaient dans la foule.
Les anciens collegues de Victor Hugo a l'Assemblee nationale etaient
venus en grand nombre. Citons parmi eux MM. Louis Blanc, Gambetta,
Cremieux, Emmanuel Arago, Jules Simon, Victor Schoelcher, Peyrat,
Edmond Adam, Eugene Pelletan, Lepere, Laurent Pichat, Henri de
Lacretelle, Noel Parfait, Alfred Naquet, Tirard, Henri Martin,
Georges Perin, Jules Ferry, Germain Casse, Henri Brisson, Arnaud (de
l'Ariege), Millaud, Martin-Bernard, Ordinaire, Melvil-Bloncourt,
Eugene Farcy, Bamberger, Charles Rolland, Escarguel, Caduc, Daumas,
Jules Barni, Lefevre, Corbon, Simiot, Greppo, Lafon de Fongaufier,
etc., etc.